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Full text of "Mémoires inédits de madame la comtesse de Genlis: pour servir à l'histoire des dix-huitième et ..."

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I 



s. 



7-f7 




MEMOIRES 



INÉDITS 



DE MADAME LA COMTESSE 



DE GENLIS. 



TOME VI. 



De I imprimerie de G. Schulze, 13, Poland Street. 



MEMOIRES 



INÉDITS 



DE MADAME LA COMTESSE 



DE GENLIS, 



POUR SERVIR À L'HISTOIRE 



DES 



DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME SIÈCLES. 



TOME SIXIÈME. 



A PARIS, 
ET LONDRES CHEZ COLBURN, 

NEW BURLINGTON STREET. 

1825. 



MEMOIRES 



DE 



M««. LA COMTESSE DE GENLIS. 



Je vis beaucoup de monde l'hiver de 1812: j'avois 
un jour pour en recevoU*^ et mon salon ne désem- 
plissoit pas depuis cinq et six heures de l'après-midi, 
jusqu'à une heure après minuit ^ en outre j'avois des 
jours particuliers où Ton faisoit de la musique^ et où 
on jouoit des proverbes; j'eus bien peu de temps 
à moi ; néanmoins, je trouvai celui de faire le roman 
de Mademoiselle de ^ Lafayette. Il y avoit une 
grande difficulté dans ce sujet, c'étôit d'en rendre 
le héros, Louis XIII, intéressant, et en même temps 
de ne pas contredire la vérité historique, que l'on 
doit toujours conserver dans les caractères. Je 
crois avoir vaincu cette difficulté, en supposant que 
mademoiselle de Lafayette se fiattoit de le rendre, 
par lïon influence, ce qu'il devoit être pour subjuguer. 

TOMB VI. 1 * . 



2 " MÉMOIBiBS 

mn cœtir tel que le sien. D'ailleurs on a de très- 
injustes préventions sur Louis XIII ; ce prince 
étoit pieux, et par cette raison il a été tr^s-calomnié 
par les philosophes, qui se sont bien gardés aussi' 
de rendre justice à pe be^u siècle, qui est peut-être 
celui de notre histoire où la civilisation a été, à tous 
égards, portée au plus haut degré de perfection : tous 
nos grands établissemens de charité datent de cette 
époque ; la langue française y produisit ses premiers 
chefs-d'œuvre, on y vît la première représentation 
du CicL; la gloire de nos armes y fut très-brillante 
et surtout par les exploits de Louis XIII, monarque 
dont Thabileté à la guerre et le courage égalèrent 
la piété. Je crois aussi avoir fait, dans cet ouvrage, 
un {>ortrait du cardinal de Richelieu d'une grande 
vérité et parfaitement approfondi. Ce roman eut un 
succès prodigieux: le débit de la première édition 
me prouva que les années n'ôtoient rien à ma ré- 
putation 3 Touvrage annoncé la surveille, le livre fut 
nus en vente à huit heures du matin, et à dix heures 
du floirU n'en resta pas un seul exemplaire ; je n'eus 
même pas les miens, ils furent enlevés avec les 
atttres* 

J« vis beaucoup, dans cet hiver, madame de 
Oiastenài, une des amies de ma jeunesse ; personne 
charmante par la grâce de ses manières, sa douceur, 
et l'agrément de son esprit; j'avois^déjà vu souvent 
à TArsenal madame Victorine de Chastend, sa fille, 



DE MADAMB D£ GBNLIS. 3 

que je connoissoia d^uis son enfance, et qui est 
si distinguée par son mérite littéraire, et par 
la pureté de sa conduite. Ces deux personnes, que 
j'aimois véritablement, et qui m'intéresseront tou-. 
jours, m'ont oubliée entièrement, depuis la seconde 
restauration. M. Pieyre m'amena, dans ce temps-là, 
un homme intéressant par lui-même, et qui l'étoit 
pour moi sous plusieurs rapports : c'étoit M. le 
comte Amédée de Rochefort*, parent de M. de 
Genlis, et que je n'avois pas vu depuis sa première 

* Son père, M. le comte de Rochefort^, ae maria qaelqve temps 
avant mon entrée au Palai&-Roya1 \ il épousa une charmante per- 
sonnCy madelnoiselle de Proyenchère: elle n'ayoit que quinze ou 
fldze ans; elle étoit d*ane beauté remarquable; elle yenoit de 
moorir lorsque je rentrai en France. Le comte de Rocliefort yiyolt 
encore, il vint plusieurs fois chez moi. Je le retrouvai ayec cet 
attendrissement qu'on éprouve toi^ours en revoyant ceux avec les- 
quels on a passé les plus belles années de sa vie. Nous ne nous 
lassions point de parler de Sillery, de nos fêtes, de nos conversations, 
des anecdotes piquantes contées par madame de Puisieux, la vieille 
comtesse d'£gmont, la princesse de ligrne, les maréchaux de JRiche* 
lieu, d'£strées, de Byron et de Balincourt, etc. J'ai cité ailleurs 
un mot charmant de madame de Paisieux : s'étant mariée à douze ans, 
elle en avoit treize au sacre de Louis XV, ^ui, dès lors, fut très- 
frappé de son éblouissante beauté. Aussi, pendant très-longr-temps 
ne la voyoit-il jamais, lorsqu'elle aUoit faire sa conr, sans s'éorler: 
** Ah ! madame de Paisieux, que vous étiez jolie à mon sacre !...." 
Enfin, madame de Puisieux, ennuyée de cette étemelle répétition 
lui dit un jour, de premier mouvement • ** Et vous, sire, vous étiez 
** beau, beau comme l'espérance,*' et l'espérance n'étoit d^â plus 
réalisée.— (IVofe de VAuUurJ 

1* 



4 MÉMOIRES 

jeunesse^ où^ étant à Belle-Chasse^ je le fis entrer 
capitaine dans le régiment de M. le duc de Chartres; 
il é toit devenu^ depuis ce temps, aussi distingué par 
la perfection de sa conduite, que par la reoie instruc- 
tion qu'il avoit acquise ; il avoit passé tout le temps 
de la terreur en France, mais dans un vieux château, 
dont il ne sortit pas une seule fois ; on Vy oublia, 
malgré sa .naissance : il n*éprouva aucune espèce de 
persécution, et ce temps ne fut pas perdu pour lui 5 il 
étoit enfermé avec un savant ecclésiastique. Ce 
jeune Rochefort^ qui avoit beaucoup d'esprit, et qui 
avoit fait d*excellentes études, savoit très-bien le 
latin, mais n'avoit aucune connoissance du grec ; il 
conjura son compagnon d'infortune et de solitude de 
lui enseigner cette langue, et l'ardeur de son appli- 
cation Jui fit faire les progrès les plus surprenans et 
les plus rapides; il avoit heureusement des livres, 
et se perfectionna dans l'italien et l'anglais; il acquit,, 
dans cette profonde retraite, plus d'instruction en 
dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie 
on n'en acquiert communément en cinq ou six 
années d'études. ' Ainsi, tandis que la révolution 
ruinoit sa fortune, il s'enrichissoit d'une autre ma- 
nière, et il acquéroit les biens que le sort ne peut 
ravir : exemple de sagesse et de courage bien digne 
d'être cité dans un jeune homme qui n'avoit alors 
que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, 
avoit été mon ami : je l'avois beaucoup vu à Sillery 



DB MADAME J>B GENLIS. O 

dans ma jeunesse 5 c'est le seul homme sans excep- 
tion^ à ma connoissance^ qui ait entretenu un long 
commerce de lettres avec Voltaire^ sans devenir 
impie; il avoit des sentimens- religieux que rien 
n'altéra jamais : il falloit, pour cela, un grand carac- 
tère 3 il a transmis ses excellens principes à son fils, 
qui s'est toujours fait gloire de les suivre. Enfin le 
comte de Rochefort le père fut- celui qu'aima, avant 
sa profession, la religieuse dont j'ai tracé et brodé 
l'histoire dans j^dèle et Théodore. 

Au mariage de Casimir, MM* de Cabre et de 
Rochefort servirent de témoins. M. de Charbon- 
nières* venoit souvent, dans ce temps, me lire des 
vers de sa composition, entr'autres ceux d'un petit 
poème qui a pour titre Traité du Sublime. Quoi- 
que, dans l'antiquité, Lohgin ait fait aussi un Traité 
du sublime, cje sujet n'est pas heureux, car on né 
peut donner de règles sur le sublime. Cependant il 
y a de beaux vers dans l'ouvrage de M. der Charbon- 

^ * M. de Charbonnières est aateur d'un drame historique en deux 
actes, intitulé la Journée d'Atuterliiz^ ou la Bataille des trois 
empereurs; d'une traduction en vers des Essais sur la critique de 
Pope, de Roscommon et de Buckingham / d'une tomédié intitulée 
r indécis; d'un Essaie en yers, sur le sublime^ et de Quelques 
autres pièces de poésie, remarquables par la facilité et l'élégance de 
la yersification. Il ayoit été secrétaire général de l'administration 
du Piémont, lorsque les Français occupoient le pays. II étoit âgé de 
55 ans, Jorsqn'il mourut à Paris le 19 septembre 1819.— ^'^<''' ^' 
VEdUeurJ 



HJÉMOmBS 



nières, et des monceaux épisodiques fort intéressans; 
le portrait de Pascal est d'une grande beauté par sa 
précision et ses traits caractéristiques, le voici : . 

Da sein de Ffiternel il sort, il prend sa conne, 
£mbra88e,raiiivers et remoûte à sa source. 

On ne peut mieux exprimer la brièveté de la vie 
de ce grand homme et la diversité de ses talens. M. 
de Charbonnières me demanda de faire des notes 
à ce poëme : j'y consentis, en lui représentant néan- 
moins que ces notes, annonçant de grandes liaisons 
entre nous, lui feroient des ennemis des lïiiens, 
d'autant mieux qu'il montroit, dans ce petit ouvragé, 
des fientimens religieux qu'il avoit en effet, mais qui 
déplurent excessivement à de certains littérateurs; il 
de voit s'y attendre ; il a depuis trouvé plus d'indul- 
gence, en lou^t à l'excès Voltaire, mais sans abjurer 
ses principes ; il en étoit incapable : néanmoins il y 
avoit toujours de la foiblesse à louer autant Voltaire, 
dont au fond il abhorroit les principes et la plus 
grande partie des ouvrages. M. de Charbonnières 
avoit une figure agréable et noble, et encore dans la 
force de l'âge, il étoit de la société la plus aimable. 
L'abbé Delille étoit fils naturel du frère du père de M» 
de Charbonnières, et par conséquent ce dernier étoit 
son neveu: M. de Charbonnières tenoit de lui le 
goût de K poésie, et le talent de déclameç des vers 
avec une perfection rarç« < M* de Charbonnières étoit 



DE MAPABl&.DS GENLIS. / 

d^ailleurs rempli d'obligeance et d'excellentes quaU-* 
tés, et, malgré quelques orages toujours causés daus 
son commerce par un peu trop de susceptibilité, on 
pouvoit compter sur son amitié ; son âme étpit nobk» 
généreuse : ce qui produit toujours les amis fidèles^é 
J'éprouvai, dans la rue Sainte^Ânne, uoe véritable 
joie, celle de voir mon cousin germain, le vice amiral 
Sercey, s'établir pour toujours avec sa fomille à Pftris ; 
il n'y a jamais eu de conduite particulière et publique 
plus pure et plus parfaite que la siennç. Entré dans 
la marine dès son en&nce, car M. de Chézac, son 
parent, qui en étoit commandant et chef d'escâdire, 
J'admit garde-marine à douse ans; par son mérite, 
ses services et ses belles actions, il fit un chemin 
rapide, sans aucune espèce de faveur; embarqué dans 
toutes les navigations de long cours, à trente-deux 
ans. il avoit seize années de mer, et il étoit capitaine 
à cet âge. Pendant tout ce temps, il se contenta 
successivement de sa paie d'officier : il ne demanda 

• Cet homme si intéressant par ses talens et ses yertus ittonmt 
subitement peu d*années après; il étoit dans la force de T^ge, 
mais son teint, plus fortement i coloré que Jamais, donnoit à ses amis 
les plus tristes pressestimens ; je le pressai plvsiëars fols 4a se 
foire mettre des sangsues 3 il ne le voiilat pAs. Un matin, après 
ayoir acheyé sa toilette, il ordonna à son valet de chambre d*aUer & 
la cuisine lui chercher son chocolat. Ce domestique reyint an bout 
4e quelques minutes, et trouya son malheureux maître étendu mort 
sur le plancher. Les secours furent aussitôt appelés et yainement 
prodigués, rien ne pat le rappeler à la yie.-YiVMs 4e VAuHur.J 



8 . -HKMÔIâAd' . 

rien à sa famille^ pas même sa légitime ; il n'entra 
en partage avec ses frères^ qui y i voient alorsj qu'à 
trente-quatre ou trente-cinq ans; il ne fit jamais 
une dette; il devint vice -amiral par le seul éclat de 
sa valeur et de son habileté dans le conmiandement» 
Ennemi de tous les excès^ royaliste sincère et lojral^ 
il fut persécuté sous la république^ et mis en prison. 
Il avoit épousé en premières noces un« créole de 
Saint-Domingue^ qui^ dans le temps de la révolution, 
étoit avec lui à Paris ; ce fut par ses soins et son 
courage qu'il eut le bonheur d'être tiré de prison et 
d'échapper à la mort. Dans ce temps, M. de Sercey, 
commandant sur mer avec des forces très-inférieures, 
remporta une victoire complète et mémorable sur les 
Anglais 3 ce fameux <;ombat, où il montra autant de 
talens que de bravoure^ fut le seul heureux de cette 
guerre, et il acheva d'illustrer à jamais son nom 
dans la marine. Ne pouvant supporter tout ce qui 
se passoit dans sa patrie, et ayant perdu sa femme, il 
alla à l'Ile-de-France, où il fit un grand mariage. 
lia Convention envoya des commissaires pour révo- 
lutionner cette colonie; M. de Sercey conçut un 
coup hardi pour la sauver : il fit enlever et embar- 
quer les commissaires, ce qui épargna des flots .de 
sang. L'ile f&t déclarée par la Convention en état 
de rébellion; M. de Sercey contribua à la soutenir, 
pendant quatre ou cinq ans, par de sages conseils et 
par toute sa fortune, dont il donna généreusement 



DE MADAME DB GBNLIS. 9 

les revenus, pour les plus pressons besoins, durant 
ce temps ; on n'a pu par la suite lui restituer qu'une 
partie de ces sommes ; il n'a pas regretté ecqu'il a 
perdu : il en a ^été dédommagé par la gloire d'avoir 
été le libérateur de cette belle colonie. Fidèle à ses 
principes, il n'a point voulu servir sous Napoléon : il 
lui donna sa démission; l'empereur la garda six 
semaines pour lui laisser le temps défaire ses ré- 
flexions, mais M. de Sercey fut inébranlable. A la 
restauration, il trouva dans ses sentimens et son 
royalisme la récompense de ses vertus et de sa con- 
duite. M. de Sercey a un fils de son premier ma- 
riage, qu'il a nommé Eole, et qui sert dans la 
marine; ce jeune homme a déjà prouvé, par son 
activité et son courage, qu'il soutiendi'a dignement le 
nom de son père*. M. de Sercey a du moins été 
heureux en femmes et en ènfans : sa première femme 
étoit un ange, la seconde a les mêmes vertus '; il a eu 
d'elle deux fiUes charmantes à tous égards, et deux 
fijs, dont la première jeunesse annonce tout ce que 
-peut désirer un père. J'ai toujours, depuis mon 
enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus jeune 
quei moi de cinq ans; je l'ai toute ma vie regardé 
comme un second frère. 

Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver 

* Ce qui est déjà fait ; car, depuis le temps dont je parle,, Eole, 
daos le coan d^nne longue naTÎg^tioii, a fait une action très-brillante 
qui lui a valu un g^de et qui a déjà illustré son nom,^-^Noie de 
VAutettr,) 



10 



MÉMOIRES 



M* de Sabran, et plus on le voit^ plus on doit s'at- 
tacher à lui; il est impossible de réunir plus dé 
qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y à 
dans son esprit un tour original qui lui donne^ dans 
la conversation^ des saillies heureuses que sa distrac- 
tion habituelle rend plus piquantes et pluâ inatten- 
dues. Sa douceur dans la société n'a rien de fade^ et 
elle sert à augmenter Tagrément des mots ingénieux 
que Ton peut citer de lui. Un jour que je lui disois 
qu'il étoit le seul homme véritablement distrait que 
je connusse, il me répondit: ** Qu'en savez-vous!*^* 
Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la 
finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui, 
sachant que le prince d'Orange l'appeloit le * petit 
bossu, dit: "Bossu! qu'en sait-il?" Fidèle au 
royalisme ain'si qu'à l'amitié, M. de Sabran s'est 
attaché de vrais amis; mais malj^é son beau nom, 
les services de ses ancêtres, une conduite irrépro- 
chable, des talèris et un mérite personnel universel- 
lement reconnu, malgré les persécutions qu'il a 
éprouvées pour ses opinions, sous le règne de Napo- 
léon, on n'a rien fait pour lui depuis la restauration. 
Les années qui s'écoulent produisent peu de plaisirs 
réels, et beaucoup de pertes douloureuses 1 Depuis 
l'année dont je viens de parler, j'ai vu mourir quatre 
personnes plus jeunes que moi et que je ^regretterai 
toujours; madame du Brosseron, M. de Treneùil, M. 
dd Charbonnières et M. de Choiseul t. . Ce dernier 



avoit constamment donné à la famillç* royale ka 
preuves de rattachement le plus noble, le plus vrai 
et le plus désintéressé. Tout le monde conholt le 
mérite rare de M. de Choiseul comme savant et 
ccMnme écrivain, son goût pour les arts, et ses talens 
charmaus dans ce genre. Personne n'a jamais été 
plus aimable que lui dans la société: il étoit le 
modèle des anciennes grftces françaises, et celui de 
la politesse et du bon ton de l'ancienne cour; il 
avoit beaucoup voyagé, et toutes les choses intéres- 
santes qu'il avoit vues avoient 4ans sa bouche ^^ï 
intérêt de plus, par la manière dont il les racontoit; 
enfin, il est le premier grand seigneur de son temps 
qui ait prouvé que Von peut à la fois montrer beau- 
coup d'habileté comme négociateur, et se distinguer 
avec écjat dans la carrière des sciences et des arts ; il 
est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre 
de pittcresque^ 11 a fait beaucoup de mauvais imita^ 
teurs dans ce genre, personne ne l'y a surpassé. 

Cependant nous approchions du temps oii l'on 
alloit voir une grande révolution ; Napoléon la pré- 
para lui-même par sa folle eicjpédition de Russie. 
Avant d'arriver là, je veux achever le tableau des 
mœurs sociales, mais comparativement avec celles 
de l'ancien, régime. Je parlerai d'abord sur une des 
choses qui m'intéresse le plus^/ l'éducation publique 
et l'éducation particulière: depuis cinquante ans, 
elles ont été soumises à une infinité de systèmes op- 



12 MÉMOIRES 

posés les uns aux autres. D'abord on éleva à la 
Jean-Jacques; point de maîtres, point jie leçons ; 
les enfans de la première jeunesse furent livrés à la 
nature; et comme la nature n'apprend pas l'ortho- 
graphe et encore moins le latin, on vit paroltre tout 
à coup dans le monde des jeunes gens de l'ignorance 
la ^us surprenante. Alors on se jeta*dans une autre 
extrémité; on surchargea les enfans d'instruction et 
d'études; on voulut en faire des prodiges, surtout 
dans les sciences. La géométrie, la physique, la 
chimie étoient à la mode. L'étude de l'histoire et cle 
la morale fut toujours très-négligée ; mais on suivoit 
les cours de MM. Charles, Mitouard çt Sigaud-de- 
Lafond; on montoit à cheval à l'anglaise;' on se 
déclaroit gluckiste ou picciniste, on pouvoit parler 
des expériences sur l'air fixe, etc.; cela s'appeloit 
être bien élevé. A la révolution, on se précipita dans ^ 
la politique, tous les jeunes gens devinrent des hom- 
mes d'état. Depuis 1791 jusqu'en 1796, toute édu- 
cation fut suspendue; l'enfance respira; on la laissa 
grandir sans l'inquiéter. Enfin on se rappela qu'il' 
devoit exister une foule d'adolescens auxquels on 
n'avoit pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire. 
On nomma des professeurs qui n'eurent qu'un désir, 
celui de rendre leurs disciples aussi éloquens que les 
orateurs modernes de nos tribunes. On fit faire aux 
écoliers des multitudes d'amplifications, et les plus 
ridicules obtinrent constamment tous les prix. Ces 



I>£ MADAMB DB GBNLIS. 13 

brillans élèves, sortis des écoles, se livrèrent à la 
littérature 3 ils y portèrent le néologisme, Tcmphase 
et le philosophisme qui leur avoient procuré tant de 
succès dans leurs classes. Paris ait inondé de bro- 
chures politiques, àerômAu^ philosophiques^ de dra- 
mes pathétiques, et de mélodrames dans lesquels une 
épouse adultère ou une ^/fe-mère jouoit toujours le' 
beau rôle.. •• 

Combien aujourd'hui l'on doit excuser les gens de 
trente à quarante ans qui n'ont pas le sens commun ! 
Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de 
bons principes et des idées justes !. •• 

Cependant on fit dans l'éducation publique une 
utile réforme. On changea lés professeurs; on mit 
à la tête des écoles un chef qui, par ses principes 
et ses talens, étoit digne de les relever; mais la 
conscription vint détruire de si douces espérances: 
Le fer tranchant de Bellone coupa le fil heureusement 
renoué de la morale et des études; la jeunesse n'eut 
plus le choix d'un état ; son goût ne fut plus consul-' 
té ; ses dispositions ne furent plus un sujet de joie 
pour les familles; une mère gémissoii en voyant 
grandir son fils. •• .Le plus beau développement de 
l'esprit d'un enfant adoré ne pouvoit qu'aj99iger son 
père, qui répétoit tristement : Ces talens qu'il an- 
nonce, il ne pourra les cultiver!. • . .La guerre éta- 
blissoit une odieuse égalité entre tous les jeunes gens; 
elle étouffoit le génie des sciences et 'des arts, ou le 



14 MÉMOIRES 

rendoit inutile. • . «Pendant ce temps on refaisoit Ud 
Code^ et l'autorité paternelle y fut oubliée* 

On a dit et écrit, dans ces derniers temps, qu'il 
est ridicule de vouloir amuser les enfans en les ins- 
truisant^ et que cette manière ne vaut rien. Néan^ 
moins, est*il bien certain qu'il soit absolument né* . 
cessaire de s'ennuyer pour s'instruire, et que la fati- 
gue et l'ennui soient les seules bases de la science? 
on répond : Qu'<m ne^ait bien que ce qu'on a appris 
avec peine. Dans ce cas, les écoliers sans mémoire 
et sans intelligence seront par la suite les seuls lit- 
térateurs véritablement instruits; car ceux qui ont 
une grande mémoire, de l'imagination et de Tesprit,^ 
apprennent sans aucune peine les beaux vers, et 
retiennentaussi sans peine les passages remarquables 
des moralistes et des orateurs célèbres, et les grands 
faits historiques. Les personnes qui ont instruit 
des enfans savent qu'au contraire ils ne retiennent 
bien que ce qu'ils ont appris avec application, c'est^. 
à-dire avec plaisir* L'autorité peut obtenir d'un en^ 
fimt qu'il se tienne tranquille sur une cbsuise, et qu*il 
attache ses yeux sur un livre ; mais l'attention ne se 
conimande point) c'est la curiosité qui la donne, 
c>est le goût qui la fixe. Vouloir que les enfans ne 
soient pas assujettis à des études réglées, et tjue l'ins- 
truction né leur soit jamais donnée que sous des 
formes amusantes et frivoles, est sans doute un màur 
vais système; mus c'en est un très-bon d'ôter de leurs 



DE MADAMB DB 6ENLIS. }5 

études touted les épines inutiles et toute la peine qui 
n'est pas absolument indispensable. Enfin^ le soin 
de les instruire encore dans leurs jeux mêmes, et 
de rendre leurs récréations profitables, est si utile^ 
que l'on ne conçoit pas qu'on pidsse s'en moquer ou 
seulement le négliger. 

On prétend que les études étoient infiniment meil* 
leures, il y a soixante ans, parce qu'elles étoient 
franchement ce qu'elles doivent être, c'est-à-dire^ 
très-péàibles, et que par conséquent il n'y avoit point 
alors ii abrégés^ et d'ouvrages d'agrément sur des 
matières graves et sérieuses^ On oublie que Bossuet 
fit des abrégés; que Fénélon composa pour son élève 
des dialogues et un beau poème politique; que ma* 
dame de Maintenon écrivit de charmantes conversa^ 
tions pour Saint-Cyr; qu'elle fit faire, par l'abbé Ra- 
gois, pour l'éducation du duc du Maine, des abrégés 
d'histoire et de. géographie; que Fontenelle fit sur 
l'astronomie de jolis dialogues .pleins de galanterie; 
que l'abbé Terrasson plaça toutes ses savantes re- 
cherches sur les anciens Egyptiens dans un roman 
très*intéressant; que Pluche tâcha de donner une 
forme très-amusante à Tétude de l'histoire naturelle 
dans son Spectacle de la Nature; que Lamothe fit 
pour la jeunesse de très-bons sommaires historiques 
en vers; que les meilleurs instituteurs de ce temps, et 
peut-être de tous les temps, que les jésuites s'attachè- 
rent surtout à rendre' l'étude agréable; qu'ils firent. 



16 MÉMOIRES 

pour leurs ëlèves, des tragédies, des comédies et des 
ballets moraux. 

L'éducation des jeunes personnes a éprpuvé aussi 
un nombre infini de viqissitudes. On n'a soiigé pen- 
dant long-temps qu'à leur donner les talens de la 
danse^ de la musique et de la peinture, sans s'occuper 
k moins du monde de la culture de leur esprit.. A- 
près avoir employa douze ans à leur apprendre à se 
parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter 
et à jouer des instrumens de la manière la plus bril- 
lante, on les marioit par ambition ou par pures con- 
venances, et on les mettoit dans le monde en leur 
disant gravement : Allez, soyez simples, sans préten- 
tion; n'ayez que des goûts solides et raisonnables ; 
ne séduisez personne, ce seroit un crime; et surtout 
soyez toujours insensibles aux louanges que ' vous 
recevrez sur votre figure et sur vos talens. On con- 
çoit l'efifet que peut produire cette belle exhortation 
sur une personne de seize ans, qui n'a jamais pu 
penser, dans les intervalles de ses occupations, qu'au 
bonheur et à la glmre d'obtenir de grands succès à 
un bal ou dans un concert. On passa de ce genre 
d'éducation à une autre extrémité. On voulut, pen- 
dant quelque temps, ne faire des jeunes personnes 
que de bmines ménagères, comme si l'ignorance et la 
grossièreté dévoient être les gages de la sagesse; et 
comme s'il étoit impossible, avec une intelligence 
cultivée, de bien conduire une maison. On décida 



DE MADAME DB 6RNLI8* 17 

que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni culti* 
ver les beaux-arts. 

Cependant ne seroit-il pas fâcheux que mesdames 
de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot 
n'eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux 
n'eût jamais joué du piano, et que quelques autres 
n'eussent jamais écrit ? En éducation surtout, il ne 
faut point de système absolu ; on doit seconder les 
dispositions données par la nature et non prétendre 
les forcer. L'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux 
qui sont nés riches ; elle corrige jusqu'à un certain 
point; elle guide, elle développe, elle perfectionne; 
elle n'a jamais rien créé. Le jardinier le plus habile 
ne peut que doubler une belle fleur (celle-là seule 
vaut les soins d'une cultui'e recherchée), il n'est pas 
^1 son pouvoir de produire un seul 1)rin d'herbe ; il 
&ut que la. nature sût donné la semence. Si votre 
élève manque de mémoire, d'intelligence et d'appli* 
cation, .vous n'en ferez jamais un savant ; s'il n'est 
pas doué d'une certaine organisation,- soyez certain 
qu'il ne sera jamais un littérateur ou un artiste dis- 
tingué. Si l'ambition de l'instituteur pour son élève 
est trop fort ou mal placée, l'éducation, quelque soi- 
gnée qu'elle ,puisëe être, estmanquée : on rebutera 
toujours celui auquel on demandera plus qu'il ne peut 
accorder. 

Lorsqu'on eut fait eîr France tous les essais dont 
on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la 



18 MÉMOIRES 

manie des sciences, les cuisiûières mêmes voulurent 
fkire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, 
après tant d'erreurs, le seul goût constant depuis 
trente-cinq ans, celui de la nouveauté, fera peut-»être 
entrer dans la bonne route : puisse-t-on s'y fixer \ 
car l'éducation aui^ toujours la plus puissante in- 
fluence sur les mœurs, et par conséquent sur le bon- 
heur public*, puisqu'elle contribue à prévenir l'é- 
goïsme quilùi sera toujours si fatal. 

Dans le siècle de Louis XIV, et celui qui Ta 
précédé, on ne demandoit point de Vadoratwn à 
sa fille et tous les petits soins de la passion; on 
n'étoit point jalouse de son attachement pour un 
marij pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, 
comme nous l'avons vu depuis jet dans le mo- 
ment actuel. On ne profanoit poix^t le plus pur 4^ 
tous les sentimens, en jr mêlant toute l'exigence et 
toutes les personnalités de l'-amour. On pouvoit' 

* On demandoit dans Tantiquité à quelle marque un étranger 
arrivant dans une ville reconnottroit qu'on néglige i'édueatieiiy 
Platon répondit : Si on y a gtand 1>e8oin de médecins et de jugea. 
U font convenir que depuis dix ans, en France, Téducation publique 
des femmes a été en général très-supérieure à celle des hommes. 
L*école de madame Campan étoit justement célèbre, et l'on pour- 
roit en compter plusieurs autres trës-dig^es aussi d'éLogés ; on poaiv 
roit même en citer dand ce moment, Centre autres l'école de juadame 
Boucot (rue ^ du Roule). La sagesse, le mérite et les taleiui de 
cette institutrice méritent bien la confiance des mères éclairées, et 
l'approbation de toutes les personnes qui ont réfléchi sur l'édiica- 
tion.^ZVo/« de V Auteur J 



DX MADAltX DU 6BNLIS. 19' 

akner uniquement sa fille ; mais on ne lui demandent 
jamais ce retotir impossible, car la nature n'a placé 
l'extrême affection que du côté où les soins, les bien- 
faits et le dévouement sont nécessaires! Si le cœur 
d'une mère n'est pas corrompu par l'exaltation de 
l'amour-propre^ il n'en est point oii l'on puisse trou- 
ver moins d'égoïsme. Une mère ne sait-elle pas 
qu'elle élève sa fille pour une autre famille, et qu'elle 
ne jouira personnellen^ent, ni des vertus, ni du carac- 
tère qu'elle se plaît à former en se consacrant à 
l'éducation de cette enfant. Tout est sacrifice dans 
les jouissances maternelles, tout, jusqu'au bonheur 
qui forme l'époque la plus chère et la plus solennelle 
de la vie d'une mère, le mariage de sa fille. Il faudra 
se séparer d'elle, ou du moins confier à un autre sa 
destinée 1 . • • • 

Les parens ne menoiént point jadis dans la société 
des enfans de sept ou huit ans; on y menoit même 
bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd'hui 
ou ne peut plus se séparer de ses en&ns; on en est 
idolâtre, on en est esclave; ce qui n'empêche pas les 
veufs et les veuves de se remarier, et souvent de 
mettre une partie de leur bien à fonds perdu* Autte- 
fois des parens ailoient souvent s'enfermer pour trois 
où quatre ans dans un vieux château délabré, à cent 
lieues de. Paris, afin d'y économiser la dot de leur fille, 
ou pour y amasser la g^mme nécessaire à l'établis- 
sement de leur fils. Aujourd'hui une mère ten^e 



20 MéMOIRBS 

ne va passer que quelques mois dans ses terres^ par- 
ce qu^on ne trouve point en province de bons maîtres 
de danse ou de piano. Autrefois, qiuuid on bâtissoit, 
on vouloit bâtir pour deux ou trois cents ans ; on 
meubloit la maison avec. des tapisseries qui dévoient 
durer autant que l'édifice ; on respectoit ses planta- 
tions comme Théritage de ses ënfans 5 c'étoient des 
bois sacrés. Aujourd'hui on coupe ses futaies, et 
on laisse à ses enfans des dettes, des tentures de 
papier, et des maisons neuves qui s'écroulent ! • • « • 

Autrefois on écrivoit à un ami* : ** J'ai besoin de 
^^ deux mille écus ; si vous ne les avez pas, vendez, 
^^ mettez en gage ; il me les faut sous vingt-quatre 
^* heures." 

Et l'ami, digne de recevoir ce billet, vendait, 
mettoit en gage^ et envoyoit la somme le lende- 
main. 

Du Guay-Trouin, en 1707> après une campagne 
glorieuse, refusa une pension qu,'on vouloit lui don- . 
ner ; mais il la demanda et l'obtint pour Sdint^Auban, 
son capitaine en second, qui avoit eu une cuisse 
emportée dans la même campagne. 

Tous ces procédés-là sont bien gothiques. 

Agésilas, roi de Sparte, disoit : ^^ Je ne conçois pas 
*' que le roi de Perse soit plus grand que moi, s'il ■ 

n'est pas plus vertueux." Ne pourroit-on pas aussi. 

• Ce fut Voiture qui écmit ce billet.— Y'JVbfe de V Auteur J 



€( 



DE MADAME DE GBNLIS. 21 

douter de la supériorité de nos lumières tant vantées, 
si nos aïeux nous surpassoient en désintéressement, 
en grandeur d'âme et en bonté ? 
- Dans toutes les choses marquantes de la société, la ' 
conduite est tellement tracée par Topinion, que l'é- 
goïste même ne peut en avoir une différente; mais 
c'est dans les petits détails de la vie qu'il est insup- 
portable. Toute attention pour les autres, ne fût- 
ce qu'un égard d'humanité, n'est à ses yeux qu'un 
attentat à son indépendance. Gardez-vous de le 
charger du moindre soin, ou de lui donner une com- 
mission ; n'oubliant rien de ce qui le touche person- 
nellement, il ne se rappelle jamais ce qui n'intéresse 
que ses amis. Malhem* à vous si vous êtes son voisin, 
à moins que vous ne vous couchiez et que vous ne 
vous leviez qu'à ses heures. Très-impérieux avec 
ses gens pour son propre service, il n'en exige rien 
pour les autres. Ses domestiques pourront vous 
réveiller tous les matins par un vacarme épouvan- 
table, sans qu'il le trouve mauvais*, et si lui-même 

* Je ne parle ici qn^en général, il faut toujours, dans toute cri- 
tique, admettre de& exceptions, et je le dois particulièrement dans 
ce cas. Je n^oublierai jamais qu^étant à BasTille, chez M. et M^*, 
de Saultj, je n'^apprîs qu'en partant, au bout de quatre mois et 
.demi, que, dans Pappartement que j'occupois, mon alcdve n'étoit 
séparée d'un long corridor, que par une simple' cloison, et que tous 
les domestiques du château étoient oblige de passer successi- 
▼ement dans ce corridor, depuis la pointe du jour jusqu'à dix 
heures du matin, et je n'entendis même jamais le plus léger brait 



22 MÉMOIRIftS 

avoit l'habitude de donner du cor à la pointe du jour^ 
vous n'en obtiendriez pas un retard de dix minutes. 
Mais, de tous.les vices, l'égoïsme est celui qui porte 
le plus continuellement sa punition avec lui* Se rap- 
portant tout, l'égoïste désire ardemment qu'on s'oc- 
cupe de lui, et personne n'y pense. Quelque esprit 
qu'il puisse avoir, il goûte peu celui des autres, par 
l'empressement de faire briller le sien; car l'admira- 
tion ne lui J)aroît bien placée que lorsqu'il en est 
l'objet. Les soins, dans la société, n'étant qu'un 
échange, on ne lui en^rend point; il est sans cesse 
blessé, irrité par des oublis et des négligences qu'on 
n'a qu^avec lyi; 'toujours mécontent, il devient, avec 
l'âgé, frondeur et misanthrope: et il parvient à la 
vieillesse sans avoir eu le bonheur de s'attacher à un 
ami véritable. ' 

Dans les quinze dernières années qui précédèrent 
notre révolution, les démonstrations de l'amitié et 
les exagérations dans ce genre n'eurent plus de 
borne dans la société. On a peint avec détail cette 
espèce ^'affectation dans Adèle et Théodtyre, et l'on 
n'y pourroit ici rien ajouter de plus ; mais on dira 
seulement que si le sentiment manquoit en général 
de vérité, du moin& il y avoit de certains procédés 

qu^on peut faire en marchant avec précaution, parce que les ordres 
les plus sévères des maîtres de la maison les ol^ligeoieat à marcher 
piods'nusy sans proférer un senl mot^ et voilà ce q«e Je découvris 
pac hasard et en partant— (^ofe d£ V Auteur.) ^ , 



SB MADAME DB 6BNLIS. 



23 



\ 



nobles et généreux dont rien ne dispensoit ; on ne 
voyixt jamais un homme supplanter un ami^ ott 
même, sans Tavoir demandée, accepter sa dépouille, 
ou cesser de voir un ministre disgracié. Il y avoit 
alors dans la société un tribunal formé par Topinion, 
et ce tribunal ilétrissoit les actions basses et ne les 
pardonnoit jamais. On n'a jamais vu dans la bonne 
compagnie des honunes d'assez mauvais ton pour y 
affider, comme dans des contes de M. Marmontel, 
les sentimens les plus dépravés* ; mais sur la fin du 
dix-huitième siècle, Taffectation de sensibilité que 
chaque jour sembloit accroître, devint à certains 
égards si ridicule, que, malgré la grâce et l'élégance 
des personnes qui l'avoient niise à la mode, elle^ 
tomba tout à coup en discrédit ; on s'en moqua avec 
esprit et gaieté ; la raison se trouvoit au fond d'ac- 
cord avec la malice ; et, dans ce cas, les épigramnies 
sont véritablement redoutables; la raison a toute 
son autorité, tout son poids, lorsqu'elle amuse la 
malignité. On vit se former dans la société t<njpar^* 
de rcf^fumiion, qui, par sa gaieté, la légèreté de son 
ton, la finesse de ses plaisanteries, déconcertoit sans 



* Ij*aiiteur de ceB Mémoires croit avoir démontré, dans le conte 
4M J^eux RépviaiionMy la fauneté dangereuse et le ridicule des 
.peintures du mmàB des contes de M. Marmontel. NaUe réclama- 
tion ne 8*éleTa contre cette critique; et^ quelques années après, M. 
Marmontel, faisant une nouvelle édition de ses contes, retrancha de 
^ancienpe préface cette phrase : Si cet conies iCoti$ pas le mérite 
ie peindre ftdèiewÊenâ le mûndBfilê rCen ont aucim.— (iVoleifo CAui.) 



^ 



MÉMOIRES 



cesse le sérieux de la secte sentimentale^ et déjouoit 
ses plus touchantes dissertations. Tandis que les 
uns affichoiont en tout genre les sentimens les plus 
exagérés^ les autres affichoient une insouciance que 
souvent ils n'avoient pas^ et bientôt la vérité ne se 
trouva plus ni d\in côté ni de l'autre* A force de 
^ se moquer des fausses vertus^ on finit par estimer 
moins les véritables, parce qu'on ne les discerna plus, 
et que l'habitude du sarcasme et de Tincrédulité 
s'étendit à tout indistinctement. Lorsqu'on a eu 
le malheur de mettre tout son amour-propre à n'être 
la dupe d'aucune affectation, on perd l'heureuse 
faculté d'admirer, étonne passe alors que trop facile- 
ment de la censure à la satire, et de la médisance . 
habituelle à la calomnie. Ainsi, dans le monde, 
l'esprit observateur n'est pas sans danger ; il aiguise 
sans doute la finesse de l'^prit^ mais il peut gâter 
le caractère, si le cœur n'est pas essentiellement 
sensible et bon. On étoit frappé dans le monde 
des contrastes les plu^ étonnans ; on entendoit les 
discussions les plus étranges, et, dans la même so- 
ciété, les entretiens les plus singuliers et les plus 
opposés entre eux. Des femmes d'une conduite au 
moins imprudente dissertoient gravement sur toutes 
les affections de l'âme et sur les devoirs de la vie. 
Livrées à l'ambition, à la plus extrême dissipation, 
elles vantoient avec enthousiasme le charme de la 
retraite, de la lecture, et la puissance de l'amitié ; 



D£ MADAMB DB 6ENUS. 25 

elks peignoient Tamour soub les traits h» plus 
romanesques, et ne le concevoient que phUtmique^ 
D'un autre côté, et souvent dans le même salim, on 
ne parloit qu'avec une ironie piquante de Tamitié, de 
Tamour, et l'on se glorifioit de ne oroire qu'à la 
vanité. En efiet, l'amour-propre seul formoit pres- 
que toujours le fond de ces liaisons; on vouloit 
surtout qu'elles fussent brillantes ; on croyoit que le 
langage d'une pruderie sentimentale dispensoit du 
mystère, et que d'ailleurs l'édat des conquêtes ef- 
façoit la honte des égaremens. 

Il y avoit dans toutes les têtes (du moins à bien 
peu d'exceptions près) une fermentation d'orgueil, de 
prétentions, de désirs ardens d'obtenir des succès, de 
quelque genre qu'ils fussent, qui, jointe à la confu- 
sion des idées morales, au dénûment des principes, 
dénouoit peu à peu tous les Kens de la société, et 
désséchoit l'âme en exaltant l'imagination. On ne 
marchoit point avec efifronterië vers le vice, on ne 
levoit point avec audace le masque de la vertu ; au 
contraire, on parloit toujours d'elle, sinon avec le 
charme de la vérité, du moins avec les expressions 
de l'enthousiasme. On n'étoit pas tout-à-&it hypo- 
crite ; on mettoit plus de soin à s'abuser soi-même 
qu'à tromper les autres ; -on se pervertbsoit en 
croyant raffiner, épurer tous les sentimens ; l'artifice 
n'étoit pas toujours avec la fausseté, mais la déraison 
étoit partout. Au milieu de ce désordre intellectuel 

TOME VI. d 



26 Mi^MomEs 

et moral et d'un égoïsme universel, Tauiour fut 
dénaturé comme tous les autres sentiniens. Dans 
la conversation, on finit par le représenter comme 
une passion véhémente jusqu'à la démence, jusqu'à la 
rage, et, dans la réalité, il n'eut en général qu'une 
influence d'intrigues sur la dernière moitié du dix- 
huitième siècle. 

Je vais essayer d'égayer ce triste tableau par le 
détail des amusemens de nos jours 3 ils furent bril- 
lans et nobles ^^ns la plus grande' partie du siècle, 
dernier. Il régnoit alors une grande magnificence 
dans les maisons des princes, et même dans celles 
des particuliers riches ; on y donnoît des fêtes, on y 
jouoit la comédie, on y jouissoit d'une parfaite 
liberté.. Il y avoit à Paris une grande quantité de 
maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières 
on faisoit de la musique, on jouoit des proverbes ; ce 
qui étoit plus ingénieux et plus spirituel que de jouer 
des charades. Tout à coup les prétentions à l'esprit 
mirent les sciences à la mode ; on jît pendant les 
hivers des cours dé chimie, de physique, d'histoire 
naturelle ; on n'apprit rien, mais on retint quelques 
mots scientifiques ; les femmes prirent une teinte de 
pédanterie; elles devinrent moins aimables, et se 
préparèrent ainsi à disserter un jour sur la poli- 
tique. ^ : . , . ' 

Les femmes pourroient, aussi-bien que les hommes, 
s'appliquer avec succès aux sciences, en renonçant à 



D£ MADAME DE GENLIS. 27 

une partie des amusemens. frivoles qui occupent 
presque toutes leurs journées. Mais^ quand elles 
voudront n'avoir que l'apparence de Tinstruction, 
elles ne tromperont personne ^ cet égard, et elles 
perdront tous les agrémens de leur sexe; car le 
ridicule le plus frappant de la pédanterie est réservé 
à cette prétention mal fondée^ 

Une mode que nous avons toujours vue en France 
dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne 
passera jamais, est celle de se plaindre, et d'aifecter 
la lassitude de la* dissipation et des plaisirs bruyansi 
A croire les gens du monde, on doit être , persuadé 
qu'ils n'aspirent qu'à la retraite, et qu'une vie simple, 
champêtre et solitaire, est l'unique objet de leurs 
dés|i*s. Les femmes surtout sont inépuisables en 
gémissemens et en phrases sentimentales et philoso- 
phiques, sur le bonheur de l'indépendance et de la 
tranquillité sédentaire. Â les entendre, elles ne sont 
que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout 
malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. 
D'après ces discours, il faut penser qu'elles ^croient 
infiniment plus heureuses dans une chaumière, ou 
dans la grotte paisible d'un désert. Vont-elles au 
spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la 
Comédie Française insipide, l'Opéra ennuyeux^ 
Brunet et Potier pitoyables ; elles n'avoueront ja- 
mais qu'ils les ont fait rire. Cependant elles ont 
^s loges, ou elles en empruntent sans cesse* Sont- 

2* 



28 MÉMOIRES 

elles invitées à ub grand dîner : quelles lamentations 
sur la nécessité de se parer^ et sur l'ennui mortel de 
la représentation ! ' et elles passent journellement 
trois ou quatre heures à leur toilette, et se ruinent en 
schalls, en habits et en chifitons. Reviennent-elles 
du bal ou d'une fête : quelle triste^e 1 quel abatte- 
ment ! quelles déclamations sur la cohue, la foule, 
les lumières, le chaud ! quel dénigrement 4e i la fête 
et de tout ce qui s'y est passé t Néanmoins elles 
avoieut demande avec ardeur des bUlets, et, dans les 
mêmes occasions, elles intrigueront toiQours pour en 
avoir. Font-elles des visites ; quelle désolation sur 
cet usage et sur la perte de temps qu'il cause 1 et 
tous les matins eUes sortent régulièrement et. ne 
rentrent qu'à l'heure du dîner. Enfin, donnent- 
ellos des assemblées et reçoivent-elles beaucoup de 
monde : quelles plaintes amères de la fatigua ! 
quelles courbatures, quelles migraines sont les suites 
inévitables de l'obligation cruelle de fidre les hon- 
neurs de sa maison !• • • • Tout ce mécontentement 
se manifeste dès la première jeimesse ; on^ entendu 
dire tontes ces choses et on les 'répète; elleë font 
partie des phrases d'usage que l'on a apprises* durant 
son éducation. Toute jeune personne bien élevée 
les sait par cœur, ou garde cette habitude ; et «u-^ 
jourd'hui l'âge mûr les fortifie encore. Quand on a 
des filles de quinze à seize ans, c'est poi;ir elles qu'on 
va 4ans le monde et qu'on se trouve à^ toutes les 



DÉ MADAMB P£ GBNLIS. 29 

fêtes, qu'on suit tous les bals. Cestpour elle$ qu'on 
se pare à peu près comme elles; c'est pour elles qu'on 
leur &it mener un genre de ne qui ôte toute possibi- 
lité d'acquérir de vrais talens et une solide instruc* 
tion. Il y a vingt<K;inq ans que les jeunes personnes 
à marier ne paroissoient jamsûe dans le monde ; elles 
n'alloient, durant le carnaval seulement, qu'à des 
bak d'en&ns, qui commençoient à six heures et finis* 
soient à dix* Comment toutes les mère^ qui ont 
des goûts si sédentaires; ne reprtnnent^elles pas 
cette ancienne coutume, si bonne dans to^te^éduca* 
lion, et si salutaire pour la santé ? 

D'oil viennent ce dénigrement et ce ton de misan^» 
thropie presque universels parmi les fenmies de tout 
âge? On ne se rend point intéressante par des 
plaintes affectées, par des peines imaginûres, par 
une inconséquence frappante à tous les yeux ; et rien 
n'est plus ennuyeux qu'une complainte étemelk sur 
l'ennuL Leç jeunes femmes pensent-dfes qu'elles 
excusent, par ce langi^, une excessive dissipation 
et une totale oisiveté ? Elles se trompent ; elles au^ 
roient droit à l'indulgence, si la nouveauté, l'amuse* 
ment en étoient la cause : on pourroit se dire qu'avec 
un peu de temps elles s'en lasseroient et cbangeroient 
de manière de vivre. Mais qu'espérer d'une per^ 
sonne de dix-huit ans, blasée, misanthrope, dégoù» 
tée de tous les plaisirs brillans de la société, qu'on 
rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nqus 



30 MEMOIRES . 

' . - ■■ 

oserons dire à cet égard, c'est qu'on est doublement 
condamnable d'employer Fartifice lorsqu'on peut, 
sans danger et sans scandale, tnontrer de la bonne 
foi. 

Les jeunes personnes jadis, et mên^e celles qui 
étoient dans le monde depuis- plusieurs années, al- 
loient très-rarement aux spectacles, parce qu'alors il 
falloit louer une loge entière, car on ne vouloit pas 
risquer de se trouver assise en public à c6té d'une 
courtisane. Les femmes, dans ce temps, étoient 
beaucoup plus sédentaire» ; dans leur jeunesse, elles 
ne sortoient qu'avec leurs €7Aaj9eron«, et c'étoit sur- 
tout pour remplir des devoirs. Dans l'âge mûr, si 
elles étoient aimables^ elles rassembloient chez elles 
une société choisie, qui ne s'y réunissoit que pour le 
seul plaisir de la conversation. Elles attiroieht du 
monde sans aucuns frais, et n'étoient pas obligées de 
promettre de la musique et des charades^* Aujour- 
d'hui, ce qu'on appelle une soirée, est un spectacle. 
On y trouve de tout, excepté de l'aisance, de la con- 
fiance, de la gaieté/ de la conversation, et l'esprit de 
société. 

£n général, aujourd'hui, les jeunes femmes atta- 
chât beaucoup trop d'importance à la parure, à la 
mode ; elles sont infiniment trop avides d'invitation^ 
et de spectacles ; elle» ne se plaisent point assez 
chez elles ; de tels goûts ne promettent pour l'âge 
mûr, ni des femmes aimables et sensées, ni d'exceU 



DE MADAME DE GENLIS. 3i 

lentes mères de famille. Cependant^ il n'y a point 
pour une femme d'éloge, non-seulement . complet, 
mais réel, si J'on n'y joint celui d'aimer de préfé- 
rence à toutes les dissipations du monde l'intérieur 
de sa maison. Aussi les, anciens pensoient- ils qu'il 
ne manquoit rien à l'éloge d'une femme vertueuse, 
qui se trouve dans cette belie épitaphe : 

Costa vixit, 

LanamfecHf 

Damum ser%mvii,* ' . ' 

Cette épitaphe antique peint et peindra toujours 
une femme parfaite. . Enfin, les intérêts de la^uté 
et de la beauté s'accordeat parfaitement sur ce point 
avec la morale* i 

A cette époque on retrouva la manie sentimentale 
dont je me suis moquée dans une de nies pièces diî 
Théâtre éC Education.\ On outra même cette ma- 
nie sous l'empiré, car on y vit des femmes porter 
des perruques, des ceintures, des bracelets, dés 
bagues et des cheveux de leurs amans. Nos grands - 
pères et nos grand'smères étoient bien loin de cette 
touchante prodigalité de cjbeveux. Cependant on lit 
sur ce sujet, dans les Mémoires de lïAubignéj un 
tndt qui mérite d'être rapporté. Durant les guerres 
du temps de Henri, iV, d'Aubigné, dans une bataille, 

* ^ jÈUe vécut chaste, elle aima le travail et sa maison.— ^iVo/e dS»- 
VAtiieurJ 

■\ Les Dangers du Monde. 



32 



HÉMOIKB» 



cosnbattoit* corps à eorps contre le capitaine Dubonrg» 
Au plus fort de Taction, d'Aubigné s'a|>erçut qu'une 
arquebusade avoit mis le feu à un bracelet des che> 
veux de sa maîtresse, qu'il portoit à son bras ; aulssi^ 
tôt, sans songer à Tavantage qu'il donnoit à son ad- 
versaire, il ne s'occupa que du soin d'éteindre le feu 
et de sauver ce précieux bracelet^ qui lui étoit plus 
cher que la liberté çt la vie. he capitaine Dubourg, 
toucljé de ce sentiment, le respecta } il suspendit ses 
coups, baissa la pointe de; son épée, et se mit à tracer 
sur le sable un globe surmonté d'une croix. 

Les prétentions à l'esprit et au génie sont aussi 
devenues -beaucoup plus communes qu'autrefois, et 
les plaisirs de l'esprit beaucoup plus rares.* On 
jouoit jadis- des proverbes, ce qui demandoit de 
l'esprit, car ees proverbes étoient des petites comé- 
dies impromptu ; on avoit quitté cet amusement pour 
les charades, qui n'exigent assurément aucuns frais 
d'esprit. On faisoit régulièrement des lectures tout 
haut à la campagne ; on n'en fidsoit plus ; on avoit 
retranché dé la société jusqu'à la conversation ; on 

* Dans le véritable liècle du g^énie, celui de Louis XIV, on n*em- 
j^toyolt preaqne jamais te mcft génie pour louer un ouTrage ou son 
a«t«v. Awn Toh-Km^ dans tons les mémoires 4e oe témps^ que 
Lovis XIV, qoiconnoissoit si bien la valenr des phrases et des mottf» 
ne loooit Jamais la chefs-d'œuvre de Racine qu'en répétant : << Il 
^< fatft oomrenîr que Radoe a bien de resprit.*^ Les éloges, alors 
n*étoient Jamais emphatiques. CTest ainsi quMIs sont honorables et 
flatteurs.-^iVbfe de V Auteur, J 



DS MADAMB SB 6BNLIS. 33 

dissertoit^ on soutenoit des thèses, mais on ne eau- 
soit plus ; enfin, les comédies de société étoient unU 
Tersellement à la mode ; elles n'y étoient plus du 
tout. 

Ces parures de cheveux ^ amour contrastent d'une 
manière bien bizarre avec les souvenirs qui nous 
restent du temps de la plus grande décenoe qui eût 
existé en France, à la cour et à la ville, depuis la 
troisième race. Cet âge d'or de la civilisation fut le 
règne de Louis XIII ; aussi, jamais le peuple fran- 
çais n'a été plus religieux* Que d'admirables fon- 
dations d^ns ce temps! l'Hôtel-Dieu, les Enfans* 
Trouvés, les Sœurs de la Charité. Toutes ces fon- 
dations furent l'ouvrage d'un homme, de Vincent de 
Paul, dont l'ardente charité s'étendit jusquQ sur des 
criminels, parce qa'ils étoient soûifrans, les- gale-» 
iriens, dont il voulut être l'aumônier, afin d'adoucir 
leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul par- 
ticulier n'a eu une telle influence sur le bonhàir 
d'un aussi grand nombre d'individus <; l'imagination 
se confond en pensant au bien immense qu'il a fait 
par seB prédications, son dévouement, ses quêtes, 
par les secours envoyés aux victimes de la guerre, et 
par ses missions chez les infidèles pour le rachat des 
captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce héros du 
christianisme fut secondé par l'esprit public de son 
siècle ! Qui n'adtnireroit pas cet esprit public, qui 
rapprochoit, qui rallioit tous les ordres de l'état, et 
•/ 2** 



\ 



34 MÉMOIRES 

qui les unissoit par une seule pensée, celle de faire 
lous les sacrifices j)our soulager les infortunés ; cçt 
esprit, public, qui décidoit toutes les femmes de la 
cour, jeunes et vieilles, à vendre leurs diamans et 
leur argenterie pour en donner le produit aux hôpi- 
taux, et à consacrer, pendant plusieurs années, 
deux jours de la semaine au service des malades 5 
cet esprit public, qui envoyoit des jeunes filles et des 
religieux affronter la fatigue et la mort : les unes, 
dans les hôpitaux de l'armée pour panser des soldats 
blessés et attaqués^ de maladies contagieuses ; les au- 
tres, animés de Tespoir de délivrer leurs frères, et 
traversant les mers pour aller chez les peuples bar- 
bares;. ..«enfin cet esprit public, qui déterminoit 
un nombre 4nfini d'hommes de toutes les classes à 
livrer leur fortune entière pour ces pieux usages :* 
et quelles mœurs accompagnoient de telles actions ! 
quelle paix ! quelle union! quel respect filial ! quelle 
décence dans les familles de toutes les classes ! Tels, 
furent les fruité* de resprit public de ce temps si pro- 
fondénient religieux. Quels ont été et quels sont 
encore les fruits de Tesprit public devenu philoso- 
phique? 

La décence à la cour ne commença à s'aiïbiblir 

* Entre autres, le commandeur de Sillery^ qui abandonna cent 
mille livres de rente 3 M. de Rougemont, qui en donna soixante 3 et 
beaucoup d*aiitres,et récemment le dernier duc de Ricbelieu.-^(iVb#e 
deVAutewr,) 



- I 



DS MADAME DB GENUS. 35 

f^'après la régence d'Anne d'AutrichCi Les femmes 
se déeolletèrent davantage ; mais les veuves conser- 
vèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres 
femmes tous les usages de bienséance établis sous le 
règne précédent. Toutes les dames avoient, ou des 
demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui tra- 
v^Uloient toujours auprès d'elles. L'esprit de cet 
usaige étoit de se mettre à l'abri de toute calomnie, 
en ne recevant jamais tête à tête un homme, quel 
que fût son âge. Aussi voyons-nous madame de 
Maintenon, dans ses lettres -à madame de Caylus, 
âgée de trente-si^ ans, lui recommander de ne point 
abandonner cette prudente coutume, quoiqu'elle fût 
mère d'un jeune homme déjà dans le monde. Ce 
fut aussi une idée de décence qui fit établir 
pour les femmes l'usage de ne sortir en voiture 
qu'avec deux domestiques au moins, et le soir, 
avec un flambeau. On voqloit des témoins et de' 
la lumière, cet usage s'est conservé jusqu'à la révo- 
lutioui * ^ 

Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis 
XIV, toutes les femmes qui se faisoient peindre ne 
donnoient de séances que pour leurs têtes; le peintre 
prenoit des modèles pour la gorge et la taille. 
Cette délicatesse de décence a fini à la mort de Louis 
XIV, A la chute du trône, toute espèce de décence 
fut abolie : les femmes s'habillèrent, en Vertus deMé- 
dicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui étoit fort 



\ 



natiifeL Dans ces costumes tnmsparens, on vit 
rai^mentdes OrecqUes, mais on ne vit plus de Fran- 
çaises ; toutes les grâces qui les avoient caractérisées 
jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur* 

J'ai dit ùUeurs, il y a long^temps, qu'il f alloit au 
peuplé des croyances mystérieuses^ et que^ lorsqu'il 
rejette la religion, il devient toujours superstitieux* 
Voilà de quoi ne se doutoient guère les philosophes 
qui ont tant déclamé contre la superstition; ce sont 
eux qui l'ont établie et renouvelée. 

Nous Talions montrer tout à l'heure: '^ Quand 
j'arrivai à. Versailles j'eus, peu de temps après, l'oc- 
casion d'acquérir ht certitude qu'une sorcière, digne 
du siècle de Catherine de Médicis^ y fobriquoit des 
bustes de cire pour les amans jaloux qui vouloient 
&îre mourir leurs rivaux, en perçant ces figures avec 
des stylets et des poignards. Je fis alors ma ptemiè^ 
te dénonciation, j'instruisis le préfet de Versailles 
de ce iAt^ dont il vérifia l'exactitude, et la sorcière 
fut bannie. En retournant à Paris j'y trouvai une 
megiciehne en grande réputation, elle avoit prédit 
dé hautes destinées à l'impératrice régfioHte, qui lu 
protégecut ouvertement. On entendoit crier, dans 
les rues> l'expUcation des songes 5 Paris étoit rem* 
pli'de âevins,de sorcières, de tireuses de cartes/ d'il<^ 
luminés, de propiiltes, de jeunes filles qui faisoient 
des miracles ; qui, les yeux fermés, lisolent de l'es-^ 
tomach ; qui faisoient des conjurations sur des che« 



DE MADAME DU GBNUS. 



37 



veux^ qui dansoient et prédisoient en dormant. Tou** 
tes ces choses se débitoient gravement; des savans 
même les protégeoiënt U • • «Ne vaudroit-il pas mieux 
croire à l' Évangile, en réglant sa vie sur cette salu* 
taire et divine croyance?'* 

Le projet de Texpédition de Russie déplaisoit a 
tout le monde, et même aux militaires qui, depuis, 
ont montré tant de valeur dans cette malheureuse 
campagne. On disoit généralement que Napoléon, 
certain d'anéantir la Russie, étoit décidé à passer de 
là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en don- 
noit pour une des preuves une commande immense 
de besicles qui fut eflFectivemcnt faîte^ et qu'il em- 
porta pour son armée, qui, diaoit-on, devoit s'en 
servir pour se conserver la* vue en traversant des 
déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût 
été . beaucoup plus utile dans la fuite de son armée 
dispersée. 

On ne concevoit pas que Napoléon^ parvenu alors 
à un tel degré de puissance et 'de gloire, pût concé<^ 
voir ces projets si gigantesques. Sa cour rappeloit, 
aux gens mêmes qui Taimoient le moins, les plus 
beaux vers du premier acte de Bérénice. En effet 
les courtisans, en sortant de ses grandes audiences 
publiques, pouvoient se dire mutuellement : 



Tes yeux Ae fiout-lld pas font pleins de sa grandeur ? 



. V 



38 . MÉMOIRES 

Ces aigles, ces faisceaux, ce- peuple, cette armée, 
Cette fonle ds rois, ces consuls, ce sénat, 
■ •••••••■•■•»•••••••• •■•••» •■ ••••■•■ ••■••••• 

Cette pourpre, cet or, qui rehaussoit sa gloire, 
Et les lauriers encor, témoins de sa victoire; 
Tous ces yeux qu^on voyoit yenh* de toutes parts 
Confondre sur lui seul leurs avides regards . . . ,. 

Toutes ces déiuonstrationB et toute cette pompe 
orientale se troiivoient à la cour de Titus : mais il 
est vrai qu'où n'a jamais vu qu'à celle de Napoléon 
cette bigarrure d'étiquette qui. offroit à chaque 
étranger quelques usages de son pays;, cîar on avoit 
poussé l'esprit des conquêtes jusqu'à l'envahissement 
des coutumes et des cérémonies royales : enfiale ton 
d'une partie des grands personnages de cette cour 
prés^ntoit le contraste le plus étrange avec son 
éblouissiante magnificence. 

Pendant les trois mois qui précédèrent le départ 
de Napoléon et de l'armée^ mon petit-fils Anatole de 
Lawoëstine venpit souvent passer des matinées en-* 
tières avec moi 5 je ne l'ennuyois pas^ et j'ai toujours 
trouvé un charme inexprimable à causçr avec lui, et 
même à le regarder ; car sa charmante figure se com- 
pose des traits et de la physionomie de sa mère et de 
son grand-père, M. de Genlis,. dont il a la belle 
taille; il tient d'eux aui^si la grâce de son esprit et la 
gaieté de son' caractère ; je ne connois pas d'âme 
fluB noble et plus senfiible que la sienne ; il n'a ja- 
' mais démenti, par aucun procédé^ et par. l'ensemble 



DE MADAME DE GENLTS. 39 

et les détails de sa conduite^ la franchisé et la loyauté 
qui le distinguent particulièrement. Dans un de ses 
momehs de gaieté^ il imagina, sans m'en avoir pré* 
venue, de m*amener, le mardi gras, une nombreuse 
mascarade composée de personnes que je ne connois*- 
sois que de nom, et parmi lesquelles se trou voit 
madame la duchesse de Bassano; toute cette société 
ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma 
chambre, à onze heures du soir ; j'étois déshabillée 
et en bonnet de nuit, mais écrivant ; personne ne se 
démasqua, à l'exception d'Anatole, qui me répondit 
qu'il n'y avoit point de voleurs dans la compagnie^ 
car j'avois eu réellement peur en entendant le va- 
carme inattendu de cette mascarade, lorsqu'elle entra 
chez moi. Tous les masques m'entourèrent pour me 
faire promettre de leur donner tQute la soirée de la 
huitaine, en prenant l'engagement de revenir tous 
à visage découvert ; j'y consentir : ensuite ils s'en 
allèrent sans avoir voulu se démasquer ; et, de très- 
bonne foi, je n'appris que le lendemain les noms de 
tous ces personnages, qui revinrent au jour indiqué, 
avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. La 
soirée fut très-agréable : Casimir^ par sa harpe et 
dans les proverbes, en fit le principal agrément; on 
fit de la musique, on joua des proverbes. On parla 
beaucoup dans la société de cette espèce 'de petite 
fête, qui fut en efiet très-brillante. 

Ma correspondance avec l'empereur cohtinùoit 



40 MÉMOIRBS 

.toujours, et je Tavois fait servir à obUger beaucoup 
de personnes, dont plusieurs Font oublié depuu. Ne 
sollicitant a][)solument rien pour moi, j'étob fort 
encouragée à parler pour les autres, ou à proposer ce 
que je croyois utile ou raisonnable. J'avois eu dans 
ce genre, à TÀrsenal, un succès qui me^fit un grand 
plaisir: le préfet de Pa|is (M. Frochot) nomma, 
dans tous les quartiers, des dames d'inspection des 
écoles primaires et de toutes les autres maisons d'é** 
ducation ; Je fus nommée dame d^inspectinn de mofi 
arrondissement^ conjointement avec madame Robert 
(car on nommoit toujours deux dames d'inspection 
par arrondissement. C!omme la place étoit honoraire 
et sans appointemens, je crus devoir l'accepter, ce 
qui m'a pris un temps considérable; mais je ne Tai 
pas regretté, parce qu'il a été utilement employé. 
J'allai donc visiter toutes lés écoles, et je découvris 
une très-grande quantité d'abus pernicieux ; je com^ 
posai là-dessus un petit mémoire dans lequel je 
détaillois ces abus, et les moyens d'y remédier; j'en- 
voyai ce mémoire à l'empereur, qui en fut si content 
et si frappé, qu'il mte fit dire par M. de I^valette qu^il 
en étoit extrèmentent satisfait, et qu'il me cbargeoit 
d'en ffdre un beaucoup plus long et beaucoup plus 
détaillé, contenant le plan d'une école gratuite pour 
le peu^de ; M. de Lavalçtte ajouta que l'empereur 
m'oi&iroit sûrement la direction de cet établissement, 
et je l'aurois acceptée avec joie : c'étoit la seule place 



DB MADAME DB GENLIS. 41 

qui pût me convenir. Je fis le mémoire qui m'étolt 
commandé^ et, pour le mieux, faire, j'employai quinze 
jours, depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures 
après midi, à visiter de nouveau les écoles, grandes et 
petites, et les gardeuses d'enfans, non^seulemènt de 
mon quartier, mais de tous ceux de Paris ; et comme 
je n'avois pas le droit d'interroger dans ces derniers^ 
je m'y présentois sous le prétexté d'avoir des enfans 
à y placer. Je gardai une copie des mémoires que 
j'envoyai à l'empereur, et j'eus la satisfaction, a^nrès 
avoir donné cç mémoire, de voir sur-kr-champ, dans 
tous les papiers publics, les décrets de Ten^ereur, 
réprimant les abus que j'avois signalés, et donnant, 
pour les réprimer, les ordres que j'avois proposés, 
Aurtout relativement aux ^rdeuses dTet^arut. Ce 
succès m'enhardit à faire à Fempereur une autre pro- 
position qui fut aussi bien accueillie : je savais que 
ses passions lui avoient fait adopter, dans sa vie pri- 
vée, tous les princijpes philosophiques, ce qid ne 
m'empêcha pas de lui parler sans ceràe, dans ma 
correspondance, contre la philosophie moderne» 

J'ai déjà dit que j'avois pour collègue, dans mon 
inspection^ madame Robert, ce qui nous obligea à 
faire ensemble beaucoup de courses; madame Robert 
est une personne aussi aimable qu'elle est iutéres- 
'sante, on trouve dans sa vie plusieurs singularités 
qui méritent d'être rapportées. Elle a eu plusieurs 
enfans, accouchant alternativement d'un sourd et 



42 . MÉMOHIES 

muet^ et d'un enfant ayant tous ses organes r j'ai 
beaucoup vu l'aînée^ mademoiselle Robert^ qui avoit 
alors quatorze ou quinze ans ; elle étoit d'une fraî- 
cheur éblouissante, et belle comme le jour; elle 
joignoit à cette fraîcheur si remarquable une intelli- 
gence surprenante, dont on avoit profité pour lui 
donner beaucoup de talens ; elle avoit toute l'adresse 
que peut avoir une femme ; elle peignoit trt>s-agréa- 
blfsment, elle jouoit même du piano ; je l'ai vue 
prendre sa leçon et déchiffrer passablement ; voici 
comment. Son maître étoit assis derrière elle, les 
bras étendus/afin de poser légèrement ses mains sur 
celles de l'écolièreY ûlors il indiquoit les notes en 
touchant à mesure les doigts qui . doivent faire réson- 
ner les touches. L'invtntion est ingénieuse, mais 
le résultat ne vaut pas la peine et l'application qu'elle 
exige; car, qu'est-ce que "ia mesure, sans oreille} 
Mademoiselle Robert se faisoit entendre par signes 
parfaitement, même par ceux qui né connoissent pas 
le langage des doigts, qu'on Apprenoit si bien chez 
l'abbé de l'Epée et son digne successeur, l'abbé 
Sicard; madame Robert avoit pris beaucoup de leçons 
chez lui, afin de pouvoir s'entretepir avec sa fille, et 
la tendresse maternelle la rendit bientôt aussi savante 
qu'on. peut l'être dans ce genre. La physionomie de 
mademoiselle Robert étoit si expressive^ elle avoit 
des yeux si pénétrans, que sans aucuns signes elle 
pouvoit facilement entendre et comprendre. Ma- 



DE MADAME 1)K GENLIS. 43 

dame Robert conduisit un soir sa fille à un grand 
bal donné par la ville de Pavis à l'empereur. Made- 
moiselle Robert fut placée sur la banquette des dan- 
seuses ; Tempereur, frappé de sa belle figure^ sW- 
rêta devant elle, et lui dit beaucoup de choses obli- 
geantes, que mademoiselle Robert comprit parfaite- 
ment; elle fit plusieurs signes modestes de recon- 
noissance avec une expression si naïve et si vraie, 
que Tempereur crut entendre ses réponses. Il s'é- 
toigna d'elle saa3 se douter qu'elle fût muette. 

Ce fut à ce même 1)al que madame Cardon fit à 
Napoléon une réponse si spirituelle et si touchante. 
Napoléon, en général, n'aimoit pas' que l'on eût une 
grande fortune indépendante de ses dons. Napoléon 
n'avoit jamais vu madame Cardon, son nom méine 
lui étoit inconnu; on lui dit que son mari possédoit 
de grandes richesses; aloft il s'avança vers elle avec 
une nuance d'humeur, lui dit brusquement: ^^Vous. 
êtes madame Gardon?" Une profonde révérence 
répondit à cette question. L'empereur reprenant la 
parole: "Vous êtes très-riche?" — "Oui, sire; j'ai 
dix enfans."- L'empereur sentit toute la finesse et 
tout le charme de cette réponse; son regard se ra- 
doucit, mais il se hâta de s'éloigner. ^ 

Dans les derniers temps du règne de l'empereur, 
je lui proposai de faire des éditions séparées, ma- 
gnifiquement imprimées, et avec de belles gravures, 
des ouvrages prétendus philosophiques qui àvoient le 



44 MÉMOIRBS 

plus de réputation. Je consdllois de chaîner un 
certain nombre de gens de lettres de supprimer de 
ces ouvrages tout ce qui s'y trouvoit contre la religion 
et les mœursj et de joindre au reste quelques notes 
critiques placées au bas du texte. J'o£Fn3 de livrer 
pour cette entreprise une grande quantité d'extndts 
et de réflexions^ que la Providence a voulu que je ne 
perdisse pas avec tous mes autres manuscrits que 
j'avois confiés à ma fille. Uempereur approuva tel* 
lement cette idée^ qu'il envoya sur-le-champ cher- 
cher M* Pierre Didot, pour lui demander combien 
eoûteroit cette éntr^rise^ et pour le charger d'en 
faire avec détails l'évaluation : c'étoit peu de temps 
avant la campagne de Russie^ qui anéantit ce projet. 
Voilà ce que Napoléon vouloit fidre ! 

J'étois toujours dans la rue Sainte-Anne^ lorsque 
la funeste campagne de f Russie s'ouvrit; tout le 
monde blâmoit cette guerre lointaine. Les bons 
politiques en prévirent le& sinistres conséquences, et 
les gens les mmns habiles eurent le pressentiment 
de ses âialheurs; je fus de ce nombre et je reçus 
/ avec un profond attendrissement, les adieux de mcm 
pétit-fils et ceux de M. Kosakoski. Napoléon revint 
de cette fatale entreprise, humilié, abattu, aigri. 
Depuis cette catastrophe il ne fut plus le même ; 
dans un homme si entreprenant et si audacieux, le 
profond abattement devoit produire une entière dé* 
sorganisation ; en cessant d'être le dominateur défi 



DE MADAMS DB GENLIS 45 

événemens, il en devint le jouet et la victime ; irrité 
contre la Providence^ il s'abiEtQdonna au hasard; son 
orgudl^ craignant d'envisager de nouveaux malheurs^ 
repoussa toute prévoyance, et ne pouvant plus, dans 
sa pensée, disposer de Tavenir, en y plaçant de bril- 
lantes chimères, il ne voulut même plus essayer d'y 
lir6, et il ne chercha de consolations que dans l'a- 
veuglement. Je ne rendrai point compte des événe* 
mens politiques; je dirai seulement, pour ce qui me 
regarde, que, pendant près d'un an, je me suis 
trouvée dans des embarras pécuniaires dont je me 
suis ressentie très-long-temps ; dans le tumulte des 
a£Esdres, ma pension de l'empereur, que je devois 
perdre à jamais, ne fut point payée pendant les six 
derniers mois qui précédèrent sa chute; je vécus, 
durant tout ce temps, d'une pension que recevoit 
Casimir de son beau-père. Le commerce de la 
librairie étoit tout-à-fait tombé : on n'imprimoit que 
des brochures et des pamphlets politiques ; ainsi, je. 
n'avoiâ plus la moindre ressource de ce côté, et mes 
enfans étoient id)8ens. Cependant cette situation ne 
fut pas pour moi aussi douloureuse qu'on pourroit 
le croire: j'aimois à être nourrie par Casimir; il 
montra, dans cette occasion, toute la délicatesse et 
toute la sensibilité de son .âme. S;i situation étoit 
particulière dans tous ces événemens: il* étoit né en 
Prusse, et il avoit adopté de cœur la France pour 
seconde patrie; il avoit naturellement un grand 



46 Mll^MOItlËS 

goût pour l'ëtat militaire, et il ne pouvoit combattre 
ni les Prussiens, ni les Français, armés lés uns 
contre les autres; cependant, voulant absolument 
voir une bataille, il prit un parti singulier : il alla à 
celle qui termina la révolution, et qui se donna aux 
portes de Paris.; il passa la barrière, alla sur le champ 
de bataille, uniquement pour relever et enlever les 
blessés, et pour les transporter hors du lieu de com- 
bat, et il y passa neuf heures. Casimir me dit, en 
revenant de cette terrible journée, que, *^pour savoir 
combien un regard peut être doux et touchant, il 
faut avoir rencontré celui d'un blessé que Ton relève 
et que Ton transporte hors de la mêlée !" Voilà de 
ces choses que l'imagination ne représente point : il 
faut les avoir vues ; mais ce sont aussi des observa* 
tions qu'un bon cœur seul peut faire. 

La terreur dans Paris étoit inexprimable : on crai- 
gnoit universellement les pillages les pluà affreux; on 
pouvoit ^'attendre, depuis dix^huit mois, qu'un tel 
règne fîniroit par une grande catastrophe; mai« per- 
sonne ne pouvoit prévoir que le chef audacieux et 
brillant de l'empire termineroit sa;^carrière politique 
par d'inconcevables irrésolutions. En réfléchissant 
à tous ces événemens, on y voit partout la main de 
la Providence, et l'on trouve dans ce morceau d'his- 
toîre les plus hautes leçons qu'elle puisse donner. 
En Angleterre, l'orgueil, l'abus de la puissance, ré- 
voltèrent ses colonies opprimées; cependant, sans 



Î>B MADAME \D]£ G£NLIS. 47 

l'appui et le secours de la France^ les Américains 
n'auroient jaàiais acquis rindépendance ; mais la 
France étoit en pleine paix avec l'Angleterre ; n^an- 
moins, contre toute politique et toute justice, elle 
fournit frauduleusement aux Américains de l'argent, 
des fusils, des approvisionnemens 4^ guerre, des 
habits de troupes, et même des officiers ; les Améri- 
cains réussirent; leur succès assura le triomphe 
de toutes les idées républicaines répandues depuis 
soixante ans par les philosophes modernes ; et Louis 
XVI, qui avoit protégé ces idées en Amérique, en fut, 
en France, la déplorable victime ! Après les secousses 
les plus violentes et des crimes inouïs, la Providence 
conduit à l'échafaud tous lés chefs de partis qui les 
avoient fait dresser; on étoit encore dans l'anarchie, 
sans gouvernement, sans morale, sans religion ; un 
jeune guerrier, déjà célèbre par d'éclatarïs exploits, 
et qui n'avoit participé à aucun des crimes, fixe sur 
lui tous les~ regards et toutes les espérances !• . • • 
Bonaparte rallie autour de lui tous les partis, et, 
sans répandre une goutte de sang, sans aucune se- 
cQusse violente, il monte sur le trône ! . • • ; Que fit-il 
alors ? Il rétablit la religion et le culte, et il pro- 
tégea avec grandeur les arts, les lettres, et Tindustrie 
iiatiônale ; mais toute TEuf ope lui déclara la guerre ; 
il la fit alors, parce qu'on Vy forçoit, et ses succès à 
cette époque furent miraculeux; il ne fut, dans ce 
temps, conquérant que de fait, et non par des projets 



4B MÉMOIRES 

et des desseins prémédités; aussi montrft-t->il .de 
grands sentimens de générosité dans les capitales 
livrées, par le sort, à ses armes* Après la bataille 
d'Iéna, il pouvoit anéantir entièrement la monarchie 
prussienne : il ne le fit pas; cette époque fut la jdus 
beUe et la plus glorieuse de sa vie. Mais ensuite 
Il abusa de tout, de la renommée, de la victoire, de la 
puissance, et de son génie actif 6t entreprenant. Le 
meurtre du duc d'£nghien fut le premier crime de son 
règne ; il faUoit un retour sincère à la reli^on, pour 
en obtenir le pardon de la Divinité, et riea ne pou- 
voit l'eiFacer aux yeux des hommes. Au lieu d'ex- 
pier et de réparer, il accmnula fautes sur fiautes. Il 
eut l'ingratitude de chercher à avilir le pape, et de 
le persécuter; cependant ce saint pontife n'étoit vçnu 
en France, et ne s'étoit décidé à sacrer Napoléon 
empereur que pour le seul intérêt de la religion : il 
avoit la certitude, conune je l'ai déjà dit^ que sans 
cette démarche la France seroit devenue protestante, 
car Napoléon se seroit certainement séparé de l'élise. 
L'empereur étoit reconnu par toutes les puissances 
catholiques de l'Europe. Les ennemis de la papauté ré- 
pètent sans cesse que les papes ne doivent, en aucune 
manière se mêler de politique ; ainsi ils doivent donc 
du moins approuver le pape d'avoir acquiescé à la 
décision de tous lea souverains de l'Europe ; en re- 
connoissant, comme eux. Napoléon comme empereur, 
il ne faisoit rien de blâmable en venant le sacrer. 



DE MADAME DE GENtlS. ' 49 

Napoléon, corrompu par l'orgueil, parut perdre 
successivement toute prévoyance et toute son * habi- 
leté ; la guerre déclarée à l'Espagne fut à la fois 
une injustice et une faute politique ; la trahison par 
laquelle il la commença révolta contre lui tous ceux 
qui avoient dans le caractère quelques sentimens de 
droiture. Enfin la Providence renversa tout à coup 
cette puissance formidable qui avoit tout vaincu et 
tout humilié. Mais Dieu, voulant que ce grand 
^ ouvrage ne pût être attribué qu'à lui seul, ne suscita 
point, pour abattre Napoléon, un guerrier fameux et 
dans la fleur de l'âge'; ce fut, il" est vrai, un prince 
- auguste et vertueux, et réunissant à des droits iù- 
contéstables l'esprit le plus étendu et le plus cultivé ; 
mais qui étoit en même temps un vieillard infirme, 
dont seulement un petit nombre de Français fidèles 
avoit conservé le souvenir ; leur enthousiasme, ayant 
pour base des principes immuables fut subitement 
partagé par les esprits superficiels que des illusions 
dangereuses plongeoient depuis si long«-temps dans 
une espèce d'ivresse semblable à celle que cause le 
poison d'opium, qui donne à la fois l'effervescence, 
le délire, le courage et l'aveuglement! fja vérité se 
montrant dans son plus grand éclat fit évanouir tout 
à coup ces vains fantômes : les cris de vive le roi ! 
vivent les Bourbons! s^échappèrent de tous les 
cœurs, français, et le beau surnom de Désiré fut 
unanimement donné au souverain, sur lequel l'amour 

TOME VI. 3 



SO MÉMOIRIfiS 

de Tordre^ de la paix^ la morale et la religion fondoiént 
de si justes espérances. 

En effets quand on songe qu*avec le secours de 
troupes battues et vùncues^ Louis XVIII chassa 
du trône, avec une inconcevable rapidité, le premier 
capittâne de l'univers, qui avoit subjugué toute 
l'Europe, il fiiut être bien aveugle pour ne pas voir 
dans toutes ces choses la main toute- puissante de la 
ftovidence!, , ,. 

Recueillant mes souvenirs, comme ils se présentent 
à mon imagination, souvent j'écris ces Mémoires 
sans aucun ordre et sans suite méthodique, mais ils 
n'en plairont que mieux aux gens qui aiment le 
naturel et la vérité. 

J'ai été témoin de l'entrée de Monsieur* à Paris; 
J'allai à pied sur le boulevart me mêler dans la foule 
qui l'attendoit pour le voir passer; il étoît à cheval, 
il a voit une bonne grâce charmante, un maintien 
parfait, et l'expression de (Physionomie la plus tou- 
chante ; il y avoit dans toute sa personne quelque 
chose de chevaleresque, de loyal qui rappeloit Henri 
IV, et qiù gagnoît tous les cœurs. Ses discours 
et sa conduite s'accordoient parfaitement avec cette 
première impression qu'il donna de son caractère et 
âe ses sentimens. 

Madame de Choiseul, née princesse de Beaufre- 
âiont, a fait, sur notre histoire moderne, plusieurs 

* Aujourd'hui Charles X. 



DE MADABÙS DB 6BNLIS. &1 

I 

petits poëmes en vers^ intitulés les Epoques^ mais 
qui sont tous également touchans; aucuns n^ont 
été publiés. Voici quelques fragmens de ceux qu'elle 
composa sur l'entrée de Monsieur comte d* Artois. 



Ua prince, toujours cher, se présente d*abord, 

<< Cest un Français de plus,** dit sa bonté touchante ; 

Il se montre, on accourt, une joie enim^te 

Saisit et se répand sur son front radieux. 

Tous semblent des amis ! Un geste gracieux 

Des serriteurs zélés vient payer la constance, 

II sait les découvrir ! A sa noble présçnce 

On pleure, on rit, on crie, on répète avec lui : 

^ Viveàjamaisle roi qu*on nous rend aujourd'hui ! 

<^ D*un règne long, heureux, il confirme Tannonce 3. 

*< Rassuré, satisfait, on redit sa réponse : 

^< Pour lui nous marcherons, il pensera pour nous/ 



»> 



L'auteur fait ensuite Téloge le mieux mérité de 
Madame. On gâteroit ce beau morceau en n'en 
donnant qu'un fragment^ je n'en citerai qu'un .vers 
charmant. C'est au moment où Madame, remplie 
de trouble et d'émotion, entre à Notre-Dame. Le 
poète, api^ès avoir décrit son attitude et l'expression 
de sa physionomie, s'écrie : 

<< Ah ! le ciel lui devoit un semblable maintien.** 

Ce petit poëme se termine ainsi : 

• Aujourd^ui madame la Dauphine. 

3» 



52 MEMOIRES 

Les Toilà rassemblés ces princes trop long-temps' 
Méconnus, écartés, livrés aux étémens 5 
Leur symbole arboré sons mille formes brille, ' 
L*enthousiasme renaît, suit Pillustre famille, 
L*orHlamme rapporte avec les sept yainqueurs 
Un bonheur aussi pur que sa noble couleur. 

Napoléon^ à cette époque, avoit perdu tous ses 
partisans : la fin de son règne avoit anéanti tout le 
prestige de ses exploits et de ses grandeurs passées ; 
après les terreurs qu'on venoit d'éprouver, on jouis- 
soit délicieusement du calme et de la . surprise 
que causoient la modération et la conduite des 
alliés, dont les soldats, grâce à leurs chefs, se con- 
duisirent, dans Paris, d'une manière véritablement 
admirable. .C'est ce qu'on a trop oublié depuis. Les 
idées royalistes se rétablirent, comme par miracle, et 
presque universellement; quant à moi, qui les {d 
toujours eues, comme le prouvent tous mes ouvrages, 
je vis rentrer l'auguste famille des Bourbons avec 
une joie inexprimable ; il m'étoit impossible de voir 
avec indifférence les descendans de Louis IX, de 
Louis XIV et de Henri le Grand. 

* • 

Je fus témoin, dans ce temps, de la plus étrange 
injustice qui, sans être universelle, ne fut que trop 
répandue même parmi ceux qui pensoient bien. On 
a paru choqué, à l'arrivée de S. A. R. Madame, 
duchesse d'Ângoulême, de ne.pas voir sur son visage 
l'expression de la joie et même de lagfdeté!. .. . 
de la gaieté !• • • . £st-il concevable que le peuple le 



DE MADAME DE GBNLIS. 53 

plus spirituel^ le plus sensiblô et le plus délicat s\xt 
de certaines convenances, n'ait pas senti combien il 
tétoit naturel que la princesse f&t douloureusement . 
afiEectée^ en rentrant dans une ville qui lui retraçoit 
de si funestes images^ et que la vue du trône, ait 
ptt éteindre en elle le souvenir du Temple, et l'hor- 
reur de l'aspect de la PkùCe de la Révolution ? Rien 
ne prouve mieux que ce fait l'incompréhensible lé- 
gèreté française, qui, la privant de toute réflexion, la 
livre à l'impétuosité de ses premiers mouvemehs^ en 
efi^ant les souvenirs qui pourroient la réprimer. . . . 
Si Madame eût reparu seule pour la première fois 
(depuis tant de crimes), à Paris, ah ! ce n'étoit 
point par des fêtes, par des démonstrations d'allé- 
gresse, par des cris dé joie^ qu^on auroit pu recevoir 
dignement l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI; 
l'amour, alors inséparable de la tristesse, n'eût offert 
à ses regards qu'une touchante sympathie; un 
peuple profondément ému, "s'avançant en silence, 
n'eût exprimé ses sentimens qu'en paroissant com- 
patir à ceux de la piété filiale ; les larmes de Madame 
eussent coulé, mais avec toute la douceur de la re- 
connoissance, et l'attendrissement universel eût été 
à la fois un hommage à la vertu, un triomphe pour 
la monarchie, et la plus solennelle expiation. 

Lorsque le roi fut arrivé, il fit annoncer qu'il re- 
cevroit toutes Içs femmes qui jadis avoiènt été présen- 



64 MÉMOIRES 

tées : je n'avois jamais nais le^^ied à la cour de Napo* 
léon ; mais je crus devoir aUer me présenter uue fois 
à celle de notre roi légitime : j'allai en effet lui rendre 
mes hommages» et je n'y suis 'pas retournée depuis» 

Cette révolution me procura le bonheur ineiq>rim»* 
ble de revoir mes élèves. Mademoiselle et M. le duc 
d'Ovléans ; l'un et l'autre me montrèrent^ dans ces 
premières entrevues, l'émotion, l'att^idrisaaement, la 
joie que je ressentois mot-mémé^ Hélas 1 il me man* 
quoit cependant daps cette réunion troia élèves chéris 
et bien dignes de l'être, M. le due de Mon^ensier et 
son frère M. le comte de Beaujolois, tous deux morts 
dans Texil, et en&n mon cher et malheureux neveu 
César Du Crest L •• • . • 

Au bout d'an quart d'heure de cette entaran^ue 
si touchante pour moi, M. Le due d'Orléans nous 
quitta en nous, annonçant qu'il alloit chereher 
madame la duchesse d*i)rléans ; il vint pcesque aus- 
sitôt en la tenant par la maixi.. Cette princesse 
s'avança,, elle me fit l'honneur de m'embrasser, eame 
disant qu'elle désiroit depms long-temps me con*- 
noitre, et elle ajouta, car il t( a deus choses que 
faime passionnément^ vos élèves et' vos ouvrages^ 
IL étoit assurément impossible d'exprimer uvec plus 
de charme d'esprit et de ^âces,. dans une seule 
phrase,' des sentimens d'^épouse et de sœur, et de 
montrer plus de bonté pour moL 



DB MA1>AMB BB 6ENLIS, && 

Peu de jours après l'amvée du roi, je repris le 
plan et tous les extraits de l'histoire de Henri IV, et 
je me mis à écrire^ sans me distraire un moment de 
cette occupation» Je donnai à mesure qet ouvrage à 
Maradan^ qui l'imprima avec beaucoup àb soin et de 
rapidité ; mais il ne fut acjbievë que précisément au 
départ du roi pour Gand; j'eus le temps, avant cette 
époque^ de lui en offrir un exen^kôre que ^e suis par* 
fidtement sûre qu'il a reçu. Je fis en grande partît 
cet ouvrage à Ecouen, oil Caâimir,, sa femme et moi^ 
uo«s étiona retirés* Je travaillai là sans relâche; 
et, au milieu de tous ces bouleversemens^ malgré 
taat d'inqmétudes et d'émotions, ma santé fut tour 
jcHifs excellente. Je vis à Ucouen madame Campas, 
qui y étoit encore : elle me prêta des mémoires 
qut'elle a faits à la cour, étant première femme de 
chambre de la reine^ Ces mémoires, commencés 
long-tempe avant la révolution, furent terminés à 
Tépoque de l'emprisonnement de la famille royale ; 
ils sont écrits avec beaucoup de naturel* Madame 
Campan y montre partout le plus grand attachement 
pour la malheureuse reine ;. elle s^y justifié compléter 
ment des indignes calomnies que l'on a répandues 
contre elle. Madame Campan a toujours montré des 
aentimens religieux et une charité qui ne s^eat jamiia 
diîmentie } son souvenir est «a vénération à £couen : 
kfl pauvres la bénissent $ ^e a toujours tmit donnée 
elle est restée pauvre; voilà des fait» qui anéantissent 



56 MéMOlRJfiS 

les libelles. Casimir se fit aussi chérir à Ecouen par 
toutes les charités qull put faire et par les soins affec- 
tueux qu'il prodigùoit auxpauvresmalades ) il a pas- 
sé trois étés dans cette campagne. Ceux qu'il : a 
soignés ne^Toublieront point; ils sont dans la plus 
obscure de toutes les classes ; leurs éloges ne font 
point de bruit^ mais ils valent cependant mille fois 
mieux que tous ceux que publie et répète la. renom- 
mée. 

L'annonce de Tarrir^ de Bonaparte me jeta dans 
de nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup àPa- 
ris; on s'attendoit à des combats, à du sang versé, à 
des vengeances ; il n'y eut rien de tout .cela. En 
revenant en . France, Bonaparte montra un courage 
qui fit perdre le souvenir de la déroute de Russie ; il 
entroit sans aucune suite dans les^ villes ; il se précis 
pitpit seul au milieu des multitudes de peuple assem- 
blées pour le Yoit^ et sa tête étoit à prix ! Cette con- 
duite hardie, ce succès incompréhensible,' sans ar^ 
mée, sans soldats, et d'un autre côté l'imprévoyance 
des ministres, qui n'avoîent pu l'empêcher de débar^ 
quer à Cannes, tout se réunit pour favoriser son au- 
dace, et d'autant plus qu'il annonça partout dessen- 
timens pacifiques et généreux. Cependant mon Uis^ 
toire de Henri J^étoit toute prête, toute brochée, et 
n'étoit pas encore mise en vente ; le moment étoit 
funeste pour la faire paroître ; je n'avois pu l'écrire 
sous le règne de Napoléon, il ne l'auroit pas permjs. 



DE MADAME DE GENLIS. 57 

I et il ft'agissoit de la publier au moment de son retour. 
Mais comme Bonaparte proclamoit la liberté de la 
presse, j'eus le courage de faire mettre en vente 
V Histoire de Henri le Grand* Je puis assurer que 
je n'ai nullement eu le projet de faire d^s allusions 
dans cet ouvrage ; mais il s'en trouvoit de fait une 
infinité formées naturellement par Thistoire, et toutes 
ofiensantes pour Napoléon^ et particulièrement dans 
le portrait de Philippe IL 

On me proposa de mettre plusieurs cartons à cet 
ouvrage ; je ne le voulus point, et je le fis paroitre 
sur-le-champ, par conséquent sans y changer un seul 
mot. Je m'étois attendue à toutes les horreurs d'une 
réaction sanglante 3 tout étoit tranquille dans Pârisj 
tput, dans la course pacifique et triompjiale que ve- 
noit de faire Napoléon, promettoit deâ sentimeiis et 
des actions magnanimes. Dans ces premiers mo- 
mens, il étoit difficile de se défendre d'éprouver 
quelque chose de l'enthousiasme universel qui écla- 
toit dans Paris,- surtout après avoir craint tous les 
maux que pouvoit entraîner une révolution si prompte 
et si étonnante. Il y aune sorte de magie dans les 
choses audacieuses et extraordinaires: quand elles 
n'outragent point l'humanité, elles subjuguent l'ad- 
miration. Les conquêtes et les victoires de l'empe- 
reur ne m'avoient point éblouie, parée qu'elles avoient 
coûté dés tdrrens de sang \ mais toutes les circons'^ 
tances qui. accompagnèrent lâon retour me séduisi- 

3*» 



68 MiMOIltBS 

s I 

rent^ yadtuirai, àem» €»iM oocsisioiiy son caractère et 
son triomplie. 

Je n'ai point regardé comme un usorpateor. le 
grand guerrier, le héros que, sans secousses,, sans 
violences, la nation plaça sur le ti:iône3 enfin, qui 
nous retira âe Tanarchie^ qui.rétabHt la religion, qui 
Alt sacré par le pape, recoanu par tous les souverains 
catholiques et même, par toute» les piûasances pro- 
testantes, à Texception de l'Angleterre qui encore ne 
contesta que mn titre, et qui Tâvoît Mconnu, sous 
une autre dénomination, comme chef du goaveme- 
ment français, et dont on ratifia la souverakieté dans 
sa déchéance mém^ puisque Ton crut nécessaire de 
lui ftdre signer une abdicatioiu Mais en admirant 
son vetom* et les sentimens qu'il montra, je. ne me 
dissimulai point que, pcmr cette fois, il étoit vérita- 
blement un usurpateur, car il avoit abdiqué et re- 
noncé solennellement à toutes^ ses- prétentions sur 
le trône 3 cette idée auroit dû me préserver de 
l'admiration : elle n'en eut pa& le pouvoh*, et c'est 
un tort que j'avoue. 

Cependant je puis- àxte avec vérité que je n'en eus 
pas> moins :d'inquiétudes sur les périls que couroieiit 
le Roi et les princes, en qmttant Paris* Il n'eût tenu 
qu'à Boni^arte de fSrire arrêter le. Roi ; ka ims 
disoient qu'il le fèroit^ les aiotres^ j^étendoient qu'au 
contraire il mettroit de L'oigueil à favoriser son 
voyage. Sous prétextei de recommencer ma corres» 



BB BIADAIIB DB OEMUS. 59 

poàdance avec loi, je lui écriris BUivle^cbamp sur 
ce sujets au moment de son arrivée, non d'une 
manière sentimentale qui nauroit produit aucun 
effet, mais dans le sens qui pouvoit flatter son amour- 
propre; je lui disois fue tout le numde pensait qu'il 
aurait la grandeur d'dme de pr^éger leur départ, 
etc. Je ne me flatte pas que cette lettre seide 
ait décidé sa conduite, mais j'ose croire qu'eUe con- 
tribua à Tafifermir dans cette idée ; je lui disois dans 
cette même lettre que tout le monde encore s'atten'^ 
doit à hit voir toute la clémence de Henri IF\ C'est 
la seule lettre de ma vie où j'aie employé la flatterie, 
mais le motif en étoit l'excuse. Ce qu'il, y a de 
certain, c'est que trois jours après on vit étaler, par. 
son ordre, dans toutes les boutiques, le buste de 
Henri IV en pendant du sien. Contribuer à lui 
donner une telle prétention, dans un tel mo- 
ment, étoit certamement une bonne action. Mon 
histoire de Henri IV fiit, comme je l'ai- dit, mise en 
vente la veille de son entrée à Paris. Je suff, à n'en 
pas douter, que cette pubMeation déplut excessive- 
ment à Bonaparte, et eelà devmt être ; il fit donner 
l'ordre aux jioumalistes ou d'en mal parler ou de se 
taire. Tous (à l'exception d'im s^ul) prirent ce parti, 
qaà étoit le plus honnête pour moi et le plus noble 
pour eux. 

Malgré la défaveur dont cet ouvn^ étoit l'objet, 
la deuxième édition parut deux mob après. Du 



60 MÂMOIRBS 

reBte, Bonaparte ne me rendit point ma pension ; je 
cessai totalement de lui écrire ; mais il ne me fit 
point éprouver de persécutions. Les cent jours n'en 
furent pas moins pénibles pour moi, par le manque 
absolu d'argent, l'ennui des déménagemens et la 
perte de plusieurs sommes qui m'étoient dues. La 
pension de Casimir fut encore alors mon unique 
ressource, je fus dangereusement malade pendant six 
semaines. Les soins de Casimir et d'Alfred, et l'ha- 
bileté de M. Carret (qui avoit été chirurgien en chef 
du grand hôpital de Lyon, avant d'être maître des 
comptes), me sauvèrent la vie. Je ne puis trop me 
louer aussi du soin affectueux et vraiment filial que 
me prodigua dans cette occasion la femme de Casi- 
mir, très-souffrante alors, car elle étoit au moment 
d'accoucher. Ma convalescence fut aussi rapide 
qu'auroit pu l'être celle d'une jeune personne, et 
j'ai toujours joui depuis d'une excellente santé, à 
l'exception du temps que j'ai passé dans la rue de 
Vaugirard. Ce qui contribua surtout à me donner 
cette maladie fut l'inquiétude que me causoient san^ 
cesse la vie fatigante et pénible que mengit Casimir^ 
et les dangers de |oute espèce auxquels on étoit cou-i 
tinuellement exposé, k cette époque, dans la garde 
nationale. Il passoit, tous les cinq jours, une nuit 
sixi corps-de-garde sans dormir une minute, afin de 
faire toutes les patrouilles nécessaires à la sûreté 
publique, d'aller apaiser des rixes dans les cabarets ; 



DE MADAME DB 6ENLIS. 61 

il ji'avoit pas' même de repos dans les jours destinés - 
à en prendre, ne manquant jamais de se relever pré- 
cipitamment, dès qu'il entendoit le tambour d'appel, 
ce qui arrivoit presque toutes les nuits ; et personne 
plus que lui n'a rempli ces fatigans devoirs avec plus 
d'activité, de zèle et d'exactitude, tant qu'il y a eu 
du danger. Il lui arriva alors une petite aventure que 
je ne puis passer sous silence : il étoit, lors de la 
seconde rentrée du Roi, de garde à la barrière Saint* 
Denis. Personne ne pouvoit sortir de Paris: il se 
présenta un jeune homme à. cheval, que Casimir 
jugea être un garde-du-corps, et qui lui demanda de 
le laisser passer. Casimir, qui étoit dans ce temps 
caporal^ en donna l'ordre à la sentinelle. Le jeune 
homme à cheval revint sur ses pas, à trois reprises, 
pour obtenir encore la permission d'emmener avec 
lui un homme qui menoit des chevaux, et un autre 
qui avoit des armes, en lui confiant tout bas que le 
tout étoit pour Monsieur, comte d'Artois. Ausàitôt 
Casimir alla chercher les deux hommes qui se te-< 
noient à l'écart, et leur fit passer la barrière* Enfin 
le jeune homme à cheval revint sur ses pas, pour la 
dernière fois, pour "demander à Casimir son nom ; ce 
que celui-ci refusa> et comme le jeune homnie insis-« 
toit, Casimir craignant qu'on ne finit par remarquer 
cet entretien, se décida à le lui dire. 

Ma maladie avoit co^té beaucoup d'argent^ pour 
notre situation^ et nous fûmes réduits à des em-^ 



62 MBUfOiR^S 

prunte ii»tti!aires« Casimir, de soq côté, avoit été 
forcé à de» dépenses extraordinakes j l'obligation de 
nourrir pendant long*temp»une certaine quantité de 
soldats^ les charités que ]ia misère puUique rendoit 
indispensables, et enfin la eberté des vivres, devenue 
excessive,, toutes ces dioses et beaucoup d'autres 
mirent un grand désordre dans nos affidres. 

Malgré tout ce que jr'éprouvai dans ce temps, je ô& 
le roman historique die Jecmne de Fr&nice^ femme de 
Louis XII ; c'est le {Hrexùier, jusqu'ici le seul roman 
où L'cm ait représenté une héroïne disgraciée phyti- 
qnement delà nature : onne.pouvoîl disumuter ^e 
Jeanne n^étoit ni bdfte ni bien &lte, et q^'dk étoit 
boitense* 

Cependant j'ai trouvé le moyen, sans blesser 
l'histoire^ de jeter de l'intérêt même sur sa figure, en 
hd supposant une gran^ blAnebeiir, des mains char- 
niantes,, de beaux cheveux,^ une physionomie tau- 
chanle.^ On a^imiversellement loué ^mscet oui^age, 
comme une pcÊoture neuve et originale, la létfaorgpie 
de Jeanne;, je crois que ce* noman est du petit 
nombre de ceux que l'on peut mettre avec fruit 
entre les miùns des jeunes personnes ; je l'ai dédié à 
ma fille. 

Nous fûmes encore obligés de faire de nouveaux 
frais pour dëménager,.afia de prendre im loyer moins 
cher; Casimir et sa femme allèrent, s'établir à 
Ecouen. Voulant depuis k)ng«*temps me retirer dans 



DK MADAM» DB 6BNUS. 63 

Miacmiveaây yaSaei airee Alfred dans ihi i^pÉariément 
ôxtédear de la mabon: des Carmélites de la me de 
Yaugirardv Le roi étoit rentrée G'ert là qxit ira- 
mHaDt sana cesse^ j« fis paroltre les M^moirts^ de 
Dm^eau; j'ai ééjà. dit qw Tempereur n^avoit pa» 
voalu qn'ils fassent impriméa : il les avoit acceptés 
p0ur sa Ubliothéque particulière^ et, en les hd doa* 
nant, je ha écrivis que je tCea gardois aucune espèce 
de copie ; ce qui étoit nuL J'ai idit encore que 
j'avois &it ks extraits,, en macquant sur le manuscrit 
letf passages que je touIoîs extraire, et en les fidsant 
copier à mesuré. Il m'étoit aisé, avec ma. facilité 
de travail, de refaire sans peine cet ouvrage en 
obtenant le mamiscrit ; j'imaginai, et avec raison, 
qu'il étoit resté- aux Tuileries. Après la seconde 
restauration, je suppliai M. de Talleyrand de me le 
faire prêter, et je ne pus l'obtenir. Je confiai mon 
chagrin à cet égard à M. de Tréneuil, qui, quatre 
jours après, m'apporta tous les volumes; c'est une 
preuve d'amitié que je n'oublierai jarams. 

Je fis copier sur-le-champ tout ce que j'avois mar- 
qué sur ce manuscrit, mais je fiis obligée de refaire 
toutes les notes, n'ayant pas conservé un&seule des 
anciennes. Je donnai eoeore, âsit» 1» me de Vaugi- 
rard, les Bitttûécas et les nouvelles â^Aiès, de Zuma 
et de Zénéide, au- la Perfection idéale; je travaillai 
aussi à un petit journalhebdomadaire iatitulé«/oi«nta/ 
de la jeunesse. 



64 MEMOIRES 

J'ai oublié de parler de deux ouvrlEiges que j^ache- 
vai rue des Lions; Tun qui a pour titre le Journal 
inuxgihaire, ou la Feuille des gens du monde ; et 
l'autre intitulé, très-mal à propos, le Dictionnaire 
des étiquettes; car j'y parle de mille autres choses. 
L'édition de cet ouvragé est entièrement épuisée; 
on s'apprête à en faire une nouvelle édition, qui ne 
contiendra que les étiquettes et les usages; c'est 
pourquoi j'ai pris quelques traits de l'ancienne, que 
j'ai placés dans ces Mémoires ; et je vais citer ici 
une petite pièce de vers qui s'y trouve, et qui eut ua 
grand succès dans sa nouveauté. 



LE PALAIS DE L'AMOUR. 

ALLEGORIE. 

Vmmovk^ toi\Joar8 en Tair, n^avoit point de palaw; 
Quel besoin en a-t-il, ne se fixant jamais? . . . • 
Le dépit, il est vrai, souvent la Jalousie, 
Et i^aelqnefois la perfidie, 
' L9 (bot bannir, et brasquement 5 
JSrrant alors de rive en rive, 
II se console en voltigeant ; 
Et, dans sa ooarse fugitive, 
Escorté des Jeux et des ris, 
U trouve aisément un logis. 
Il est charmant quand il arrive !..... ^ 
Enfin, chassé pour quelque malin tour. 
Honteux, proscrit, il lui prit fantaisie 
De se livrer à la misanthropie. 
D'abandonner les humains et sa cour. 



BB MAOAMB DE GSNLIS* 65 

De cacber sa peine secrète 

Dans une profonde retraite. 

Là, je veux bâtir, dit i^Amonr, 

Et m*enBeveIir. . . . toat un jour ! 
Je Pavoiie, en dépit de mon humeur légère. 
Il n*e8t pas trop convenable~qu*un dieu 

En aucun temps, en aucun lieu, 

N*ait pas au moins un pied-à-terrc. 
Si j*appelois Vulcain pour ces nobles travaux, 

II viendroit avec son bagage. 

Et son enclume et ses fourneaux : 

On le sait, j'aime le tapage, 
Mais non celui de ses pesans marteaux y . 
Et le bronze et le fer sont des matériaux 

Qui ne sont point à mon usage, ' 

Vulcain est lent et lourd, voilà deux grands défauts 

Qui gâteroient tout mon ouvrage. 

Minerve pourroit me servir ; 
Mais, quand j'ai tant de fois refusé d'obéir 

A sa voix pleine de rudesse, 

Consentiroit-elle à venir ? - 

La déesse de la sagesse . 

Me fuit et me gronde sans cesse 5 

Rten ne sauroit nous réunir. 

Je conviens qu'en l'art de bâtir 
' Minerve est experte et savante 3 

D'Athènes les remparts fameux. 

Et la citadelle imposante. 
Attestent à jamais son pouvoir merveilleux. 
Et donnent à son nom une gloire éclatante; 
Mais elle veut de la solidité , 

Et de la régularité. 
Surtout qu'en i^t un plan, car elle est si pédante U • 

Moi, je veux agir à mon goût 5 



66 MÉMOIRBS 

Je me pâmerai d'elle ; eh ceci conme en tout. 
Ne puis-Je pas compter sur TAïuitié fidèle ? 
J*ai tant de partiaanw et tant d'adorateon 

Légers, cbarmanci, remplis de zèle, 
Doués de talemi enchanteiirs ! 

BacchuSi MomUH, Apollon, Terpsichore, 

Le dons Z^pbyr et la brillante Flore : 

Ces deux derniers, par leurs goûts et leurs mœurs. 

Leurs emplois et leur élég^ance. 

Méritent bien la préférence. 

Accourez, mes amis, apportez-moi des fleurs .3 
Il dit: et, dans Tinstant, sur un léger nuage. 

Formé d'odorantes Tapeurs, 
Flore et Zépbyr atteignent le rivage, 
Qui retentit eocor des aocens séducteurs 

Du Dieu pétulant et volage 
Qui bouleverse et gagne tous les cœurs. 
Allons, dit-U, mettons-nous à l'ouvrage ^ 

Travaillons ici tour à tour. 

Au sein de la mer iaconstaute^ 
Vous le savez, Vénus reçut le jour, ' 

Et c'est sur cette île flottante 

Qve J'établirai mon s^our. 
Flore applaudit.— Posons d'abord, dit-elle, 
I,ies fondemens de ce palais divin, 

£t qui, construit par votre main, 

N*aura ni rival ni modèle. 

-—Des fondemens ! reprit l'Amour, 
Eh ! ce seroit bâtir dans le g^nre gothique ! 
II n'en faut point; je ne veux rien d'antique 
Dans mon palais, ainsi que dans ma cour. 
Élevons to^s les trois un édifice unique, 
Nous aurons bientôt fait : je suis expéditif. 



BE MA.IXAKB DB GBNLIS. 67 

D'abord ici riea de loard, de maMifi 
Une architecture légère» 
Point de ciment et point de pierre : 
De la monflae» des fleun» de rerdoyaiui rameaux» 

Disposés arec sjmétrtt^ 
Formeront le plancher» le toit» les chapiteaax ; 
Pour colonnes, qimtre rbseaox: 
Voild mon piao<«4^*idée ea est jolie» 

Dit la déessrdtt printemps» 
Et nos traranx seront pen faAîgnns. 
Vonlex-vons cette fleur» si modeste» si belle» 

Et qnvMms inte et sans odemr» 
De la ponrpue de Tyr eiboe la^oulaur ? j 

—-Quoi! cette fleur sempiterudlel 
S*écrie en riant Cupidonj 
L*inripide et froide immorteUe ! 
Gardez» gardez ce Joli- don^ 
Que Totre main galaomient me destine^ 
Cette fleur & prétention 
Aux Jardins de Paphos n'a Jamais pria moiBe : 

Laissons ausri le lia à la candeur» 
Je ne reux pas ches nurà de symbole inqMateur j 
Je trompe assez en d'autres choses; 
DomieBdiioi du myrte et desyosesî 
£n un clin d'osil nous allQS» le finir» 
Ce monument de nouyelle structure \ 
Je n'y mettrai ni porte ni serrure» 
Il faut pouToir surtout fibtement en sortir : 
En tout temfis mon plus gprand plaisir 
Est de chercher quelque aventure» 
De prendre mon essor» d'aller et yenir. 
Ici» semons la yiolette; 
Sur les ronces artistement 
Jetons le Jasmin odorant : 



68 MÉMOiRKS 

Je ne sais bien cacher que l*épine indiserète. 

N^ooblioDs pas la g^ueUe *, 
Car il faut avouer que pour mon bâtiment 

C'est une pièce nécessaire. 

Tenez, cette feuille légère. 

Mise au sonamet adroitement. 

Fera justement notre affaire. 
Le voilà donc construit ce palais ravissant ! 

Reposonb-nous, et tous, aimable Flore, 
Yersez-y yos parAims^ quePbébus le colore! 
' Qu'il rende plus brillant l'éclat de chaque fleur. 
Que l'amoureux Zépliyr et les pleuri de l'Aurore 
Y conservent toujours une douce fraîcheur! 
A ces mots, Cdpidon rôle sur le rivage 
Pour contempler de là son élégant ouvrage» 

Tout à coup le ciel s'obscurcit. 

Le yent siffle, l'onde mugit ^ 
• En un instant Itle flottante, 
jSe balançant sur la mer menaçante, 

S'égare, succombe, périt. 
L'Amour vit son palais, son chef-d'œuvre détruit 

Par les fl<its, les vents et l'oiage; 

Et vous croyeZ' qu'il s'affligea? 

Tout au contraire il rit, il le recommença 
Pour le livrer encor au danger d'un naufrage. 

heJourtml imaginaire étoit une critique très-neuve 
de la littérature générale de cette époque; j'y sup- 
posois que ce journal étoit publié par semaines, et 
qu'au boi>t de l'année on en avoit réuni les feuilles 
pour en former un volume. Tout en effet étoit ima- 
ginaire dans ce prétendu journal 3 les critiques-tom- 
boient sur des ouvrages qui n'e^istoient point, les 



DE MAPAMB DE GENLIS. 69 

éloges et les disputes n'avoient p^s pluls de fondement. 
Les extraits de pièces dramatiques^ de poëmes, de 
romans et d^histoire qu'on y donnoit, n'étoient que 
des fictions ou . des plans . d'ouvrages^ parmi les- 
quels les jeunes auteurs pou voient trouver quelques 
idées neuves. Les citations ridicules^ inventées com- 
me le reste, n'étoient tirées d'aucun ouvrage. Enfin, 
tout dans ce volume étoit entièrement d'imagination : 
je pensois que cette supposition d'un journal publié 
précédemment, fournissoit un cadre piquant et neuf, 
et donnoit les moyens les plus naturels d'offrir une 
grande variété de tom*s et de peintures^ 

Voici la manière dont je^ rendois compte d'un 
prétendu roman. 



URSULE ET JULffiN.* 

** L'auteur annonce, dans une préface, qu'il n'y a 
point de grands événemens dans son roman, que tout 
y est simple^ et que ceux qui veulent, dans ce genre 
d'ouvrages, du mouvement, des surprises et des 
émotions vives, ne doivent point le lire. Nous 
avouons que nous sommes du goût de ces gens-là, et 
qu'un ouvrage d'imagination sans înia^nntion, ne 
noHS intéresse guère. Nous pouvons cependant aimer 
beaucoup un roman dénué d'événemens, mais quand 

. . • * Deux VQlumes io-l^. 






70 MKMOIIIBS 

il est fondé sur une idée neuve, originale, bien déve- 
loppée. Celui-ci ne remplit aucune de ces condi- 
tions. Sous prétexte de nous offiîr des tableaux de 
famille^ on nous admet dans Tintérieur d'un ménage 
rempli de tracasseries, où tout se passe en conversa- 
tions et en petites querelles, ce qui remplit deux volu- 
mes. Enfin Ursule, qui est une femme angéUquey 
mariée à un jaloux bourru, prend une violente passion 
pour Julien, jeune homme impétueux et rempli de 
qualités héroïques. Pendant long^temps, Ursule 
croit n'avoir pour Julien qu'une tendre amitié, e( 
Julien, de son côté, Croit en adorant Ursule, n'aimer 
quei la vertu. Cette erreur et cet enthousiasme pour 
la vertu conduisent si loin ces deux amans, qu'Ursule, 
ouvrant tout à coup les yeux, devient folle ; et dans 
sa folie, elle ne dit que des mots ingénieux et pathé- 
tiguesy qui font frémir et qui attendrissent, sinon les 
lecteurs, du moins tous les personnages da ronian, 
jusqu^au mari bourru, qui s'extasie sur sa vertu, son 
amour et ses remords. Julien devient furieux; tout 
le monde le trouve sublime. Il veut se poignarder, 
on l'en emplèche, mais il s'empoisonne. Ursule, 
pour lui faire ses derniers adieux et un sermon, recou- 
vlre subitement toute sa raison, et après avoir déclamé 
le discours le plus sentencieux sur le devoir des fem- 
mes et des jeunes gens, ellç meurt de douleur, e9i 
pressant sur son cœur la main dé/aillante du mal- 
heureux Julien, et en disant ces dernières paroles : 



DE MADAMJË DE GENLIS. 71 

V 

^^ En faisant Taveu de ma foiblesse et le sacrifice de 
'^ ma vie^ j^ai satisfait à la vertu ; maintenant, affi'an- 
^' chie par la mbrt de. tous les liens d'une existence 
^ abhorrée, je suis libre 'enfin { sur le bord de la 
^^ tombe entr'ouverte^on a le droit de disposer de 8oi« 
^ même : la vie n'est plus qu'un nuage prêt à s'éva- 
^^ nouir dans les champs de l'étemit^ et qu'une 
^' émbre vaine qui ne peut se réfléchir sur la pierre 
^ des sépulcres, La flamme dévorante du flambeau 
'^ de l'amour 49e purifie' en se mêlant au feu livide et 
^^ sombre des torches fonéraires. O Julien, un seul 
^^ instant ranime-toi ; tu peux encore, en quelques 
'^ minttt#s> e&cer toute l'hcnreur d'une vie déplora* 
^' ble ! Pourquoi cet être fugitif, le bonheur, ne se 
^^ trouveroit-il pas pour nous dans ce moment solen* 
*^ nel ? Nos deux cœurs palpitent eacore, ta main 
^' glacée presse la mienne, tes yeux sont fixés sur les 
**' miens, un voile éternel, tiré sm: l'univers, nous en 
^ sépare à jamais ! . • • «Oh ! qu'elle est imposante et 
'^ belle la solitude du tombeau ! . • • .J'y suis avec toi 1 
*^ ... Ah ! que nos dernières soupirs se confondent, 
^^ nul pouvoir humain ne peut les contraindre ; ils 
^^ sont les derniers sermens d\me invincible passion 
^^ sanctifiée par la mort ! Le cercueil est devenu 
^' l'autel dUbUme qui les reçoit i l'ange de la mort y 
^^ préside, une lampe funèbre est le flambeau sacré 
^^ qui doit éclairer notre immortelle union. Ainsi, 
^* l'agonie qui précède la mort ne sera pour nous que 



72 ^ MélfOIllBS 

^^ la dernière extase de ramour, et nos âmes réunies 
^^ s'élanceront ensemble dans le sein de l'Etre- 
^' Suprême !...." 

^^ Malgré l'extravagance et . le mauvais goût de 
cette longue tirade, nous avouons que noua en avons 
lu, dans plusieurs romans, de beaucoup plus ridicules 
encore. Mais nous n'en exhortons pas moins l'au- 
teur à renoncer à ce genre d'écrire, et surtout au pro- 
jet de rendre sublimes des folles et des énergumènes 
adultères. Il y a peut-être de l'esprit dans toutes ces 
phrases ; mais il x(y a certainement ni talent, ni mo- 
rale, ni sensibilité, ni vérité. Nous avons trouvé 
dans cet ouvrage plusieurs fautes de langage, entre 
autres, celles-ci : telle que soit sa conduite, il falloit 
quelle que soit sa concjuite. Ses procédés vis-a-vis 
de moi. Fis^à-vis ne se dit qu'au propre, et ne se 
dit jamais, au figuré. J'ai rempli mon but, on ne 
remplit point un but, on l'atteint. Ces fautes ne 
sont rien, mais le manque total de naturel, l'affecta- 
tion du style, la fausseté des sentimens, et surtout la 
dépravation des principes, sont dans un écrivain des 
torts inexcusables." 

Il y àvoit aussi dans ce journal des énigmes, dQs 
charades et des logogriphes, et plusieurs pièces de 
vers. Voici une des énigmes qui eut le plus de 
succès. 



DE MABAMK DB 6BNUS. 73 

ÉNIGME. 

Ayéc le dieu toijonn enfant. 
J'ai plosienni traits de reasemblance, 
Donx^tlégcr, flatteur et pénétrant. 
Je dois mon charme et ma naissance 
A Tobjet le plus attrayant. 
Comme TAmour, je n*ai rien de solide : 
Fugitif, inyisible et quelquefois perfide. 
Comme lui je produis souvent 
Un dangereux enivrement : f 

Mon existence est passagère; 
Rien ne peut me fixer, ma vie est un mystère 3 
Enfin, pour ressembler en tous points à TAmour, 
Quand je m'éranouis, hélas ! c^est sans retour. 

(Le mot de Ténigme est le parfum tTuneroêû,) 



Au Qiilieu de tous ces travaux, je trouvois encore 
le temps de donner à Alfred mes dernières leçons de 
harpe. N'ayant pas tout-à-fait dix-sept ans, il avoit 
depuis dix-huit mois une ardeur belliqueuse, une 
envie d'entrer au service militaire, maladie conta- 
^euse de tous lesjeunes gens de cette époque, et qui 
nuisit beaucoup à la fin de son éducation ; mais, avec 
son bon' naturel et ses dispositions, c'étoit une chose 
facile à réparer. II avoit déjà un beau talent sur la 
harpe, une adresse si extraordinaire, qu'on pouvoit la 
regarder comme un talent ; il avoit non-seulement 

TOME VI. 4 



74 MÉMOIRES 

développé^ maia perfectionné son génie pour la méca- 
nique i il se fit un tour à tourner des chaises ; 
il se fit un réveille-matin : il se mit en état dejdémon- 
ter^ de remonter et de raccommoder une harpe^ comme 
le meilleur luthier. Nous faisions de temps en 
temps des lectures tout haut; cependant je ne pou- 
vois pas l'engager à cultiver son esprit autant que 
je l'aurois désiré. Il ne lisoit avec un grand plaisir 
que mes ouvrages; maisj'étoia étonnée du compte 
qu'il m'en rendoit^ et de la manière fine et spirituelle 
dont il les jugeoit. Voici un trait singulier de 
lui^ qui peut' ^n même temps donner l'idée de son 
esprit, de son intelligence et de son caractère.— 
Un jour qu'il étoit dans ma Ichambre pendant que 
j'écrivois. il resta plus de trois quarts d'heure au coin 
du feu sans rien faire, chose très-extraordinaire pour 
lui. Etonnée de son inaction, je lui demandai à quoi 
il pensoit ; il me répondit, du ton le plus simple, 
qu'il faisoit des vers sur le coin du feu et le plaisir de 
tisonner. Je me mis à rire, car il ne m'avoit jamais 
parlé de poésies. Je le priai de me dire cette pièce 
devers, iniaginant qu'elle seroit très-ridicule ; il me 
débita seize ou dix-huit vers ; et, à mon extrême sur- 
prise, ces vers étoient fort jolis et fort bien tournés ; 
ils ne contenoient pas une seule vfaute de mesure,, on 
n'y pouvoit repirendre que deux ou trois hiatus. Je 
le priai de les écrire, ce qu'il ne put faire tout de suite. 



DE MADAME DE GE^LIS. 7^ 

et ensuite les vers furent oubliés. J'en fuià très- fâchée, 
et je le suis qu'il n*ait pas cultivé ce talent .pour le- 
quel il a certainement de très-grandes dispositions. 
Pendant plus d'un an que je suis restée dans la rue de 
Vaugirard, j'ai toujours été souffrante de maux de 
nerfs très-douloureux, qui m'ôtoient absolument le 
sommeil. J'allai pendant ce temps à Maupertuis, 
chez Anatole de Montesquiou ; j'y passai douze jours 
qui s'écoulèrent bien agréablement. Il n'y eut à ce 
petit voyage qu'Anatole, Paméla que j'y menai, Alfred 
et nioi. L'amabilité, la douceur de caractère, les 
grâces de l'esprit d'Anatole, nie charmèrent pendant 
tout ce petit voyage. Paméla s'étoit retirée à l' Abbaye- 
aux-Bois, parti décent et convenable que j'avois non- 
seulement approuvé, mais conseillé. J'étois sa voi- 
sine ; elle venoit me voir souvent dans la rue de 
Vaugirard : sa santé étoit dérangée. J'imaginai que 
l'air de la campagne lui feroit du bien, et je la menai 
chez M. de Montesquiou, qu'elle ne connoissoit pas, 
mais qui la reçut avec sa grâce accoutumée. 

En revenant de Maupertuis, je pensai me tuer ; le 
soir de^ mon arrivée dans la rue de Vaugirard, ma 
malle étoit restée dans ma chambre, parce que je 
roulois la déballer moi-même, au déclin du jour. 
Alfred se mit à jouer de la harpe, et, me plaisant à 
le faire jouer dans une totale obscurité, j,ç ne deman- 
da point de lumière: la nuit vint tout*à-fait, il 

4* 



73 MÉMOIRES 

jouoit toujours. Je voulus aller à tâtons prendre quel- 
que chose au fond de ma chambre ; je rencontrai la 
malle ; je fis. par-dessus une horrible culbute^ je tom- 
bai de l'autre côté sur le visage, et sur le carreau re- 
couvert d'un mince tapi^. Dans cette chute, je 
m^écorchai la jambe droite depuis le genou jusqu'au 
pied, je me cassai deux dents et je me fis trois bles- 
sures au visage, sur le front, le nez et la joue droite ; 
j'eus au même moment, pour la première fois de ma 
vie, un grand saignement de nez. Alfred éperdu se 
précipite sur moi, me met dans un fauteuil, me dit 
d'attendre un moment, et sort avec précipitation ; il 
revint un instant après, tenant d'une main une lumière, 
et de l'autre un gobelet, dans lequel il avoit exprimé le 
jus d'un citron, qu'il me fit .avajer. J'éprouvai un 
sentiment inexprimable en voyant sa pâleur extrême, 
et l'effroi peint sur tous ses traits; sa figure étoit 
d'autant plus frappante, qu'il a naturellement de bril- 
lantes couleurs. Aussitôt que j'eus bu, il me laissa 
avec les autres personnes qui étoient avec moi; il sor* 
tit sur-le-champ de la maison pour aller me chercher 
un médecin^ Une heure après il m'en amena un 
très-bon :^ c'étoit M. Moreau,* qui me trouva le 

* M. Moreau, sous-bibliothécaire et professeur à PEcoIe de Méde- 
cine de Paris, a publié, en 1804, les Œuvres complétée de Vicg- 
d*Axir, et, en 1806, Une nouvelle édition derouvragedeLavatery sur 
VAri de connaître les hommes par la physionomie, 11 est auteur de 



DB MADAME DE GENLIS. 77 

pouls fort bon^ mais qui fut eifrayé des blessures de 
mon visage ;' il m'ordonna de me faire mettre des 
sangsues. Je croyois bien que je serois défigurée^ 
mais je ne l'ai point été. Cet accident a tout-à-fait 
changé ma physionomie ; j'avoîs le nez légèrement 
retroussé, et, cpmme tous les nez de ce genre, il avoit 
une petite bosse, et le bout du nez avoit ces petites 
facettes que les peintres apj^ellent des malais. Je 
puis dire, à présent, que ce nez étoit fort délicat, 
fort joli ; il a été très-célébré en vers et en prose, et 
je Tavois parfaitement conservé dans toute sa délica- 
tesse. Il n'est, depuis cet accident, ni grossi ni le 
moins du monde de travers, mais la petite bosse est 
enfoncée, et les méplats ont disparu* Je fus, pen- 
xlant quinze jours, si défigurée, que je pe me regardai 
point une seule fois dans un miroir, car je savois à 
quel point mon visage étoit effrayant, par l'impression 
que je remarquois sur- la physionomie de toutes les 
personnes qui me voyoient. Après avoir étuvé mes 
blessures avec une petite composition que me 
donna M. Moreau, je n'y mis aucun appareil ; je me 
contentai de les bassiner pendant huit jours conti- 

plusieurs traités de médecine.* Ij^es plus célèbres sont : V Histoire- 
naturelle de lafemmey suivie d*une Hygiène appliquée à stm régime 
politique et moral aux différentes époqties de la vie : un Essai sur 
la Gangrène humilie des hôpitaux, et un Traité historique et prati* 
que de la Vaccine^^-^Note de V Editeur.) 



78 



MÉMOIRES 



nuellement avec de l'eau fraîche ; elles ont parfaite* 
ment guéri^ et je n'ai pas gardé une Beule cicatrice^ 

Casimir étoit à EcQuen ; mais^ instruit sur-le- 
champ par un exprès que lui envoya Alfred, il 
accourut aussitôt^ et j'éprouvai encore une sensation 
impossible ^ décrire lorsqu'il entra dans ma chambre^ 
et que je rencontrai son reçard, dont je n'oublierai 
jamais l'expression j il resta plusieurs jours à Paris 
et, entièrement rassuré sur moi, il me fit promettre 
d'aller le rejoindre incessamment à Ecouen. Dans! 
cette solitude de la rue de Vaugirard, j'eus l'honneur 
de recevoir souvent chez mpi madame la duchesse de 
Bourbon : cette princesse, fort aimable par ses ma- 
nières et son esprit, est surtout bien attachante, par 
sa charité sans bornes pour les pauvres ; ellç venoit 
passer des soirées entières avec moi: c'étoit à la 
seconde restauration ; on sait qu'à cette lépoque, en 
1815, la misère publique fut déplorable ; une disette 
affireuse s'y joignit : la cherté du pain fut extrême, 
et ce pain étoit aussi mauvais au goût que malsain ; 
les pauvres erroient par troupes dans les rues^ on ne 
poùvôit sortir sans en être assailli : c'étoit un spec- 
tacle déchirant 1 Je donnois ce que je pouvois à ceux 
de ma paroisse, mais ces secours étoient bien insuf- 
fisans : j^imaginai de prendre, à leur profit, deux 
écolières, auxquelles j'offrois d'enseigner en quatre 
mois à écrire des lettres avec pureté et élégance j 



DE MADAME Dfi 6RNLIS. ' 79 

j^ai inventé à cet égard une méthode sûre^ simple et 
facile; comme il n^ a point de maîtres en ce genre^ 
qui puissent inspirer de la confiance^ j'étois bien 
sûre de trouver plus d'écolières que je n'en voulois^ 
mais -il falloit que quelqu^in se chargeât de me les 
chercher. Pelant sana. cesse avec madame la du- 
chesse de Bourbon de la misère publique, je lui com- 
muniquai mon idée, qu'elle approuva fort, et sur-le- 
champ elle me proposa de donner ces leçons à deux 
jeunes personnes qu'elle avoit vues naître, et dont 
elle avoit élevé et marié la mère (madame Gros). La 
princesse souscrivit aux conditions que j'imposois, 
qui étoient de donner cinq louis par mois, pour cha- * 
que écolière, pour deux leçons par semaine, chaque 
leçon d'une heure, et le premier mois payé d'avance; 
il fut convenu que les jeunes personnes porteroient 
toujours elles-mêmes l'argent à M. Bourgeois, prieur 
des Carmes, qui se chargea d'en faire la distri- 
bution. Ces jeunes personnes me charmèrent par 
les grâces de leur figure, leur esprit, et leur aimable 
caractère : elles étoient aussi reconnoissantes de ces 
leçons que si je ne les eusse données qu'après les 
avoir connues, et uniquement par amitié pour elles ; 
je fis connoissance avec madame Gros, dont le mérite 
et le 'caractère m'inspirèrent la jglus sincère amitié ; 
je n'ai point connu de femme dont la conversation 
fût plus agréable et plus attachante. Madame Gros 
a donné à madame la duchesse de Bourbon, durant 



80 MÉMOIRES 

ses malheurs^ les preuves de rattachement le plus 
désintéressé et le plus héroïque. Monsieur et 
madame Gros ont un fils unique digne^ par ses 
vertus^ d'appartenir à une famille aussi intéressante. 
Je fis connoissance^ dans ce même temps, avec 
deux personnes auxquelles je me suis fort attachée : 
madame la maréchale Moreau, et madame Récamîer ; 
je savois de l'une et de Tautre, depuis long-temps^ 
' les plus touchans traits de bonté ; j'en vais conter 
un de madame Moreau, qui mériteroit d'être plus 
connu. Pans le temps où j'étois encore à l'Arsenal^ 
une dame du nom de la famille de Saint-Aulâire^ 
mais qui n'est point celle dont M. le duc de Cazes 
a épousé la fille, m'écrivit pour me . demander à me 
voir, et à m'amener ses deux nièces. Sa lettre étoit 
fort aimable; j'y répondis comme je le devois, et 
cette dame vint avec ses deux nièces, dont elle me 
conta la tragique histoire que voici i 

Ces jeunes personnes étoient nées à Saint-Do- 
mingue ; dans le- temps de la révolution et, des mas- 
sacres faits par les nègres, étant alors âgées de onze 
et douze ans, on les conduisit avec leur mère, dan& 
une charrette, sur une grande place publique, et là, 
•pour Vinstruction de leur jeunesse^ on coupa la tête 
de leur mère, et cette tête tomba sur les genoux de 
l'aînée; elles s'évanouirent ! Une négresse compa- 
tissante les porta chez la négresse impératrice, qui 
non-seulement n'avoit aucune part aux cruautés, mais • 



DE MADAMB D£ GENLIS. 81 

qui les détestoit ; les biens des deux jeunes infor- 
tunées étoient confisqués; orphelines l'une et l'autre, 
elles ne possédoient plus rien sur la terre ; Vimpéra- 
trice s'intéressa vivement à leur sort, les caressa, les 
traita à merveille, les garda près d'un au chez elle ; 
ensuite, sachant, qu'elles avoient une famille consi- 
dérable en Europe, elle imagina de les envoyer aux 
États-Unis, dans l'Amérique septentrionale, pensant 
qu'il leur seroit. facile de passer de là en France. Elle 
leur fit faire à chacune un très-beau trousseau, y 
joignit de belles perles fines ; tous ces présens pou- 
voient monter à peu près à la valeur de quinze ou 
dix-huit mille francs ; cette bonne et bienfaisante 
souveraine barbare les fit embarquer, sous la garde 
d'un nègre et d'une négresse mariés ensemble, et qui 
avoient toute sa confiance ; leur navigation fut heu- 
reuse : ils arrivèrent à Philadelphie/ et là tout 
changea ! Les gardiens des psCuvres orphelines s'em- 
parèrent des perles et des trousseaux, elles furent 
revêtues de haillons et réduites à l'état de servantes ; 
n'ayant nul appui au monde, elles se résignèrent . à 
leur sort. Elles supportèrent toutes les indignités 
possibles, les coups, les travaux forcés, et la mauvaise 
nourriture ; elles souffrirent ainsi pendant plus de 
dix-huit mois; elles alloient une fois la semaine au 
marché pour y acheter des légumes et du poisson 

pour leurs oppresseurs. Elles firent connoissance 

4*« 



82 



MÉMOIRES 



avec une fruitière, qui, touchée de leur affreuse situa*' 
tion, leur promit d'intéresser en leur faveur une dame 
qui ne se plaisoit qu'à faire du bien est à secourir les 
infortunés: cette dame étmt madame Moreau. £n 
efiet madame Moreau devint leur libératrice ; elle 
les arracha des mains tyranniques qui les opprimoient, 
et ce ne fut pas sans peine ; car il fallut essuyer et 
soutenir beaucoup de procédures judiciidrefi ; madame 
Moreau ne se rebuta point, et elle parvint à délivrer 
ces innocentes victimes ; elle les retira chez elle, et 
elle écrivit en France à madame de Saint-Aulaire, 
leur tante, pour s'instruire de ses intentions à leur 
égard. Madame de Saint-^Aulaire demanda qu'on 
les lui envoyât le plus tôt possible : ce qui fut fait. 
Il n'y avoit pas long-temps qu'elles étoient arrivées, 
lorsqu'on me les amena; elles avoient à peu près, à 
cette époque, quatorze ou quinze ans. Après m'avoir 
fait ce récit parfaitement vrai, et dans tous ces détails, 
madame de Saint-Aulaire me dit quelle ne me les 
avoit amenées que pour me demander en grâce de 
faire imprin^er sur cette histoire une nouvelle, avec 
les noms de sea nièces, parce que cela ne pourroit 
manquer de les faire marier avantageusement ; je re- 
présentai à madame de Saint- Aulaire, le plus poliment 
qu'il me fut possible, que l'on ne marie point des 
jeunes personnes en faisant imprimer leur vie, quel- 
que intéressante qu'elle puisse être, surtout sous la 



DE MADAMB DB 6£NLIS. 83 



% 



totme d'un roman. Madame de Saint-Aulaire in- 
sista; de mon côté je persistai dans mon opinion 3 
elle me quitta, et je ne l'ai pas revue depuis.*' 

Madame Moreau, à son retour en France, a i^çu 
les remerclmens de madame de Saint-Aulaire. On 
pense bien que ce fut avec un grand plaisir que je 
cédai aux désirs de madame Moreau de venir me voir ; 
je savois de madame Récamier des traits moins extra- 
ordinaires, mus tout aussi touchans ; on a bientôt 
fait connoissance avec des personnes d'un tel carac- 
tère I je pris pour Tune et l'autre un tendre attache» 
ment, qui s'augmenta successivement par leur amitié 
et par beaucoup de services importans que l'une et 
l'autre m'ont rendus. Dans ce même temps, elles 
me donnèrent toutes les deux de nouvelles preuves 
de leur bonté : je connoissois une jeune personne de 
quinze ans, dont le père étoit dans une grande dé- 
tresse ; il s'adressa à moi pour placer sa fille qu'il 

* Cependant cette idée bicarré réuant : madame de Saint-Aulaire 
n^ renonça point 3 à mon refus, elle fit écrire par un autre et impri- 
mer cette histoire, <][oi ne fit aucun bruit dans le monde, parce qu'on 
n'en a fait qu'un petit récit historique très-simple, mais qui tomba 
entre les mains d'un Jeune homme riche et «bien né qui, d'après cette 
lecture, eut envie de Toir les héroïnes de cette nouvelle ^ il devint 
amoureux de l'aînée, et il l'épousa. Madame Moreau contribua 
beaucoup à ce mariage, par ses soins et sa protection. Je n'ai appris 
ce détail qu'en rencontrant la jeune mariée chez madame Moreau.*- 
fNaiê de r Auteur J 



84 MEMOIRES 

m 

avoit élevée, et qui étoit véritablement un prodige 
pour son âge ; elle savoit parfaitement le latin et 
ritalien, et par conséquent Forthographe française ; 
elle avoit une connoissance assez approfondie de 
rUstoire, de la géographie ; elle faisoit très-goliment 
des vers ; elle étoit musicienne, elle jouoit du piano, 
et savoit dessiner ; sa douceur, sa modestie, son air 
enfantin, son aimable figure et surtout son innocence 
et sa piété, me touchèrent sensiblemeii^t y j'intéressai 
en sa faveur madame Récamier, qui fournit aux pre- 
.miers besoins, de sa famille ; et comme elle n'écrivoit 
pas bien en prose, je lui donnai des leçons, trois fois 
la semaine,, pendant trois, mois : elle en profita par- 
faitçment ; lorsqu'elle n'eut plus besoin de mes leçons^ 
nous ne songeâmes plus qu'à lui procurer une place. 
Madame Récamier paya d'abord sa pension dans un 
couvent ; ensuite madame Moreau obtint pour elle 
une place très-avantageuse à l'école de Sain t-^Denis, 
quoiqu'elle fût loin encore de l'âge exigé pour la 
remplir; elle n'avoit pas tout-à-fait seize ans. Ma- 
dame Moreau lui fit faire un trousseau et se chargea, 
de tous les frais nécessaires pour entrer dans cette 
respectable maison. 

J'avois pour voisine, aux Carmélites, une dame 
très-célèbre par ses liaisons avec feu M. de Voltaire, 
c'étoit madame la marquise de Vîlette, que M. de 
Voltaire avoit mariée, et qull avojt justement sur- 



DB MAJ>AM£ OE GSNLIS. 85 

nommée Belle et Bonnes à ma très*grande surprise^ 
elle m'écrivit lé billet du monde le plus obligeant 
pour demander à venir me voir^ je pensai que notre 
conversation seroit fort embarrassante, et sous pré- 
texte de mon âge et de ma santé, je me refusai posi- 
tivement au désir qu'elle vouloit bien m'exprimcrj 
elle ne se rebuta point : elle me récrivit encore plu- 
sieurs billets; je répondis la même chose ; enfin, per- 
sistant toujours, elle m'envoya une invitation de dîner 
que je refusai, et notre commerce finit là. Mes oc- 
cupations et ma santé étoient réellement cause en 
grande partie de ma sauvagerie. Je savois que ma- 
dame de Vilette édifioit le quartier par sa charité, et 
que, quoique élève de Voltaire, elle remplissoit par- 
faitement tous ses devoirs de religion, et qu'elle étoit 
très-pieuse ; je savois en même temps qu'elle con- 
servoit toute la reconnoissance qu'elle devoit à la 
méhioire de Voltaire, mais j'avoue quelles témoi- 
gnages ne m'en plaisoient pas : sa maison étoit rem- 
plie de bustes, de' portraits de Voltaire, et à' autels, 
chargés d'inscriptions à sa gloire; aussi disois-je, 
en badinant, qu'elle ne vouloit m'attirer chez elle que 
pour m'fmmofcr sur l'autel de Voltaire; mais, au vrai, 
j'aurois fait une singulière Çgure dans ces apparte- 
mens-là. 

. Je;4ois parler ici de Lady Morgan. Je suis char- 
mée d'avoir fait connoissance avec une personne 
justement célèbre, à beaucoup d'égards. J'avoue 



86 MÉMOIRES 

d'ailleurs qu'elle me s^uisit par une sorte de cor- 
dialité qui donne un prix infini à ses éloges. * Lady 
Morgan n'est pas belle^ mais il y a quelque chose 
d'agréable et d'animé dans sa personne ; elle a 
beaucoup d'esprit^ elle paroit avoir de la bonté ^ il 
est dommage que , pour se faire des partisans^ elle 
ait la manie de se mêler de politique. Elle dit avec 
grftce que son extrême vivacité et sa démarche un 
peu sautillante parurent fort étranges dans les cercles 
de Paris, parce qu'elles contrastoient avec les ma- 
nières françaises. Elle ajoute que, de son côté, le 
calme extérieur des Français la surprit beaucoup; 
elle connut bientôt que le bon goût même prescrit 
cette espèce de maintien. En effets la gesticulation, 
le ton bruyant^ n'ont jamais été à la mode en France, 
Va-t-on à la prbmenade, c'est pour s'y asseoir, etc. 
Cette observation, dans les Mémoires de lady Mor- 
gan, est faite et détaillée avec beaucoup d'esprit et 
de vérité* Un jour, en venant chez moi, elle me dit 
qu'elle avoit dans sa voiture une personne intéres- 
sante qui désiroit me voir; c'étoit madame Peterson^ 
la première femme du Prince Jérôme Bonaparte; lady 
Morgan me conjurant de la recevoir^ j'y consentis; 
je vis une très-belle personne, douce, mélancolique 
et silencieuse, qui auroit mérité un meilleur sort. 

Madame Récamier fut très-assidue dans les visites 
qu'elle me rendit dans ce temps ; chaque jour m'at^ 
tachoit à elle davantage; elle est charmante à voir. 



DE MADAMS D£ 6ENLI9. 8/ 

et plus charmante encore à connoitre* Malgré toutes 
les contrai*iétës et toutes les peines dont sa vie a été 
semée, il y a tant de douceur dans son caractère, 
tant de calme dans son âme et dans sa conscience, 
qu'elle a conservé presque toute la fraîcheur et tout 
le charme de figure de sa première jeunesse. La dis- 
sipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute capa* 
cité d'application pour les occupations sérieuses, ce 
qui est d'autant plus fâcheux pour elle, qu'elle est 
née avec beaucoup d'esprit naturel* Blasée sur tous 
les vains amusemens, ennuyée de la frivolité, elle ne 
s'y livre plus que par l'habitude de la paresse, mais 
elle prouve que c'est l'état le plus fâcheux où l'on 
puisse être avec de l'esprit et de la raison ; cependant 
son indolence ne l'empêche pas de donner de tendres 
soins à l'éducation de deux jeunes personnes qu'elle 
élève. Je trouvai ttn grand jdaisir à la seconder un 
peu à cet égard ; nous convînmes que je donnerois 
des sujets de lettres à ces jeunes personnes ; que cha* 
cune m'écriroit deux fois la semaine, et que je leur 
renverrois leurs lettres corrigées : ce qui a eu lieu 
six mois. Toutes les deux avoient d<e l'esprit et d'ex<» 
cellens sentimens ; elles ont parfi^itement profité de 
mes leçons. 

Je passai dans ce couvent toute l'année que de 
certains libéraux ont nommée le temps de la terreur, 
quoiqu'il n'y ait eu que la punition d'un très-petîl 
nombre d'hommes qui avoient trahi leurs sermens i 



88 MEMOIRES 

il y eut auôsi quelques espion nages et quelques inter- 
rogatoires ridicules^ par la faute de ceux qui, ayant 
la confiance de la cour, s'acquittèrent fort gauche* 
ment de ces espèces de commissions clandestines, 
qui, au reste, ne furent pas des persécutions, mais qui 
produisirent des espèces de tracasseries qui firent tort 
au respect dû au gouvernement; je vais en citer un 
trait fort bizarre. On vint me dire, un matin, que 
quehju'un demandoit à me parler de la part de M. le 
prévôt de la Seine ; fort étonnée qu'il eût quelque 
chose à me dire, je le fis entrer sur-le-champ ; il me 
donna un billet, moitié imprimé et i^oitié écrit à la 
main, qui contenoit la sommation de me rendre sans 
délai chez M. le prévôt : mon respect pour tout ce qui 
est imprimé au nom du^ gouvernement né me permit 
aucune réflexion ; le porteur de ce billet ajouta qu'il 
étoit venu en voiture, afin de m'emmener tout de 
suite ; je passai une robe à la hâte, et je sidvis cet 
inconnu, n'éprouvant encore que de la surprise et de 
la curiosité ; je fus cependant un peu choquée de voir 
que cette voiture étoit un fiacre, j'y montai; l'in- 
connu donna l'ordre d'aller à l'hôtel de M. le prévôt, 
et nous partîmes. Comme l'état de mes af&ires ne 
me permettoit plus, depuis plusieurs mois, d'avoir un 
domestique, que je n'avois qu'une cuisinière, et 
qu'Alfred étoit sorti, je me trouvai. toute seule, livrée a 
cet inconnu, dont j'examinai enfin la physionomie, 
qui, dans ce moment, me parut épouvantable ; alors 



Bfi MADAM£ D^ GSNLIS* 89 

je fis des réflexions, et je me repentis vivement de 
m'être ainsi laissée conduire sur la foi d'un petit 
chiffon de papier ; nous arrivâmes chez M. le prévôt, 
et l'aspect de la maison me rassura un peu, parce 
que cette maison étoit grande, et la porte soutenue 
par des colonnes ; mais, en entrant, je vis que toute 
la cour étoit remplie de boutiques 5 ce qui me fit 
connoitre que M. le prévôt n'oceupoit.dans la maison 
qu'un simple appartement, et que par conséquent il 
ne pouvoit être une espèce de ministre, comme je 
l'avois imaginé d'abord ; nous descendons de voiture, 
nous montons un perron, nous nous arrêtons au rez- 
de-chaussée devant une petite porte; mon inconnu, 
sonne brusquement : la porte s'entr'ouvre, une vi- 
laine petite servante bien bossue paroît; j'entre ma- 
chinalement (car ce fut avec beaucoup de répugnance), 
la porte se referme sur moi, et je me trouve dans une 
antichambre tête à tête av«c la petite bossue, qui me 
conduisit dans un grand vilain salon très-mal meublé, 
où elle me laissa toute seule. Comme mon imagina- 
tion fait beaucoup de chemin en peu de temps, je me 
persuadai que j'étois dans un coupe gorge; j'eus le 
temps de m'occuper de cette agréable idée, car j'at- 
tendis là plus d'un quart d'heure ; enfin M. le prévôt 
me fit entrer dans son cabinet, où je vis que j'allois 
subir un interrogatoire ; une espèce de secrétaire étoit. 
assis devant un bureau : M. le prévôt m'annonça que 
^ cet homme alloit écrire tout ce que je dirois, et il 



90 MâMOlBVS 

commença à me faire les questions les plus étranges. 
Il me pria d'abord de me rappeler toutes les tapis- 
series que j'avois vues jadis au Palais-Royal^ et entre 
autres celle qui représentoit un rpi de France avec un 
bonnet rouge. Cette question me parut si bête, que je 
fus un moment sans répondre ; M. le prévôt, prenant 
mon silence pour l'embarras d'une personne coupable, 
me répéta, d'un ton solennel, qu'il falloit dire toute 
la vérité : alors l'envie de rire me gagna : il ne me 
fut plus possible de répondre que par des moqueries. 
Par exemple, je lui annonçai que j'allois lui conter 
l'histoire de Daphnia et de Chloé, et j^ rassurai que 
je l'arrangerois de manière à former une fart jolie 
nouvelle, que son secrétaire écriroit avec plaisir, et 
qu'il pourroit même fùre. imprimer. M* le prévôt, 
fort scandalisé, me répéta plusieurs fois, d'un ^r sé- 
vère, qu'il ne s'agiasoit pas de divaguer; je lui ré- 
pondis que je né divaguois point, parce que Ttùstoire 
dont je lui parlois formoit ime tapisserie que j'avois 
vue autrefois au Palws-Royal, mais qu'elle avoît été 
faite sur les dessins de M. le régent, et que je n'avois^ 
jamais vu d'autres tapisseries au Palais-Royal* M. 
le prévôt me questionna beaucoup sur un garde- 
chasse de SomainviUe, appartenant à M. dé Valence, 
et qui, me dit-il, avoit tenu des propos fort séditieux. 
Je me moquai encore davantage de cette question | 
et M. le prévôt, fort mécontent de moi, mef congé* 
dia« En me retirant, je l'exhortai à ne pas faire 



DB MADA.ME DJ& GENLIS. 91 

comparoitre aussi légèrement à son tribunal des 
femmes de mon âge et de mon caractère. Les choses 
de ce genre ont été fort multipliées dans cette année 
Ceci n'est pas de la terreur, mais c'est du ridicule* 

Je restai quatorze ou quinze mois aux Carmélites ; 
pendant mon séjour dans cette maison, j'allai faire 
une visite au parloir à la vertueuse supérieure de ce 
couvent^ madame de Soyecourt ; je l'avois vue jadis 
à Belle-Chasse, où elle fui pensionnaire pendant 
quelque temps, avec l'intention de s'y faire reli- 
gieuse: elle avoit alors une figure agréable, de la 
fortune, et' vingt-trois ou vingt-quatre ans ; malgré 
l'opposition de ses parens, et toutes les séductions 
du monde, elle persista constamment dans sa voca» 
tion. Nous n'étions séparées à Belle-Chasse, des 
C{irmélites, que par un mur mitoyen ; j'avois fait 
faire, de ce côté, dans le jardin de nos religieuses, 
une Jolie montagne recouverte de gazon, pour exercer 
mademoiselle d'Orléans à monter et à descendre, 
exercice qui a été très-salutaire à sa santé ; made- 
moiselle de Soyecourt alloit souvent sur cette mon* 
tagne, de laquelle on découvroit parfaitement l'inté- 
rieur du jardin des Carmélites ; une jeune religieuse 
qui s'y promenoit fit des signes d'amitié à mademoi* 
selle de Soyecourt, et, par un langage muet^ il 
s'établit entre elles une grande intimité ; un jour la 
jeune carmélite tendit les bras à . mademoiselle de 
Soyecourt, comme pour l'inviter à venir la rejoindre ; 



92 MÉMOIRES 

mademoiselle de Soyecourt, touchée d'ailleurs de ce 
qu'elle entendoit dire de la sainteté des carmélites^ 
résolut de s'y faire religieuse ; ce qu'elle exécuta, mal- 
gré toutes les oppositions de sa famille. Si je n'eusse 
pas fait cette partie de jardin, que nous appelions 
Neivgrove (nouveau bosquet), mademoiselle de Siiye- 
court n'auroit pas gravi la montagne qui dominoit le 
jardin voisin, elle n'auroit pas abandonné Belle- 
Chasse pou^ les. Carmélites. A kt révolutipn, on vit 
en France ce qui étoit arrivé jadis à Genève du temps 
de Calvin; les philosophes donnèrent à toutes les 
religieuses la permission de rentrer dans le monde ; 
elles déclarèrent qu'elles vouloient rester dans le cou- 
vent, et on les en chassa, en les forçant, au nom de 
la liberté,' de manquer à leurs vœux, et de vivre 
contre leur conscience et leur inclination; celles qui 
avoient des familles s'y réfugièrent; celles qui en 
manquoient, ou qui avoient perdu leurs biens par la 
confiscation, et leurs parens sur l'échafaud, vécurent 
du travail de leurs mains, ou en se mettant en servi- 
tude ; beaucoup furent réduites à mendier, plusieurs 
furent guillotinées, et un grand nombre mourut de 
chagrin et de misèlre; ce fut en général le sort de 
toutes les septuagénaires et des octogénaires ; la pro- 
vidence veilla sur mademoiselle de Soyecourt, et con- 
serva sa vertueuse existence ; mais toute sa famille 
périt sur l'échafaud. Quand les confiscations furent 
annulées, on lui rendit ses biens ; et, quoique la for- 



DB MADAME DS GENLIS. 93 

tune de sa maison eût été fort dilapidée, comme elle, 
étoit fort riche, et qu'elle s'en trouva seule héritière, 
on lui rendit quatre-vingt mille livres de rentes : les 
couvens étant abolis, elle ne put se remettre dans un 
cloitre, mais elle en établit un sans grilles et sans 
clôture ; elle rassembla ce qui existoit encore de re- 
ligieuses de son ordre, et s'établit avec elles daps une 
maison à Paris, où elles se chargèrent d'élever quel- 
ques jeunes filles. A la restauration, elle commença à 
rétablir son couvent ; mais quand Bonaparte revint, 
elle se sauva de Paris, et elle alla se réfugier en province 
chez des sœurs de charité. Un matin, allant toute seule 
prier dans une chapelle, elle y trouva une petite fille, 
de trois ans, jolie et bien vêtue, assise sur les mar- 
ches de l'autel de la sainte Vierge, où elle s'étoit en- 
dormie; elle portoit sur. sa poitrine un papier, sur 
lequel ces mots étoient écrits : Je la mets sous la 
garde de la sainte, Vierge, , Mademoiselle de Soye- 
court prit cette enfant (qui n'a jamais été réclamée), 
et elle la garda 5 elle l'élève avec beaucoup de soin ; 
son. intention n*est pas de l'engager à se faire reli- 
gieuse j si elle a cette vpcation, elle le sera; sinon, 
mademoiselle de Soyecourt la dotera et la mariera. 
Mademoiselle de Soyecourt, sachant combien j'aime 
les enflons, me l'envoya plusieurs fois ; je lui donnois 
de jolis petits ouvrages faits par Alfred ou par moi : 
on lui a voit fait faire un petit habit de religieuse, qu'on 
ïui mettoit quelquefois ; elle vint me voir sous cet 



94 MÉMOIRES 

habillement ; je lui dis que cet habit lui alloit fort 
bien, et qu'elle étoit une intéressante petite miniature 
de carmélite ; aussitôt, retroussant ^a robe de. laine, 
elle me montra son petit fourreau blanc, en disant : 
Regardez, J'ai là-dessous mon habit du mande. Son 
air éveillé, la vivacité de son accent, en prononçant 
ces paroles, me firent juger qu'elle ne se fera jamais 
religieuse. 

Ce joli mot de cette enfant m'en rappelle un bien 
naïf de ma cousine, madame d'Ârcamballe, dans son 
enfance. £Ue avoit cinq ans ; elle étoit le soir, en 
hiver, à huit heures et demie dans le saloû de sa 
tantC) QÙ se trouvoit beaucoup de monde 5 en voyant " 
que sa gouvernante ne venoit pas la chercher, ma- 
dame de Belleveau, ne doutant pas qu'elle ne trouvât ' 
dans l'antichambre deux ou trois de ses domestiques^ 
lui ordonna d'y aller, et de se faire conduire dans 
son appartement, qui étoit au second; Tenfànt sortit 
aussitôt ; mais, par un hasard singulier, elle ne trouva ' 
dans Fantichambre qu'un seul domestique étranger, 
qui étoit un nègre, et, comme elle n'en avoit jamais 
vu, elle' eut un premier mouvement d'eflfroî; cepen- 
âant« voulant obéir à sa tante, elle è'avança vers ce 
nègre, et lui dit d'une voîx tremblante: Monsieur, 
si vous vouliez me promettre de ne pas me mangét^ 
je vous- prierois de me mener à ma bonne. ... 

Il est extraordinaire que dans un siècle aussi ir- 
réligieux que le nôtre, il y ait eu, jusque dans les 



DE MADAME DE GENLIS. 



d5 



rangs les plus élevés, des vocations si saintes et si 
éclatantes. Madame Louise, fille de Louis XV, au 
milieu de tant de grandeurs, avoit eu, dès sa pre- 
mière jeunesse, le désir de se faire carmélite, et elle 
n'en obtint U permission qu'à Tâge de trente-cinq 
ans } elle pratiquoit en secret à la cour, depuis quinze 
ans, toutes les austérités de Tétat qu'elle vouloit 
embrasser. Mademoiselle de Condé, et Madame 
Elisabeth, sœur de Louis XVI, toutes deUx char- 
mantes défigure, ont toujours été toutes deux, depuis 
leur enfance, de véritables anges. Madame Elisabeth 
ne put jamais obtenir la permission de se faire reli- 
gieuse; le ciel ]a réservoit à la gloire du martyre : 
elle a péri sur l'échafaud en 1793. Toutes les rela- 
tions et tousies mémoires de ce temps s'accordent à 
dire qu'à l'instant où elle reçut le coup fatal, une ' 
odeur de rose se répandit sur toute la Place Louis 
XV*. 

J'ai eu l'honneur de faire ma cour plusieurs fois à 
mademoiselle de Condé, avant la révolution. Aus- 
sitôt qu'elle eut vingt-cinq ans^ on lui forma sa 
maison, et tout le monde fut charmé de sa grâce et 
de son esprit ; je pensois avec un plaisir extrême, en 
la contemplant, que mademoiselle de Mars» mon 
ancienne amie, avoit contribué à son éducation ^ elle 



\ 



* On voit dans la Fie des sainte que ce miracle dHine odeur suave, 
se répandant tout à coup, est arrivé plus d^une fois, au moment de 
la mort de saints personnages.— (2Vof6 de V Auteur,) 



96 MÉMOIRES 

étoit remplie de talens^ bonne musicienne^ sachant la 
composition^ jouant d'une grande force du piano^ 
chantant agréablement^ dessinant parfaitement, et 
faisant de jolis vers. Un soir, chez elle,- on s'amusa 
à jouer à un jeu où il falloit remplir des bouts-rimés ; 
on donna à mademoiselle de Condé les mots suivans : 
fantaisie^ amour ^ folie j vautour ^ qu'elle remplit ainsi: 

<' N'avoir jamais d^araant, telle est ma fantaisie, 

<' Je crains trop les transports du dangereux . . amour, 

^< £t j'évite ce dieu guidé par la folie, 

<' Comme Poisean timide évite le vautour.'* 

Je ne crois pas qu'il y ait de poète qui eût pu 
remplir ces bouts-rimés d'une manière plus agréable. 
Avec tant d'esprit, de talent, et de moyens de 
séduction, la méchanceté et l'envie n'ont jamais pu 
porter la moindre atteinte à sa réputation; c'est 
que l'on connoissoit sa piété, qui fut toujours celle 
d'un ange. A la révolution elle se sauva en Italie; 
elle se fit religieuse à Turin; elle trouva dans ce 
, couvent une petite orpheline, et elle se chargea de 
son éducation; lorsqu'elle fut obligée de fuir de 
Turin, elle emmena cette enfant, qui n'avoit ni parens, 
ni ressources ; cette jeune personne, qui a vingt ans, 
est aujourd'hui avec elle dans le couvent dont la 
princesse est abbesse^, sous le nom de madame 
Louise de Condé; cette princesse lui a donné tous 

* Cette princesse vivoit encore.— (2Vb^6 de V Auteur,) 



DE MADAME DK GENLIS. 97 

ses talens. Il y a quelques mois que madame Louise 
demandant à son élève si elle vouloit se marier^ ou se 
faire religieuse^ cette jeune personne a répondu 
qu'elle n'avoit pas la vocation de s'engager par des 
vceux, mais que volontairement elle préféreroit tou- 
jours une retraite où Ton ne's'occupoit que de Dieu ; 
m^s qu'elle ne se marieroit point parce que d'ail- 
leurs elle vouloit consacrer sa vie à sa bienfaitrice et 
tïe jamais la quitter; ainsi^ elle reste libre dans ce 
couvent; elle joue parfaitement du piano et elle a 
une très-belle voix ; elle ne chante jamais de paroles 
profanes; madame Louise a composé pour elle un 
gros volume de cantiques^ dont elle a fjait la musique^ 
ainsi que les parole^ ; elle dessine la figure et ne fait 
que des sujets saints ; enfin tous ses talens ainsi que 
ceux de Mme. Louise sont consacrés à la religion. 

Nous voyons des hommes même donner ce grand 
exemple d'une piété sublime: l'abbé de Janson^ 
avec quarante mille livres de rentes, à trente ans, 
s'est fait prêtre, et mène la vie d'un saint. M. le duc 
de Rohan, à peu près au même âge, avec une grande 
fortuné, une belle figure, et le plus beau nom du 
monde, vient de faire la même chose. L'abbé de 
Janson a fait le voyage de Jérusalem, en vrai pèlerin, 
et uniquement pour, aller se prosterner sur le Saint» 
Sépulcre, Monsieur*, monseigneur duc, et madame 

* Miiintenant Cbarles X. 
TOME VI. 5 



98 MÉMOIRES 

duchesse d'Âugoulème ofiSrent à la cour l'exemple et 
le n^odèlé d'une charité sublime, et de la piété la plus 
sincère et la plus parfaite. Un grand nombre de 
personnes, qui vivent dans la solitude et daiis l'obs- 
curité, ont les mêmes sentimens; espérons qu'en 
faveur de ces âmes. fidèles. Dieu, dans sa miséricorde, 
daignera rétablir en France les mœurs et la morale^ 
et par conséquent la paix et le bonheur. 

J'aurois été fort contente de mon logement rue de 
Vaugirard si je n'y avois pas eu peur, mais les rues 
qui nous enviroimoient étoient désertes et dange 
reuses, surtout la rue d'Âssas. Âl&ed, un aoir, en 
rentrant à' dix heures, y fut attaqué par deux 
hommes ; avec sa force et sa bravoure naturelle, il eu 
renversa un, poussa l'autre derrière lui contre un 
mur, et, après cet exploit, vint à toutes jambes dàni» 
notre rue. Les deux hommes se rallièrent et le 
poursuivirent ; ils alloiént .l'atteindre, mais Alfred 
étoit déjà à là grille de notre cour, et il avoit sonné 
le portier, qui vint ouvrir et vit à la lueur du réver- 
bère leâ deux hommes qui à son aspect rétrogradè- 
rent aussitôt du côté de la rue d'Assas» Un homme 
qui logeoit dans notre maison, mais dans un pa- 
villon séparé qui donaoît sur la rue, fUt assailli par 
trois brigands qui^ iau milieu de la nuit, grimpèrent 
sur son balcon, enfoncèrent sa fenêtre, entrèrent 
dana sa chambre, l'assassinèrent et le volèrent. Il 
ne mourut pas de ses blessures* Ceci arriva trois 



D£ MADAMK J>X GENLIS. 99 

mois avant mon installation dans la maison^ et je 
voyois avec horreur cet homme se promener dans 
notre grande allée d^acacias avec un bras en éeharpe 
et un large bandeau noir sur le fronts Enfin, je 
trouvois que nos murs de clôture n^étoient pas à 
beaucoup près assez élevés. Mon petit pavillon étoit 
situé sur la belle allée d'acacias dont je viens de 
parler et me formoit, avec mon petit jardin, une 
promenade fort ^réablë. Au bout de cette allée se 
trouvoit une chapelle très-célèbre par l'événement le 
plus tragique : dans les jours affreux de la révolution 
quatre-vingt-trois prêtres qui s'y étoient réfugiés y 
furent assassinés et mis à mort par les meurtriers 
soudoyés des jacobins; Tun* d'eux résista long-temps 
à leurs coups, parce qu'il avoit caché son bréviaire 
dans son sein» La rage des assasam^ fut telle, qu'ils 
parvinrent à percer ce bréviaire en plus de huit ou 
dix endroits, et qu'enfin ils atteignirent, à travers ce 
livre, le cœur du martyr qu'ils vouloient égorger, et 
auquel en effet ils ôtèrent la vie ! Ce livre, par une 
infinité de hasards extraordinaires, est tombé entre 
les mains de madame de Soyecourt, qui le con- 
sei^e comme une précieuse relique ^ ce bréviaire est 
tout percé de coups de poignard, et toutes les pages 
en sont ensanglantées ! Qui pourroit y lire quelques 
prières sans attendrissemeiit et sans la plus vive 
ferveur !.. .«Je suis entrée dans la chapelle où se 
passa cette scène effroyable ; on y voit encore, sur 

5* 



100 MÉMOIRES 

les pierres du plancher et sur les murs, des traces du 
sang des victimes. Il y a défense de les eflFacer. On 
célèbre tous les ans, dans la chapelle, un service en . 
l'honneur de ces martyrs immolés par la démence- 
sanguinaire de l'impiété. 

Je fis connoissance, dans l'allée d'acacias, avec la 
veave d'un savant très-célèbre, M. Duhamel, si conn.u 
par ses belles et curieuses expériences. C'est lui qui 
s'avisa de planter un arbre à l'envers, c'est-à-dire, le 
faîte dans la terre, et les racines en l'air, les branches 
devinrent des racines et les racines se couvrirent de 
feuillages. Là veuve de M. Duhamel avoit quatre- 
vingt-six ans; elle demeuroît dans notre maison^ 
elle alloit tous les matins s'asseoir sur un banc au 
bout de l'allée ; elle me prit en amitié en me voyant 
promener solitairement. Un jour, sans me dire un 
mot, elle me fit signe avec la. main, comme oii feroit 
à un petit chien qu'on appelle, en tapant doucement 
à côté d'elle sur le banc, de venir m'y asseoir ,• cette 
manière singulière me plut, je fis ce qu'elle désiroît, 
nous causâmes; elle avoit de la douceur et de la 
bonté, elle m'intéressa; je ne manquois pas tous les 
jours d'aller m'asseoir auprès d'elle, 0; je lui fis même 
plusieurs visites dans son appartement. Elle me 
conta plusieurs particularités, intéressantes, de son 
mari, dont elle conservoit un souvenir touchant. 

Je quittai la rue de Vaugirard pour aller à Ecouen 
avec Casimir et sa familles je fis là le Dictionnaire 



D£ MADAME BS GENLIS. 101 

^s Etiquettes. Après cet ouvrage, je donnai un 
volume intitulé Eugène et Antaniney ou les Voyages 
poétiques; ce u^étoit, dans ma pensée, que le com- 
mencement d'un ouvragé important que j'ai le désir 
de faire, depuis plus de trente ans, et que j'ai an- 
noncé dans plusieurs ouvrages, sous le titre : Les 
Réfutatimis. Je voulois y passer en revue tous les 
principes philosophiques, et de cette manière : je 
fiupposois un jeune homme très-spirituel, auquel ses 
passions avoient fait adopter cette doctrine ; il aimoit 
cette prétendue philosophie, n'avoit lu que des 
livres qui la soutiennent ^ mais les lumières natu- 
relles et son esprit lui faisoient mépriser profondé- 
ment les auteurs qui l'ont propagée ; 1°, parce qu'il 
convenoit qu'il étoit dangereux de la publier; 2^. 
parce qu'il trouvoit, avec raison, que ces auteurs 
l'ont soutenue sans talent, et même sans esprit ; ce 
qui est parfaitement vrai ; car Voltaire, Rousseau et 
Diderot, sont au-dessous du médiocre, lorsqu'ils sont 
impies; à ne les considérer que comme des so- 
phistes, ils sont pitoyables en raisonnémens, et dé- 
goùtans en obscénités. 

Je supposois que ce jeune homme avoit un ami de 
son âge, parfaitement éclairé et vertueux, et qu'en 
voyageant il lui écrivoit et lui faisoit part de ses 
principes dans ses lettres. Le jeune incrécfule, ami 
cle la fausse philosophie et détracteur des philo- 
sophes, vouloit prouver, en les citant, qu'ils avoient 



102 MEMOIRES 

très«mal soutenu leur cause ; après avoir cité d'eux 
un passage, il le présentoit lui-même d'une manière 
toujours plus spécieuse et plus brillante; et Tami 
vertueux réftttoit victorieusement cette lettre, chose 
4ont je n^aurois jamais été embarrassée, car la raison 
et la vérité triomphent facilement de l'erreur ; ainsi 
je déshonorois à la fois la doctrine et l'esprit des 
prétendus philosophes. Il est assez généralement 
reconnu que leurs principes sont abominables, mais on 
a une trè^&usse opinion de leur esprit sur ce point : 
ils ont fait et écrit de belks choses, à d'autres égards ; 
mais, je le répète, tout ce qu'ils ont dit contre la reli- 
^on eâtégalementabsurde en calomnies, et en raison- 
iiemens. Mon jeunehomme religieux prouvoit d'abord 
à son ami, ce qu'il ignoroit, c'est que tout cet édi- 
ficed'impiété est fondé sur de vieux mensonges renou- 
velés; ensuite, en convenant que son ami étoit un so- 
phiste filus ingénieux, il renversoit tous ses ïirgumens, 
et, comme on lepensebien,ilfinis8oîtparle convertir. 
J'avois préparé tout cela dans les Foyages poétiques, 
en y introduisant, sous le nom d* Auguste, un jeune 
homme entiché de la fausse pbilosophie. Toujours 
contrariée dans be que j'ai voulu faire, et surtout par 
mon imagination qui me présente trop d'idées à la 
fois, je n'ai jamais pu faire cet ouvrage, parce qu'il 
demande un grand renouvellement de lectures, et 
beaucoup de temps et de méditations : si je ne via 



DE MADAME DE GENLIS, 103 

paa assez pour le faire, je désire que| cette idée ne 
soit pas perdue ; je coiinois plusieurs persoxmes qui 
seroient en état de faire mieux que moi cet utile 
4)uvrage* 

Je jouis .d'un .grand plaisir à Ëcouen^ celui d^ voir 
Casimir universellement aimé pour sa bonté^ sa . 
jchaiitéy et les soins assidus qu'il rendoit aux pauvres 
noalades. Nous passâmes l'hiver d'ensuite dans la 
rue du Faubourg-Saint^Iïonoré, où je restai tout 
l'hiver 3 j'y travaillai beaucoup, j'y arrêtai définitive- 
ment le plan des Parvenus; j'y vis peu de monde, 
mais très-souvent madame la duchesse de Bourbon, 
madame Moreau et madame Kécamier ; la reine de 
Suède, dont lès bontés pour moi n'ont jamais yarié, 
m'honora aussi de plusieurs visites. Un soir que 
nous causions d'une manière fort animée, ma seule 
lumière s'éteignit tout à coup, et nous nous trouvâmes 
dans la plus profonde obscurité 5 je voulus me lever à 
tâtons pour, aller sonner; la reine, qui entendit ce 
mouvement, me dit, avec un ton calme et doux, qui 
a beaucoup de grâce en elle : Nous n'avons pas be^ 
soin de lampe pour causer ; (Tailleurs on nous inter^ 
romproit, restons comme nous sommes. J'obéis, et 
nous reprîmes tranquillement notre entretien, qui 

* Je tache d*eD faire quelque cbose dans la Correspondance de 
deux jeunes anUs, du petit Journal V Intrépide, qui, recueilli un jour, 
doit faire suite à mes Voyages poétiques. — {Note de V Auteur,) 



104 MEMOIRES 

dura encore plus d'une heure et demie ; je ne sonnai 
que pour fidre éclairer la reine^ lorsqu'elle voulut &'eo 
aller. 

Dans ce temps^ des personnes parfaitement bien 
informées, et qui avoient . passé plusieurs mois à 
Coppet, chez madame de Staël, me contèrent nn grand 
nombre de particularités sur la vie qu'on y menoit. 
Voici là-*des8us un détail curieux : on s'assembloit 
les soirs autour d'une grande table ronde, sur laquelle 
étoient posés autant d'écritoires et de feuilles de pa- 
pier qu'il y avoit de personnes ; on gàrdoit un pro- 
fond silence, et, au lieu de se parler, on s'écrivoit ; 
on choisissoit sa correspœidance, et on se jetoit réci* 
proquement ses billets et ses réponses, qui ne se 
lisoient jamais que tout bas, c'est-à-dire seulement 
des yeux. On peut croire, sans jugemens téméraires, 
que cette table mjrstérieuse a été le théâtre d'une in- 
nombrable quantité de déclarations d'amour qui, très* 
vraisemblablement, n'étoient au fond ^e de la ga- 
lanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à 
madame Récamier d'écrire sa vie, dont j'ai fait en 
effet une nouvelle véritablement historique, assez 
longue, et que je crois intéressante; je la lui ai 
donnée de mon écriture, et je n'en ai gardé aucune 
espèce de copie ni de brouillon. 

La plus grande partie des personnes que je voyois 
alors me demandèrent de donner une soirée pour 
l'anniversaire de ma naissance (le 25 janvier) j j'y 



X DE MAJ>AM£ Dj& GENLIS. 105 

consentis. Casimir^ dans cette soirée^ joua de la 
harpe, et d'une manière et avec un succès qui méri- 
tent d'être rapportés. J'avoîs fait, peu de temps 
auparavant, ma Qouvelle intitulée Zuma, ou la décou- 
verte du quinquina. Ce conte est rempli de coups 
de théâtre et de scènes dramatiques. Casimir en- 
treprit de faire sur sa harpe un abrégé de cette his- 
toire, et d'en exprimer successivement tous les grands 
mouvemens ; il composa, enfin, une véritable pan- 
tomime à l'oreille ; car on ne peut pas donner un 
autre nom à ce genre de composition si extraordi- 
naire, dont il est l'inventeur. A ma soirée, il de- 
manda si l'on avoit lu la nouvelle de Zuma ; tout le 
monde conuoissoit ce qui étoit nécessaire pour Tin- 
telligence de sa composition j alors il annonça qu'il 
alloit la jouer, et ce fut d'une manière si admirable, 
qu'aux endroits pathétiques il fit verser des larmes, 
et cet éloge du cœur ne peut être suspect de fiatterie 
ou d'exagération. Madame la duchesse de Bourbon - 
honora cette soirée de sa présence, madame de 
Choiseul et madame Récamier y étoient aussi. . 

Je renouvelai connoissance, dans cet hiver, avec 
un homme bien estimable, à tous égards, et avec 
lequel j'avois été extrêmement liée en Angleterre, 
quoiqu'il fût alors d'une grande jeunesse : c'est lord 
Bristol ; il étoit à Paris avec toute sa famille, com- 
posée d'une femme charmante et de neuf enfans. 

Nous nous oubliâmes souvent dans nos conversations 

5** 



106 m£moirbs 

tète à tête^ car je ne oonnois pas > d'entretien pins 
agréable et plus solide que le dien. Je refusai d'sùl- 
leurs de recevoir tous les étrangers qui demandèrent 
à me voir, avec lesquels je n^avois pas eu d'anciennes 
liaisons, à Texception de madame la duchesse de 
Devonshire, sœur de lord Bristol, et personne très- 
distinguée, ainsi que son firère, par son esprit et son 
caractère.* Je vis encore, à la demande de M. le 
duc et de mademoiselle d'Orléans, S, Â. R. le duc de 
Glocester ; j'eus avec ce prince, dont les sentimens 
me charmèrent, de longues conversations; et, comme 
il est à la tête de plusieurs hôpitaux, je lui demandai 
en grâce de s'occuper d'en fonder un qui monquoit 
partout, et il me le promit : c'est un hôpital pour 
les enftms mchitiques et bossus, parce qu'il y a des 
moyens sûrs de guérir ces difformes infirmités. L'un 
des grands moyens pour les bossus est celui que j'ai 
découvert, qui est de leur faire tirer un poids attaché 
' à une poulie, exercice qui consiste à imiter par- 
faitement celui de tirer dans des seaux Teau d'un 
puits. J'ai détaillé ces exercices dans les Leçons 
d'une gouvemante.f Je pris aussi la liberté, dans ce 

* Cette personne intéressante vient de mourir eu Italie, dans le 
cours de cette année ISZir-^^Note de V Auteur.) 

t Je me rappehii, en entrant à Bélle-Cbasee, que j'avois entendu 
dire dans mon eofanceMiâe jamais une eervantedepeituin^si bossue, 
parce qu'elle tire «Mmstamment de Teau d*nn puits, et que Tattitude 
et le mouvement de cet exercice préservent de cette difformité ou la 
guérissent.— f^JYole de V Auteur. J 



DS MADAME DE GBNLIS. 107 

même entretien, de faire quelques questions à S.Â.R. 
sur nos princes, et particuUèremeut sur Monsieur. 
Il me répondit qu'il n'avoit point eu de liaison Intime > 
ou particulière avec ce prince, mais qu'il avoit eu les 
occasions de connoitre avec certitude que la sûreté 
de sa parole était inviolable^ et que, lorsqu'une fois il 
avoit promis une chose, rien au mpnde ne pouvoit l'y 
faire manquer; ce furent les propres paroles du duc 
de Glocestpr. Enfin, j'ai vu encore, dans ce même 
hiver, une charmante étrangère, dont je conserverai 
toute ma vie le souvenir, c'est une Polonoise nommée 
madame la comtesse de Zaleska ; elle m'a donné 
pour ma guirlande un joli bouquet de .pensées peint 
par elle. 

J'envoyai Alfred à Bruxelles, où ses talei^s et les 
bontés de S. Â. R. le prince d'Orange lui procurent 
une existence honorable, et lui promettent un heu- 
reux avenir. Anatole, mon petit-fils, lui a rendu des 
services essentiels, avec toute la bonté de cœur qui 
le caractérise. 

J'ai passé deux étés au château de Villers, chez 
Rosamonde, mapetite-fiUe, femme du général Gérard. 
J'ai vu là une personne très-remarquable par elle^ 
même, et qui Tétoit doublement pour moi par les 
souvenirs qu'elle m'a rappelés, c'est madame de 
Berenger, fiUe de mon ancienne amie, madame la 
comtesse de Lannoy ; elle a fait choix d'un second 
mari, digne d'elle par son esprit et ses sentimens re- 



lOB MÉHOIRES 

ligîeux. J 'ai fait connoissance aussi à ViUers avec , 
M. le marquis de Livron*, Tun des hommes du 
monde qui a le plus d'obligeance dans le caractère, le 
plus de raison dans l'esprit, et le plus d'agrémena 
dans la société intime. J'ai entendu lire à ViUers, 
par M. de Norvins, quelques fragmens d'un poëme 
en vers de sa. composition^f et qui m'ont fait grand 
plaisir. L'auteur est fort aimable, et il n'y a jamais 
eu de poëte plus éloigné que lui de toutes prétentions 
dans la société, et de toute pédanterie. Enfin, j'y ai 
revu M. de Pontécoulant, qui a de l'originalité avec 
beaucoup de simplicité, réunion très-rare ; c'est lui- 
dont j'ai désigné dans Pétrarque la manière singu- 
lière de voyager J. Je passai cinq mois à mon pre- 

* M. le marquis de Livron étoit entré au service de Naples, et se 
trouvoit lieutenant^éoéral dans les troupes napolitaines, à Tépoque 
des événemens de 1815. De retour en France il n^obtint, qu^après 
de longs délais, d*étre reconnu dans ce g^de ; depuis il est passé en 
Egypte^ avec le général Boyer.-^(iVbte de V Editeur,) 

t Ce poëme, si remarquable par la profondeur des idées, la majesté 
du style et Téclat de la versification, a été publié depuis ; il est in- 
titulé: £*Immortalité de VAmey ou les Quatre Ages religieux, 
M. de Norvins s*est fait connoître, comme littérateur, par plusieurs 
autres ouvrages 3 le plus distingué est son Tableau de la Révolu- 
tion française, — fXote de VJEditeurJ 

X Madame de Genlis, sons le nom de Socraté, fait ainsi le portrait 
de M. de Pontécoulant : 

" Sur la fin de cet biver, Pétrarque reçut une visite qui, loin de 
troubler sa solitude, en augmenta la douceur. Uami qui lui étoit 
aussi cher que Lélius,et auquel il avoit donné le surnom de Socrate 
vint passer un mois avec lui 3 ce jeune bomme, passionné pour les 



DE MADAME D£ 6ENLIS. 109 

mier voyage à Villers, et j'y écrivis les Parvenus 
dont le plan étoit fait avec détails ; je crois que c'est 

arts, et enrichi par an héritage considérable^ consacroit à faire le 
voyage dUtalie les premiers momens de la liberté que sa nouvelje 
fortune lui rendoit. Pétrarque fut étonné de le voir arriver, suivant 
son ancienne coutume, à pied, seul avec son chien; et portant lui- 
même, pour tout bagage, un parapluie et un petit sâc contenant 
trois chemises. *< Quoi ! mon cher Socrate, lui dit Pétrarque, vous 
êtes riche maintenant, et vous ne renoncez point aux habitudes que la 
pauvreté vous avoit forcé de prendre ?-— Oui, répondit Socrate, parce 
que ces habitudes me conserveront des biens que* les richesses ne 
peuvent donner: la santé, la force phjFsique, et rindépepdance 
personnelle. La fortune est inconstante, j^aime à braver ses ca- 
prices ; si elle m^ôte ce qn^elle vient de m*accorder, je retrouverai les 
moyens de me passer, sans souffrir, de toutes ses faveurs.— -Mais à 
quoi vous servira donc Populence ?— A secourir les malheureux, à 
servir mes amis, à les recevoir chez moi, et à leur procurer dans ma 
maison tons les ag^émens qu*on peut désirer^ et ep6n à cultiver les 
beaux-arts et à protéger les talens méconnus ou persécutés.— Vous 
aurez ddnc une belle habitation, un grand nombre de domestiques et 
de chevaux ?— Assurément, mais sans faste, et seulement pour les 
autres. Quant à moi, je conserverai précieusement, toute ma vie, la 
simplicité à laquelle je suis heureusement accoutumé. Je jouirai du 
bonheur de pouvoir, dans tous les instans et dans toutes les situa- 
tions, me suffire à moi-même, de n^être dans la dépendance d*aacun 
domestique, et de ' me passer gaiçment d*un bon gite, de la 
bonne chère, d'un lit de duvet, d'une voiture, et de toutes les super- 
Suites que la mollesse appelle le nécessaire. J*ennoblirai ma pauvreté 
passée, par le mépris de tout ce qui m'a manqué, et j'augmenterai, 
en les exerçant, toutes les facultés natifrelles que j'ai reçues de la 
nature. Ainsi je vais, faire seul, et à pied, avec mon chien et mon 
parapluie, . le voyage eutier d'Italie : je ne dépenserai d'argent que 
dans les villes, pour faire l'aumône, et pour acheter des tableaux et 



110 MÉMOIRES 

de tous mes ouvrages celui qui peint le mieux les 
mœurs révolutionnaires^ et qui offire le plus de carac- 
tères piquans, vrais et variés. 

L*hiver d'ensuite, nous ^logeâmes encore dans la 
rue du Faubourg-Saint-Honoré, et là je renouvelai 
ime bien ancienne connoi'ssance, ce fut avec madame 
de Saint-Julien que j'avois vue jadis à Femey, chez 
M, de Voltaire; elle étoit ma voisine, et demeure 
aux Champs-Elysées ; elle a quatre-vingt-douze ans ; 
elle a conservé toutes ses facultés physiques et mo- 
ndes : elle n'est {toint sourde, elle est droite, et 
marche comme à vingt ans, et elle a l'esprit, la mé- 
moire et la vivacité qu'elle avoit dans sa jeunesse. 
Elle vint me voir plusieurs fois ; sa conversation est 
charmante ; elle me reprochoit avec grâce d^iwoir 
mal parlé de son patron, mais elle n'en étoit pas 
moins charmante pour moi : c'est la plus étonnante 

des statues. De cette manière^ je doublerai la fortune qui m'est 
échue» je la posséderai ayec nu plaisir toi^onrs pur, elle ne pourra 
m'amoUir ^ et si je la perds, je ne la reg^retterai point.'' Pétrarque 
admira cette espèce de philosophie^.et U trouva? que son ami méritoit 
parfaitement le beau surnom qu'il lui avoit d<mné. 

*< Ce mépris de la mollesse est si rare, il a quelque chose de si 
moral, qu'il n'est pas inutile quc^ Ton saohe que ce trait, attribué à 
Pami de Pétrarque, n'est point une fiction ; et que dans ce moment il 
existe Un pair de France qui, tenant de ses ancêtres une fortune 
assez, considérable que la révolution ue Jui a point enlevée, a tou- 
jours eu lessentimens et la conduite dont on vient de voir le détail." 
{Noie de V Auteur,) 



D£ BiADAME DE GENLIS, 111 

vieille que j'aie jamais vue de ma vie*. Enfin^ dans 
ce même hiver, je fis^une teneontre bien agréable, ce 
fut chez madame de SaiAt* Julien, où Casimir lut une 
comédie en cinq actes de sa composition, qu'il n'a 
jamais eu l'intention de donner au théâtre, quoi- 
qu'elle soit charmante et conduite avecle plus grand 
talent ; il en a fait plusieurs lectures dans la société, 
et qui toutes ont eu le plus éclatant succèsf. Il y 
avoit ce soir-là, chez madame de Saint-Julien, une 
trentaine de personnes, parmi lesquelles se trouvoit 
le jeune comte Astolphe de Custine, nevçu de M. de 
Sabran, et petit-fils de l'ancienne amie de ma jeu- 
nesse, madame de Custine.. Son aimable figure, son 
maintien, «t une petite conversation qu'il eut avec 
moi, après la lecture, me donnèrent de lui une opinion 
qu'il a pleinement justifiée depuis. Il vint. me voir 
I quelques jours après ; nous eûmes ensemble un long 
entretien tête à tète ; il me parla avec une confiance'' 
qui me toucha vivement : il sembloit qu'il renouve- 
loit connoissance avec une ancienne amie, et qu'il 
me rendoit compte de tout ce qu'il avoit éprouvé 
pendant une absence de plusieurs années. Avec des 
seiitimens admirables et l'esprit le plus distingué; 
il a je ne sais quoi de vague et d'irfésolu dans le 

* Depuis que j*ai écrit ceci, madame de Saint^JuIien. est morte j 
elle avoit toute sa tête : elle a demandé et reçu tous ses sacremens, 
et arec la piété la plus édifiante. ^ 

t Casimir, depuis, a brûlé cette pièce.— (iVb#e# de V Auteur,), 



1 12 MÉMOIRES 

caractère ; son ^imagination a besoin d'un guide : il 
m'a choisie pour l'être, quoiqu'il en eût déjà deux 
dont les excellens conseils lui seront toujours ehers, 
une mère aussi tendre qu'éclairée, et un instituteur 
'jeune encore, rempli de mérite, et devenu son meil- 
leur ami. Il m'associa à ces deux personnes pour 
fixer ses idées, ses études et ses projets ; j'ai pris pour 
lui la plus tendre amitié ; j'étois au moment de partir 
pour la campagne : nous nous promîmes de nous 
écrire régulièrement, et nous tînmes parole. 

Avant de faire mon second voyage à Villers, je 
tâchai de mettre à exécution une grande idée que 
j'avois depuis long-temps dans la tête : très-peu de 
temps avant la campagne de Russie, dans ma corres- 
pondance avec l'empereur, je lui avois proposé, 
comme je Tai/dit avec détail, de faire des éditions 
épurées de quelques ouvrages philosophiques ; il me 
vint une idée bien plus utile encore, ce fut d'épurer 
V Encyclopédie i cette lourde base et ce monstrueux 
dépôt de toutes les ^tt^^mv^ philosophiques *y je re- 
parlerai par la suite de ce grand projet. 

J'eus le plaisir de me trouver réunie à Villers avec 
tous mes enfans, à l'exception de mon cher Anatole ; 
il s'étoit élevé entre lui et M. de Valence des discus- 
sions d'intérêt, qui m'ont fait et me font encore bien 
de la peine. Dès les premiers momens, j'ai fait 
tous mes efforts pour amener à un accommodement. 
Dans les premiers jours de nion arrivée à Villers, 



BB mâdamk de gbnlis. 118 

j'écrivis sur ce sujet à mon petit-fils la lettre la plus 
forte et la plus pressante, dans laquelle je lui rappe- 
lois que je lui avois dit précédemment toutes ces 
choses; je donnai cette lettre ouverte au général 
Gérard que j 'avois trouvé fort raisonnable sur cette 
affaire, ainsi qu'en toute autre chose ; il reconnois- 
soit positivement qu'Anatole, en effet, àvoit de gran- 
des réclamations à faire; le général fut enchanté de 
ma lettre, la cacheta lui-même, et la donna au général 
Livron, son ami, qui partoit pour Bruxelles. Anatole 
me répondit d'une manière charmante, et je puis dire 
avec vérité que si Tafifaire ne s'est pas arrangée, ce 
n'a pas été sa faute ni la mienne. 
; Je n'avois vu mes trois arrière-petites-filles qu'au 
maillot, il me fut bien doux de les revoir jolies, char- 
mantes, bien élevées, marchant, courant et causant. 
L'aînée, Pulchérie, a huit ans ; Antonine en a sept, et 
Inès cinq. J'ai fait une romance en plusieurs cou- 
plets et une pièce de vers assez longue pour Cyrus> 
fils de madame Gérard ; je ne peux pas les placer 
ici, parce que je n'en avois pas gardé de brouillon, et 
que madame Gérard les a perdus, jf 'avois accom- 
pagné moi-même sur la harpe la romance le jour de 
la fête de l'enfant, et c'étoit une chose assez remar- 
quable à mon âge. Madame de Bérenger, qui étoit 
à cette fête, fondit en larmes en entendant les cou- 
plets et ma harpe. J'ai fait encore beaucoup d'autres 
vers de famille, entre autres une romance pour la 



114 MEMOIRES 

fête de Rosamonde ; j'ai fait aussi des vers que j'ai 
envoyés à Bruxelles pour la fête, de M. de Celles ; 
j'en ai fait pour mon petit-fils. Je proposai à ma fille 
«t à madame Gérard de faire pour mes petits-enfans 
la Botanique de jeux d'enf mis ; j'offiris d'en fidre tout 
le texte en jolis dialogues^ et d'en peindre quelques 
plantes^ et que ma petite-fille et sa mère peindroient 
le reste des plantes 3 en arrivant à Villers, je fis cette 
proposition avec le plus grand détail. Il ne falloit 
qu'une trentaine de plantes^ et j'annonçai que le texte 
feroit un" volume; j'en détaillai l'idée qui est cer- 
tainement jolie; j'ajoutai que je me faisois une 
fête de composer cet ouvrage uniquement pour ma 
famille, et que je ne le ferois jamais imprimer ; 
cela fut donc convenu, et je- donnai même à Rosa- 
monde la première plante que j'avois faite, et qui est 
leBaguenaudier; mais il n'en fut plus question, on ne 
m'en reparla plus. Comme je ne renonce jamais à 
une idée qui me paroit agréable, je ferai à peu près 
cette petite botanique^ avec l'aide de quelques autres 
personnes pour les plantes, et vraisemblablement je 
la donnerai au public* J'ofifris encore de faire 
plusieurs inscriptions dans le parc de Villers, entre 
autres sur un petit tombeau qui ne signifie rien 
du tout. Au reste, le goût de& arts et des belles- 

*J*ai fait imprimer depuis ce petit ouvrage sous le titre, des Jeux 
champêtres, et je Tai dédié à son altesse royale monseig^neur le duc de 
Chartres. — (Note de V Auteur. J 



DE MADAME DE GENLIS; 115 

lettres n'est qu'un agrément) et dans le cours de la vie, 
j'y ai peut-être .attaché trop de prix ; les grâces et les 
talens ont eu trop d'empire sur moi. On trouve, dans 
mes petites-filles, tout ce qui mérite véritablement 
d'être loué : la conduite irréfurochable et les vertus 
à la fois naturelles et raisonnées de tous les devoirs ; 
et voilà ce qui doit particulièrement enorgueillir une 
mère, surtout quand ces qualités admirables se trou- 
vent réunies à la raison et à l'esprit ; d'ailleurs elles 
ne sont nullement dépourvues de cette espèce de goût 
pour les arts, qu'on trouvera toujours dans les per- 
sonnes bien organisées ; elles n'ont pas le sentiment 
exquis et les dispositions matérielles qui donnent en 
musique des talens supérieurs, mais elles aiment à 
entendre faire de la musique, et elles ont au degré le 
plus distingué le talent du dessin et de la peinture ; 
madame de Celles a de plus la science infuse de l'archi- 
tecture ; on a rétabli, sur ses plans, le vieux château 
de Skiplâcken, dont elle a fait une habitation char- 
mante, ordonnant tout et conduisant tout avec une 
économie et une intelligence véritablement extraor- 
dinaires. Rosamonde, tout en faisant des tableaux 
et des ouvrages charmans, a montré la même intelli- 
gence dans l'établissement d'une grande ferme, et elle 
est justement adorée à VUlers, par son ingénieuse et 
constante charité pour les pauvres, les vieillards, les 
enfans, et les malades 3 mais j'ui la'|>uérilité d'être 
fâchée, au fond de Tâme, qu'elles n'aient ni la p^s . 



116 MÉMOIRES 

sion de la musique^ ni celle de la poéisie. J'offris à 
Rosamonde de lui apprendre les règles de la versifi* 
cation, non pour faire d'elle un poëte,* mais pour lui 
donner une chose nécessaire à toute bonne éducation, 
et sans laquelle il est impossible de juger ou de parler 
passablement des vers, ou même de les bien lire ; ma 
proposition n'eut point de succès : je n'en reparlai^ 
plus. Voilà des choses qui font soui&ir l'amour- 
propre maternel; mais on doit facilement s'en con* 
soler, lorsque d'ailleurs tous les vœux les plus impor- 
tans d'une bonne mère sont exaucés ; Rosamonde, 
ainsi que sa sœur, peuvent être citées à toutes les 
jeunes personnes comme le modèle de toutes les 
vertus. 

J'ai beaucoup travaillé à Villers dans ce dernier été ; 
j'y portai une soixantaine de pages de Pétrarque; 
j'y finis cet ouvrage, moins la préface, que j'ai faite à 
Carleponty et que j'ai datée de ce lieu, à l'instante 
prière de ma nièce, qui attachoit à cela le plus grand 
prix; j'ai fait en outre à Villers environ quatre cents 
vers de mes Saints et Saintes; et enfin, j'y ai fait 
encore un JEssai sur les arts] que j'ai écrit dans un 
livre relié, orné de vignettes et de culs-de-lampe, que 
je destinois à Alfred, et que je lui ai donné. 

J'ai été privée d'un- grand délassement pendant 
près d'un an. Je n'avois plus de harpe, ayant envoyé 
la mienne à Alfred, afin qu'il en eut deux, car dans un 



D£ MADAME I>£ GENLIS. 1)7 

• 

pays où yon n'en trouve point, un artiste ne peut se 
passer de ce nombre, dans le cas ou quelque chose se 
dérangeroit à Tune des deux. Il m'envoya ime petite 
harpe de son ouvrage, et de mon invention, grande 
comme une éventail, faite seulement pour exercer les 
doigts, et sur laquelle je répétois tous les jours quel' 
ques passages : cela n'est pas amusant, mais aussitôt 
que j'ai pu acheter une harpe, j'en ai promptement 
joué comme à mon ordinaire ; j'ai toujours trouvé 
qu'il étoit stupide de perdre volontairement une 
chose qui a donné de la peine à acquérir. Je passai 
trois mois et demi à Villers, et de là j'allai au château 
de Carlepont, chez ma nièce Henriette, où je restai 
deux mois etquelques jours. Casimir alla s'établir à 
Mantes avec toute sa famille, afin d'y vivre dans une 
solitude qui convint parfaitement à ses sentimens re- 
ligieux. Le temps se passe pour lui à Mantes 
aussi heureusement qu'il peut s'écouler sur la ter- 
re ; il le consacre ât Dieu, aux pauvres, aux prison- 
niers et au travail. * Sa vertueuse femme partage ses 
sentimens et sa conduite. Ils ont eu le malheur de 
perdre l'année dernière un petit garçon qui étoit un 
ange de beauté, et qu'ils ont regretté avec la plus 
douloureuse amertume. Casimir a deux filles, dont 
l'aînée, qui est une charmante enfant, Valérie, a 
quatre ans, et dont je suis marraine. Enfin il a chez; 
lui une jeune personne, Eliza, nièce de sa femme. 



i 16 MÉMOIRES 

aussi pieuse qu'elle est pure, et dont les tidens et le 
bon caractère ajoutent extrêmement à ragrémeat de 
son intérieur 

Je ne travaillai pas beaucoup- à Cariepont: je n'y 
fis guère que lire, penser, médit»!^ et causer. Ma^ 
nièce me lut beaucoup de choses d'un journal par- 
ticulier et détaillé qu'elle a fait de tout^ce qullui^est 
arrivé, et de tout ce qu'elle a vu d'intéressant, di^niîs 
quinze ans; il est imposable d'écrire avec plus d'es^ 
prit et de naturel. Ce journal est chaitmant à tous 
égards. Ses trois filles sont élevées dans des sen^ 
timen&très^reHgieux; elles sont charmantes par leur 
innocence, la pureté et la bonté de leurs âmes< Leur 
charité pour les pauvres est admir^ible : leur {dus 
grand plaisir a toujours été de secourir ceux du vil* 
lage, et d'aller soigner les malades. Elles sont toutes 
les trois d'une figure agréable et d'une fraiehenr 
éclatante ; j'ai toujours remarqué la même chose pour 
les sœurs grises, ce qui semble couver que l'air de 
la fièvre et des maladies n'est jamais contagieux pour 
la charité chrétienne. Ma nièce et ses t^!t>is fillea 
passent journellement des heures entières enfermées 
dans les chaumières avec des malades et. des mori- 
bons, et non-seulement leur santé n'en est point 
altérée, mais elles ont toutes les quatre, comme je 
l'ai déjà dit, une fraîcheur incomparable. Pendant 
mon séjour à Carlepont, j'ai donné ious les jours aux 
deux aînées de ce^ jeunes personnes, des règles de 



DE MADAME B£ G^NLIS. 119 

versification qu'elles ont parfaitement apprises. Ce- 
toit la seule chose que je n'eusse pas enseignée à 
Henriette, parce qu'elle ne l'avoit pas voulu ; et ce 
qu'il y a de singulier^ c'est qu'elle s'est décidée à 
l'apprendre avec ses filles, et qu'elle y a si bien réussi, 
qu'elle a fait des vers charmans; ses deux filles en 
ont fait aussi de fort jolis. Emma, l'aînée, a fait une 
action bien touchante, il y a sept ou huit mois : étant 
tête à tète auprès d'un poêle avec sa sœur M athilde, 
le feu pUt aux habits de cette dernière ; Emma, sans 
aller chercher des secours, se jeta sur elle pour l'é- 
teindre ; elle y parvint, mais en se brûlant horrible- 
ment les mains, et de telle sorte qu'elle en a été 
mialade six semaines, et que l'on a cru, pendant huit 
jours, qu'elle seroit estropiée ; ses mains garderont 
toujours les honorables marques de cette action; elle 
préserva entièrement sa sœur, qui â'eutpasune seule 
brûlure. j 

Carlepont est un lieu charmant par la salubrité de 
l'air, l'étendu^ des jardins, la beauté des points de 
vue, celle du diâteau, et l'agrément des environs^ ma 
nièce y est adorée, et elle le mérite par sa charité 
sans bornes. M. de Finguerlin gagne beaucoup à 
être connu; je ne l'avois jamais vu do^ suite, et j'ai 
été charmée de lui à ce voyage; il a de très-nobles 
sentimens, et sa société est douce et piquante ; j'aime 
la conversation, quand elle est aimable, et j'ai eu à 
cet égard toute satisfaction à Carlepont ; j'y ai passé 



120 MÉMOIftSS 

des soirées dont je ne perdrai point le souvenir, J*ai 
vu là un jeune homnie véritablement très-distingué 5 
c'est un Suisse nommé M. de Zollikoffer; il n'a 
jamais vécu dans le monde, et Ton croiroit, à son 
tact, à la grâce de sa conversation, à son ton et à 
ses manières, qu'il a passé sa vie dans la meilleure 
compagnie ; sauB aucune fortune, il s'est mis à la 
tête d'aune manufacture de laines établie à Carlepont 
par M. de Finguerlin; il a beaucoup d'instruction 
et d'esprit, et loin de dédaigner les travaux d'ouvriers, 
il s'y consacre, pendant une grande partie de la jour- 
née, avec, une simplicité, une activité, et une intelli- 
gence, que je ne me lassois point d'adniirer, quand 
je l'entendois si bien causer le soiic, également bien 
sur toutes sortes de sujets, et que je me le représen- 
tois travaillant dans la manufacture, animant les 
ouvriers par son exemple, ou debout sur une charrette 
en habit d'ouvrier, conduisant gaiement des ballots 
de laine. 

Je ne quitterai point Carlepont sans parler d'un 
véritable miraclte qui y est arrivé. Il n'y a point de 
réflexion à faire sur des* faits qu'il est absolument 
impossible de nier; voici la chose sans aucun com- 
mentaire : une jeune paysanne de vingt ans, nommée 
Séraphine, avoit, depuis cinq ans, une jambe et une 
cuisse paralysées ; elle ne pouvoit marcher qu'avec 
deux béquilles^ et encore falloit-il qu'une personne 
lui soutint les reins, qui étoient devenus si foibles 



I 
D£ MADAliJB DB 6ENLIS. 121 

que^ sans ce secours^ elle n'auroit pu se soutenir; on 
avoit épuisé tous les remèdes^ et ma nièce avoit fait 
venir de Senlis, et même de Paris^ des chirurgiens et 
des médecins^ qui tous l'avoient déclarée incurable ; 
enfin Séraphine dit qu'elle étoit sûre de guérir, si on 
pouvoit la conduire à Notre-Dame de lAesse, à quinze 
lieues de Carlepont ; ma nièce paya les frais du 
voyage : on mit la malade sur une charrette^ dans 
laquelle on établit aussi sa sœur pour lui soutenir 
les reins, et son père conduisit la charrette; arrivée 
au terme du voyage, elle poussa un cri en apercevant 
les clochers de Notre-Dame de Liesse, et elle dit 
qu'elle sentoit sa jambe se ranimer ; enfin, elle des- 
cendit seule de la charrette, prit ses deux béquilles 
qu'elle porta, en l'air, et elle entra ainsi en courant 
dans l'église de Notre-Dame de Liesse» où elle laissa 
ses deux béquilles en offirande : le jour où elle revint 
à Carlepont, ma nièce étoit à table avec M. de Fin- 
guerKn, l'amiral Sercey, son oncle et sa famille; on 
entendit tout à coup sonner le tocsin : tout le village 
étoit en rumeur; on voyoit arriver Séraphine^ dont 
le premier mouvement avoit été de courir à l'église;* 
rien ne peut çxprimer l'enthousiasme des villageois 
et celui de ma nièce^et de ses filles, à la vue de ce 
miracle; 'le lendemain, le curé chanta le TeDeum 
en action de grâces ; tous les villages voisins y ac- 
coururent : le confessionnal du curé ne désemplis- 
soit pas; il eut la consolation d'y voir des vieillards 

TOME VI. .6 



122 MEMOIRES 

qui, pervertis par la révolution, s'en rapproehoient 
pour la première fois depuis trente ans. A mon 
arrivée à Carlepont, j'ai vu avec un vif intérêt cette 
jeune personne, guérie depuis neuf mois, marcher 
et courir dans le parc. Voilà des faits incontesta- 
bles; les esprits forts n'y opposent que cette phrase: 
elle a été guérie par la force de Fimagination. 

J'ai fait à Carlepont de mares réflexions sur Tétat 
de la religion en France ; il y a certainement un grand 
mouvement religieux, mais il y a aussi une grande 
conjuration contre la religion 3 en génér|il les jour- 
naux qui s'appellent libéraux, renouvellent à cet égard 
toutes les attaques des philosophes du dernier siècle; 
ils n'ont ni leur esprit, ni leurs talent, mais ils ont 
toute leur impiété, l'irréligion n'a plus de colonnes, 
mais elle a encore des poteaTix ; il ne seroit pas fort 
difficile de les renverser, mais on s'y prend mai; les 
journaux royalistes disent souvent d'excellentes cho- 
ses, qu'ils gâtent par la grossièreté des injures. .J/ai 
formé le plan d'un journal que je veux faire*,^ et en 

I 

* Ce que j'ai &it. J'avois fait part de ce projet à sept ou huit 
personnes, qui, tfès-bien intentionnées, me promirent d'y travailler 
gratuitement^ mais diverses occupations les forcèrent de manquer à 
cette parole : je me trouvai tout à coup chargé seule de ce travail ; 
je p*y ai j^ suffire 3 je fus obligée de l'abandonner, dans le moment 
même où il avoit le plus de succès. D'ailleurs j'ai reconnu depuis 
que nul journal, quelqu'agréable qu'il puisse être, ne peut réussir et 
durer qu^en paroissant tous les jours : il faut ^u'il devienne une 
habitude du matin pour chaque abonné. On recueillera dans des 



Blâ MADAME BB GBNLfS. 123 

outre, je veux publier une partie des éditions épurées, 
dont j'avoîs proposé à l'empereur la réimpression, 
sans renoncer à celle de l* Encyclopédie ; voilà bien 
des projets et du travail; mads si Dieu l'approuve, 
il me donnera, malgré mon âge, le temps, les moyens, 
et la force de les exécuter. 

Je n'ai jamais perdu de vue l'intention que 
j'ai depuis si long- temps de me mettre dans un 
couvent à Paris 3 mais je ne trouvai point d'appar- 
tement vacant; j'eus l'espérance d'en avoir un dans 
quelques mois,.et je pris la résolution à Carlepont- 
de passer, en attendant, un mois ou six semaines à 
Paris pour l'arrangement 4e mes affisiires, et ensuite 
d'entrer dans un couvent, si j'y trpuvois un logement, 
ou d'aller à Mantes passer l'hiver. 

Pétrarque a paru sur la fin de iuon séjour à Car- 
lepont; aucun de mes ouvrages n'a eu plus de succès 
dans le public et dans la société. Les journaux, 
suivant leur habitude, libéraux ou royalistes, n'en 
ont rien dit du tout, ou n'en ont parlé qu'avec une 
grande malveillance, très-brièvement, et sans aucune 
citation ; mais cependant ceux qui en ont fait men- 
tion (entre autres le Journal des Débats^ article de 
M. HofFman), se sont accordés, dans tous les partis, 
à dire, en propres termes, que j^avois atteint dans 

volumes de mélange les articles que j^ai données, dans ce journal. 
Pose croire qu^on ne les trouvera ni communs, ni ennuyeux.--(2Vb^e 
de VAwUuT^ 

6* 



224 ' MÊMoiaES' 

cet ouvrage le plus haut degré de la perfection du 
style; ce jugement méritoit bien que Ton fît quelques 
citations, et, comme je l'ai dit, on n'en a fait aucune* 
Ceux qui travaillent aux journaux libéraux sont mal- 
veillans pour moi, parce que j'aime la religion, et 
que j'attaque sans cesse les prétendus philosophes. 
De petites jalousies et de petites querelles littéraires^ 
anciennes et nouvelles, mon indépendance, l'aversion 
que j'ai toujours eue pour toute espèce d'engagement 
dans un parti, donnent aussi aux journaux royalistes 
une constante majveillance pour moi. Ils soutien- 
nent la cause de la religion, et il est étonnant qu'ik 
aient passé sous silence un ouvrage aussi religieux 
que Pétrarqucy et qui a fait autant de sensation, 
quand ils louent continuellement les plus médiocres 
productions, et même les plus mauvsdses ; telles sont 
les injustices que l'on m'a fait éprouver, sans inter- 
ruption, dans tout le cours de ma longue carrière lit- 
téraire ; je n'ai eu ni preneurs ni défenseurs^ et au 
contraire, dans tous les temps, tous les partis ont 
été contre moi, et il m'a fallu supporter encore 
T>eaucoup d'inimitiés et de jalousies personnelles ; et 
psômi les gens qui m*aimoient, il ne s'est pas trouvé 
une seule personne qui ait eu le courage de prendre 
une plume pour die défendre. Je puis dire avec 
vérité, comme auteur, que j'ai eu à me plaindre de 
tout le monde, excepté du public. Cette singulière 
phrase est le précis fidèle de ma vie littéraire } et je 



DE MADAME DE GENLIS, 125 

dois être d'autant plus touchée de la faveur persévé-^ 
rante du public, que je ne la dois qu'à mes ouvrages. 
Je puis me rendre ce témoignage de n'avoir jamais 
écrit qu'avec une intention morale et religieuse, de 
n'avoir jamais fait une seule critique contre ma cons- 
cience, et de n'avoir critiqué vivement que ce qui 
m'a paru pernicieux ou dangereux. Je crois que je 
suis le seul auteur parmi nous qui, ayant autant écrit, 
et depuis si long^temps, n'ait jamais été en contra- 
diction avec lui-même. Je suis aussi le premier 
auteur qui ait eu l'idée de présenter toigours les ins- 
tructions religieuses sous des formes dramatiques 
et rcHnanesques. Il étoit impossible, dans le temps 
où j'ai vécu, d'offrir avec succès aux gens du monde 
des livres de morale et des traités de morale; des 
réfutations tout en raisonnemens, eussent-elles été 
parfaites, n'auroient assurément pas produit contre 
la fausse philosophie une impression aussi forte que 
celle de mes nouvelles et de mes romans: il n'v a 
certainement pas d'argumens qui puissent démontrer 
aussi bien l'horreur des principes philosophiques, que 
la scène (qui a été si remarquée) que j'ai placée dans 
les Parvenus, et dans laquelle mon héros se trouvant, 
pour la première fois, à une horrible séance des jaco- 
bins, soutient ensuite à son ami qu'il les a trouvés 
très-modérés, parce que, disciples des. philosophes, 
ils sont en effet mille fois plus modérés que leurs 
maîtres ; ce que mon héros prouve, par un grand 



126 MEMOIRES 

nombre de citations qui font frémir^ et qui sont tel- 
lement irrécusables^ que les disciples actuels de 
Voltaire, de Diderot et d'Helvétius, n'ont pas fait à 
cet égard la plus légère réclamation. Enfin, je crois 
que nul littérateur n'a peint avec autant de détails et 
plus de vérité les mœurs du dix-huitième siècle et du 
commencement de celui-ci, et n'a donné une idée plus 
juste du ton de la cour, de celui des gens du grand 
monde', et n'a présenté des caractères plus variés et 
mieux soutenus. ' 

Quant à mon influence, j'ose croire qu'elle a été 
utile à la religion, et que, par une. faveur particulière 
de la providence, ma foible ^ain a porté de redoutables 
coups à la faussé philosophie ; je me flatte encore 
d'avoir eu sur l'éducation publique et particulière une 
heureuse influence, notamment sur l'étude des langues 
vivantes que j'ai mise à la mode ; sur l'emploi des 
jeux et des récréations ; sur la gymnastique de l'en- 
fance et de la jeunesse, dont j'ai donné les premières 
idées dans mes Leqons d^une gouvernante. On me 
doit encore l'abolition totale des contes de fées, lec- 
ture autorisée jadis dans l'éducation de l'en&nce et 
de la première jeunesse. Le conte qui se trouve 
dans les Veillées du Château et que j'intitulai (il y a 
quarante ans) la Féerie de Vart et de la nature, a fait 
connoitre que le véritable merveilleux, puisé dans les 
œuvres du Créateur, '. surpasse infiniment tout ce 
qu'une imagination déréglée peut inventer en ce 



, DB MADAME DB GBNLIS, 127 

genre; et enfin ce conte a donné en général à la jeu- 
nesse le goût de la plus belle et de la plus attrayante 
de toutes les sciences, celui de Thistoire naturelle, 
science sur laquelle sont fondées les découvertes, les 
plus utiles, les plus brillantes, et par conséquent 
toute la magie des beaux-arts et même celle des arts 
d'industrie. En un mot, je crois avoir combattu 
avec succès le mauvais goût en tous genres, et parti- 
culièrement en littérature, l'affectation, l'emphase, le 
néologisme et le gsdimatias. 

Je quittai Carlepont le dernier de novembre 1819 ; 
M. d€ Valence m'ayant offert mille fois, depuis dix- 
huit mois de me loger, je lui demandai l'hospitalité 
qu'il m'accorda avec toute la grâce possible; une 
des choses qui me détermina, à cet égard, tut l'espé- 
rance de pouvoir contribuer à prévenir un procès 
entre lui et mon petit-fils. Je comptois ne rester 
chez lui que dix ou douze jours; mais, ks affaires ne 
finissant point, j'y restai infiniment plus long-temps, 
et sans pouvoir rien terminer. 

Dans les premiers jours de l'année 1820, madame 
la comtesse de Choiseul (née princesse de Beauffre- 
mont) m'envoya le présent le plus ingénieux et le 
plus charmant que j'aie reçu de ma vie: c'est une 
écritoire en bronze et >en dorures, magnifiquement 
travaillée, et portant une petite pendule surmontée 
d'une figure de bronze assise et tenant un livre d^or, 
sur lequel ces mots sont gravés : œuvres de Genlis^ 



126 MiâMOIEES 

Pétrarque et Laure. Ce sujet, qui sert de couvercle 
à récritoire, s'enlève et forme un superbe serre-pa- 
piers, qui, détaché, laisse voir Técritoire la plus riche 
et la plus élégante ; sur la base de cette écritoire sont 
gravés ces jolis vers: ' 

La dooce utilité d*ime telle lecture^ 
Ainsi que ce cadran qu'elle lemble hàter^ 
Suivra le cours des temps, et d^une gloire pure 
- Marquera les progrès, sans Jamais s*arréter. 

La forme, la proportion, le bon goût des omemens, 
la grâce et l'utilité de Tinvention rendent ce meuble 
véritablement unique, et l'ingénieuse amitié qui l'in- 
venta pour moi lui donne à mes yeux un prix ines- 
timable : je lui envoyai à ce sujet les vers suivant : 

Bans le tracas du nouvel an. 
Je rêveen paix devant mon écritoire. 
Les yeux fixés sur mon Joli cadran ; ~ 
Ce don si précieux retrace à ma mémoire 
Tout ce qui peut charmer mon esprit et inon cœur ; 
I>e la marche du tempe la redoutable imagée 
Ne m^oifre qu^un cercle enchanteur, ' ' ^ 

Sans efiroi, je songe à mon âge : 
La Jeunesse est ,dans le bonheur ! 
Ah ! sur mes derniers jours quel est'donc votre empire. 
Mes travaux maintenant me paraîtront si doux ! 
Je ne puis compter Pheure et Je ne puis écrire, 
Sans désormais penser à vous. 

C'est encore madame de Choiseul qui me donna. 



DE MADAMB DE 6ENLIS. 



129 



l'année suivante^ un écran dont voici la petite his- 
toire : 

Elle m'avoit demandé de lui donner un écran de 
main^ de mon ouvrage; je trouvai dans un vieux 
Hvre ce qu'on appelle le quarré magique, fotmhnt 
le nombre quinze en tous sens ; je traçai en or ces 
chifires, que j'entourai de couronnes de fleurs ; j'or- 
nai le tout d'une guirlande^ et sur le revers de l'écran 
j'écrivis les vers suivans: - 



4 


9 


2 


3 


5 


7 


. a 


1 


6 



Quinze eât un nombre que je hais, 
Et cette aTersion ne changera jamais 3 
C<^ quarré savant et magique 
N^offre rien à l'esprit qui lui plaise, ou le pique. 
Il faut convenir qu^à quinze ans - 
On est communément jolie ; 
Mais toi^ioars la fin du printemps 
En est la plus belle partie. 
A vingt-cinq ans on aime mieux: 

6** 



130 - MÉMOIBSS 

_ Cert râg« brillant de la vie, 
LonquMl n^est pas trop orageux. 
Sur un g^nd tapis vert, sor une table ronde. 
Les cartes attirant et fixant tout le monde, 
Quinze peut quelquefois paraître un nombre heureux ; 
Mais cependant la fortune inhumaine 
Rend le quinxe nn jeu désastreux : 
Ce nombre encore alors n*excite que ma haine. 

D'un quinze-vingt que le sort est affreux ! 
Souvent dans la vieillesse, hélas ! on doit s'attendre 
A ce destin si rigoureux. 
Et qui seroit pour moi doublement malheureux 3 
J'aime à vous regarder ainsi qu'à vous entendra 
Vous le savez, mon plaisir le plus doux 
Est de vous voir chaque semaine*: 
Jugez de mon chag^, figurez-vous ma peine. 
Quand je vous donne un riendez-vous. 
D'être remise à la quinzaine / , 

Après avoir reçu cet écran, madame de Choiseul 
m'en donna un que l'amitié rendit beaucoup trop 
flatteur, mais qui est si ingénieux, que je dois le 
citer par amour-propre pour elle; un côté contenôit 
le quatre magique et mes vers, entouré d'une guir- 
lande d'immortelles et de feuilles de chêne, portant 
des noix de galle, avec lesquelles on fait l'encre; 
l'autre côté portoit la réponse (qu'on va lire), enca- 
drée par une guirlande de petites couronnes de laurier 
au nombre de quarante, et dans chaque couronne se 
trouvent en petits caractères les titres d-un ou de 

* Tous les dimanches, au soir. 



DE MADAME DE GENLIS. 131 

plusieurs de mes ouvrages, de sorte que ce catalogue 
complet se trouve dans ces quarante couronnes. 
Voici la réponse : 

Ce nombre quinze, qui des ans 

Est l'époque la plus jolie, 

l^Test pas non plus l*un des instans 

Que je préfère dans ma vie ; 

Bien avant je vous admirois, 

Et c'est aimer quand Pâme est pure j 

Depuis, vous voyant de plus près|, 

Pal reconnu que la nature 

» 

STétoit, en vous f<»inant, pour ne rien oublier, 
Soumise à beaucoup plus qu'à trois fois quàintupUr 

Les grâces, les droits qu'elle donne. 

Et que rarement on pardonne \ . 
Car, pour mieux vous servir, elle aura nporcelés 
Ces beaux esprits, peut-étre, en un corps rassemblés. 

Qu'après un triple quinze on compte ; 

Mais comme vraiment j'aurois honte 
D'oser exagérer où tout est vérité. 
C'est bien exactement le tier9^ de quinze ôté. 
Mille talens divers sont joints à ce génie. 
Qui nourrit la jeunesse et consume l'envie ; 
Ah ! qu'il est malheureux celui qu'elle poursuit, 
Qui, jaloux du plaisir auquel il est réduit, ^ 

Repoussant la raison, craignant son assistance, . 
Vous hait, pour échapper à la reconnoissance ! 
Oui, plus à plaindre encor qu'un pauvre gutiue-vt'n^. 
Qui du moins sent, bénit la main qui le soutient, 
n endurcit son cœur, il ferme son oreille ! 
Que je sais mieux jouir ! heureuse dès la veille^ 
Quand accourant chez vous, ainsi qu'il m'est permis. 



132 MÉMOIRES ' 

Ce Jour heureux de la ■emaine. 
Attendu, désiré, hélas ! parfois remis 

A l'interminable quinzaine. 
Qu'avec oi^dl je sais que tous daignez compter. 
Qu'il m'est plus doux encor de vous voir redfuter : 
Enfin, bien installée à la placé chérie. 
De vos soins indulgens, enchantée,' enhardie. 

Est^n plus heureuse a quinze ans T 

Non, les attraits les plus puissans 
Ne pouiToient procurer ces heures fortunées. 

Et cet entier oubli du temps. 

Qui charment nos longues soirées ; ■ 
Mais un regret les suit, puisqu'il faut les finir. 
On s'arrache, on revient, on se sent retenir; 
Je réprouve toujonra j alors que l'on m'appelle. 
Qu'on m'a dit iquinze fois, dont en vain j'ai îHmi : ~ 
^ ÎPartez donc, il est tard, laissez reposer celle 
Dont l'esprit seul n'aura jamais dormi. 

Je revis, dans ce commencement d'année, et avec 
un grand plaisir, Astolphe de Custine : notre amitié 
s'est fortifiée durant notre absence ; il m'a écrit des 
lettres charmantes à tous égards, et qui contiennent 
de beaux vers de sa composition sur divers sujets; 
presque tous étoient des vers religieux. Ce jeune 
homme m'intéresse également par le nom qu'il porte, 
par ses nobles sentimens, par la vivacité de son ima- 
gination, et par l'étendue et l'originalité dé son esprit. 
Il m'a envoyé un charmant livre blanc de souvenirs, 
dont les deux premières pages contiennent un joli 
paysage, et des Vers de lui, qui se rapportent aux 
confidences qu'il m'a faites. 



/ 



D£ MADAME DE GENLIS. 133 

Voici les vers :. 

•L*amour afironte la tempête. 
Et rÎQsensé, dans son orgueil, 
Ma]g^é Torag^e qui s^apprète. 
Veut encore braver i^écueil. 

Crains le doux penchant qui t*entraine. 
Amour, fuis un espoir trompeur ', 
Cède à Tamitié qui t*eu chaîne, 
Pour te rendre le vrai bonheur. 

L*amitié, passion du sage, 
Résiste au temps qui nous détruit : 
C^est un abri pendant Torag^, 
C'est un flambeau pendant la nuit. 

Elle attend le cœur qui s^ égare; 
Corrigeant, mai^ avec douceur. 
Sa main bienfaisante répare 
Et les fautes et le malheur. 

Conservant le projet de donner au public des édi- 
tions épurées, avec des notes critiques de moi, de 
V Emile de Rousseau, du Siècle de Louis XIV^ et du 
«Sïèc/e de 'Louis XP] de Voltaire, j'y travaillai tou- 
' jours avec ardeur depuis mon retour de la campagne 3 
j'ayois déjà, à cette époque, presque fini mon travail 
sur Emile. Cet ouvrage, qui contient tant de so* 
phismes pernicieux et tant d'impiétés, mêlés à de 
très-beaux éloges de la religion, cet ouvrage, dîs-je, 
a corrompu un nombre infini de jeunes pères de 
famille, et déjeunes instituteurs. Il y avoit plus dç 



/ 



134 MÉMOIRES ^ 

trente-cinq ans que je ne Tavois lu : je Tavois totale- 
ment oublié, et cette lecture me causoit une surprise 
inexprimable ; l'expérience que j'ai acquise rendoit 
inexcusables à mes yeux ces extravagances et ces 
inconséquences ; c'est un bien mauvais livre en tous 
sens, il est même en général mal écrit, à Texception 
d'un très-petit nombre de morceaux ; le style en est 
également négligé, incorrect et diffus ; et enfin je ne 
connois pas de livre plus ennuyeux. J'en ai retranché 
toutes les choses contraires à la religion et à la morale ; 
et je combats, dans des notes, les contradictions sans 
nombre qui s'y trouvent^ et les folies systématiques 
que l'auteur y propose pour son chimérique élève ; 
cet ouvrage n'auroit jamais fait de bruit, s'il n'eût pas 
été fou. Mais cette folie, comme je l'ai dit ailleurs, 
il y a trente-six ans,n'étoitpas sans dessein ; Rousseau 
réunissoit à beaucoup d'esprit une extrême finesse : 
il avoit parfaitement calculé les moyens sûrs de réus- 
sir universellement dans ce temps : l'académicien 
Thomas avoit mis l'emphase à la mode, Rousseau 
exagéra ce défaut, surtout dans JSmiley où. il le porta 
souvent jusqu'au ridicule, particulièrement dans les 
déclarations d^amxmry de Pinnocente et modeste «S<o- 
phie à Emile ; et le vulgaire des jeunes gens appelle 
cela de F élévation, de la chaleur et (le l'énergie; il se 
montra passionné pour les femmes, et presque toutes 
le prirent sous leur protection ; les dévots lui pardon* 
nèrent son scepticisme et de véritables impiétés en 



DB MADAMB DE GENLIS. 135 

faveur de quelques morceaux religieux qu'ils se plu- 
rent à citer. Rousseau ne voulut point se déclarer 
nettement phihsophej 1®. parce qu'il ne pouvoit se 
résoudre à plier gous un chef; 2°» parce qu'au fond 
de l'âjne, il méprisoit le cynisme dégoûtant et l'effron- 
terie de leur doctrine toujours affirmative; mais 
néanmoins il ne fut pas sans ménagement pour la 
secte^ car, outre ses impiétés, il imagina, lorsqu'il 
voulut peindre le plus honnête, le meilleur et le plus 
vertueux des hommes, de donner à cet homme un 
athéisme incurable ! • . • • Tel est M. de Volmar dans 
la Nouvelle Héloise ! et ce même Rousseau a dit et 
répété, dans d'autres ouvrages, que l'athée qui sou- 
tiendroit qu'il ne seroit pas capable, s'il pouvoit, de 
commettre tous les crimes les plus atroces pour le 
moindre de ses plaisirs, seroit un men^et<r/*! . • .C'est 
encore ce même Rousseau qui a dit : Tenez votre 
dme en état de désirer que la religion soit vraie, et 
vous rien douterez jamais. Et voilà comme il a plu 
à tout le monde, et comme tout le monde a toléré 
sans efforts ses inconcevables contradictions. Quant 
au génie qu'on lui accorde, il n'en a pas eu plus que 
les autres incrédules; ce qu'il y a de mieux dans 
Emile est servilement pris de Montaigne et de 

* Rousseau a pillé Ricfaardson, en calquant sur Clarisse et miss 
Howe ses deux caractères de Julie e^ de Claire. Il est vrai que, 
pour se les approprier, il les a entièrement gàtès. — (Note de 
VAftieur.) 



136 MÉMOIRES 

Balzac ;* et il est impossible de montrer du génie 
avec des inconséquences sans nombre, et par consé- 
quent l'incapacité absolue de faire un bon plan, et 
lorsqu'enfin on a fait des romans, qui sont tous égale- 
ment dépourvus d'imagination et de conceptions 
ingénieuses et neuves. 

• Casimir vint me voir deux fois dans les commen- 
cemens dé mon séjour, rue Pigale, chez M. de Valence. 
Sa conduite à Mantes est au-dessus de ce que je pour 
vois désirer ; ce n'est point par lui que j'en ai su les 
détails. Il n'existe pas dans le monde une personne 
qui ait plus que lui l'aversion de se vanter de ses 
bonnes actions; et si ses occupations multipliées ne 
Tempéchoient pas de lire ces Mémoires, et si d'ailleurs 
je u'ordonnois pas que, dans l'impression de cet ou- 
vrage, on ne retranchât pas une ligne de tout ce qui 
s'y trouve écrit, je suis bien sûre qu'il en ôteroit 
presque tout ce qui le regarde. Je n'ai connu le 
détail de sa conduite à Mantes, que par madame la 
duchesse de Bourbon» qui le tenoit d'une amie qui 
est établie dans cett^ ville (madame la comtesse de la 
Saumez.t) Madame la duchesse de Bourbon, qui 
s'intéressoit à Casimir, lui avoit demandé de ses 
nouvelles : elle trouva sa réponse si touchante que, 

* J^ai cité ce passage tout entier dans un de mes derniers ouvrage, 
^[N(âe de r Auteur.) 

f Fille du célèbre Gerbier, et digne de son père par ses nobles sen- 
timens et par toutes les qualités du cœur et de resprit.— (iVbte de 
VAuieur,) 



JDE BiADAMB DB GBNLtS. 137 

bien sûre du plaisir qu'elle me feroit^ elle me l'envoya ; 
et cette lettre contient les détails de la conduite édi* 
fiante de Casimir et de sa femme^ et de tout ce qu'il 
a fait pour des prisonniers condamnés à murt^ et du 
courage et de l'humanité qu'Û a montrés dans un 
incendie. Casimir, après cet événement^ vint deux 
fois de Mantes à Paris, pour me voir, et il ne me dit 
pas un seul mot de cette aventure. Je respecte moi- 
même la modestie de Casimir, et je n'en dirai pas 
davantage ; j'ajouterai seulement qu'il est doublement 
utile et beau de donner de tels, exei^ples, dans la 
jeunesse. 

Malgré tous mes travaux et toutes mes occupations, 
je trouvai encore le moyen de faire un petit ouvrage 
particulier que j'écrivis de ma main, dans un livre 
relié en maroquin et que j'ornai de vignettes et de 
culs-de-lampe, peints par moi. Ce manuscrit de 
cent pages, d'une écriture très-fine, en feroit à peu 
près trois cents d'impression in«12 ; il a pour titre. 
Essai sur les beaux-arts. Je crois qu'il contient des 
idées neuves, particulièrement sur la musique instru- 
mentale ; je n'en ai fait aucun brouillon, et je n'en ai 
gardé aucune copie. 

Voici pourquoi j'avois fait cet ouvrage : une ser- 
vante avoit brisé la belle harpe qu'Alfred a emportée, 
il l'a renvoyée à Paris pour la faire raccommoder par 
M« £rrard ; je lui mandai que je me chargeois du 
raccommodage et de tous les frais 3 sa reconnoissance 



138 MÉMOIRES 

fut si vive et si touchante, que je résolus de lui (sûre 
encore, dans ce genre, le plus beau de tous les pré- 
sens, une superbe harpe à demi-ton de la nouvelle 
mécanique d'Errard, sur laquelle on peut jouer, com- 
me sur le piano, toutes les modulations possibles. Il 
falloit cent louis pour acheter une harpe de ce genre : 
je ne les avois pas, j'imaginai de faire le livre dont je 
viens de parler et de le proposer en paiement à Errard, 
qui l'accepta sans difficulté ; mais madame de Choi- 
seul, pensant que pour Alfred j'en pourrçis tirer un 
meilleur parti, eut l'idée de le faire proposer à M. le 
comte de Sommariva, amateur si magnifique et si 
éclairé ; j'eus l'idée, pour faire sûrement agréer ma 
proposition, de joindre à ce livre un Catalogue pitto- 
resque de son beau cabinet de tableaux. Madame de 
Choiseul, avec son affection accoutumée pour moi, se 
chargea de cette négociation par le moyeu de madame 
la marquise de Grollier, amie de M. de Sommariva, 
et qui, avec une bonté parfaite, a écrit en Italie à 
M. de Sommariva, pour iui faire ma proposition, 
J'attendois sa réponse, qui fut extrêmement favora- 
ble j alors, j'envoyai à Alfred la vieille harpe bien 
raccommodée, une belle toute neuve à demi-ton, et 
comme je lui avois déjà sacrifié la mienne, il eut en sa 
possession trois excellentes hai*pes, tous frais de port 
et d'emballage payés. Je m'applaudis de lui avoir 
fait ce présent, puisque, -par son étude et son génie 
de' mécanicien, il est parvenu, en fort peu de temps, 



DE MADAMX IXE GKNLJS. 139 

à faire parfaitement toutes les mécaniques les plus 
compliquées d'Errard. 

Anatole de M ontesquiou^ qui m'avoit déjà montré 
beaucoup de très-jolies fables dé lui^ m'étonna^ dans 
le cours de cette année^ en me lisant des fragmens 
d'une tragédie qu'il venoit de finir^ qui est intitulée^ 
FTmda, reine de Pologne. Il y a véritablement beau- 
coup de talent dans cette pièce, et je vois, avec un 
extrême plaisir, que le jeune auteur acquerra sûre- 
ment une juste célébrité 5 l'amitié si tendre que j'ai 
pour lui me fera sentir vivement tous ses succès. 

A cette époque, madame de Choiseul me mena 
chez madame Lebrun, dont j'admirai les ravissans 
ouvrages; je savois qu'elle devoit faire pour une 
église un tableau représentant sainte Geneviève, et 
qu'elle désiroit vivement que je lui donnasse les vers 
que j'ai faits sur cette sainte, qui ne sont point dans 
YAlmanach des saints, que je publiai, cette année ; 
je les lui donnai, en y ajoutant un envoi que je lui 
adressai. Voici les vers de sainte Geneviève, et mon 
envoi : 

SAINTE GENEVIÈVE. 

Prier Dieu, g^arder ses troupeaux, 

Filer, rêver, contempler la nature. 

Se reposer sur la verdure 

Avec sa croix et ses fuseaux : 
Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux ! 

Innocente et simple bergère, 
A Tabri desméchans que ton sort fut heureux ! 
Combien doit t*envier, à son heure dernière, 

Le jnondain, ou Tambitieux ! 



X 



140 MBMOIRBS 

ENVOI A Mme LEBRUN. 

J*ai parlé de set moenruy J*ai parié desa yie: 
Mail pour la peindre il faudroit vos coalears. 

Et de vos pinceaux enchaotears 

La douce et brillante ma^^e; 
Ma main n*a^ pu tracer qu'un demin imparfait. 
Et voua nons oflHrex nn raviasant portrait. 

J'appris peu de jours après Texécrable attentat qui 
priva la France d'un prince digne d'être aimé, et les 
beaux-arts, d'un protecteur généreux ; sa mort fiit 
sublime 1 La magnanimité, la sensibilité touchante, 
la piété, et le courage, sans aucune ostentation, qu^il 
montra dans ses derniers momens, ne peuvent être 
inspirés que par les sentimens les plus purs de la 
religion, qui développe et qui exalte, à cet instant 
suprême, tous les sentimens élevés ; et, comme Ta 
dit l'un de nos plus éloquens orateurs,* JLes grandes 
âmes paraissent être faites pour la religion. Cet 
événement affreux et tous ses détails me causèrent 
tant de saisissement;, d'attendrissement et d'horreur, 
que ma bonne santé en fut véritablement altérée ; le 
général Valence, mes enfans, mes élèves, mes amis, 
partagèrent tout ce que j'éprouvai à cet égard ; pen- 
dant plus de quinze jours, nous ne pouviohs parler 
d'autre chose ; chaque détail ajoutoit à nos regrets, 

* 

à notre profonde tristesse, et à notre admiration pour 

» 

• MassilloQ. 



Bfi MADAME DB t^BNLIS. l4l 

Tauguste veuve de cet infortuné prince. Laçons-* 
temation fut générale parmi le peuple, et dans toutes 
' les classes ; on découvrit des trésors jusqu'alors in- 
connus de bonté^ et les actions les plus touchantes de 
ce malheureux prince ; son oraison funèbre se com- 
posoit ainsi par des faits et des récits qui se trouvoient 
dans la bouche de tout le monde, et l'éloquence n'y 
pouvoit rien ajouter : les pleurs et les gémissemens 
d'une foule de pauvres, qui entouroient l'Elysée- 
Bourbon, étoient plus éloquens que les discours des 
plus grands orateurs ne pouvoient l'être. 

Le célèbre Dupuytren, et les autres chirurgiens qui 
firent l'ouverture de son corps, dirent que, anatonii- 
quement parlant, il étoît impossible qu'il eût pu sur- 
vivre quelques minutes au coup mortel qu'il reçut. 
Il y survécut six heures^ et demie, avec toute sa tête 
et sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment; 
C'est un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren, 
qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n'a 
jamais rien observé d'aussi frappant et d'aussi su- 
blime ; et il en fut tellement touché, que, depuis ce 
monient, sa piété est aussi vive que sincère, je tiens 
ce fait d'une personne qui le voit presque tous les 
jours. Madame la duchesse de Berri montra, dans 
cette occasion, une sensibilité et une élévation d'âme 
qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La 
douleur de toute la famille royale fut bien touchante. 
Mademoiselle d'Orléans, que j'eus l'honneur de 



142 MÉMOIRBS 

voir dans les premiers jours de cette horrible catas* 
trophe, en étoit bien profondément affectée, ainsi que 
M. le duc d'Orléans: l'un et Taiftre me contèrent 
une infinité de traits intéressaus de la mort et des 
sentimens sublimes de monseigneur le duc de Berri ; 
sa piété fut celle d'un saint, et son courage celui d'un 
héros. Les dames de madame la duchesse de Berri, 
qui accoururent dans ce moment fatal^ 4toient en 
habits de fêtes, parce qu'elles sortoient d'un bal ; 
elles étoient toutes couvertes de fleurs et de clinquans : 
elles entourèrent, dans ces costumes, le lit du prince 
à l'agonie, et la robe blanche de madiame la duchesse 
de Berri, garnie de roses, fut trempée de sang, les 
princesses mêmes en avoient des éclaboussures sur 
leurs vêtemens. Pendant ce temps, à deux pas de 
/ cette scène d'horreur, l'opéra continuoit : on chan- 
toit et on dansoit ; quand dans le premier petit salon, 
où l'on établit d'abord le malheureux prince, on 
ouvrit une porté pour donner de l'air, on entendit 
distinctement l'orchestre et les voix. 

M. de Chateaubriand eut la bonté de m'envoyer 
une brochure qu'il fit "très-promptement après la 
mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéres- 
sant écrit sera toujours un monument précieux par 
les faits qu'il contient, par le talent et la pureté de 
principes ef d'intentions qu'on y trouve, et qui ont 
illustré déjà tous les ouvrages précédens du même 
auteur ; je lui reprochai seulement, dans le temps. 



I 

DE MADAME DE 6ENLIS. ^143 

d*avoir omis^ dans ce morceau historique, un trait 
admirî^ble de la ^vie de son altesse royale Madame, 
duchesse d'Ângouléme."*^ 

M. Dupuytren * fit aussi une excellente relation 

* Ce trait est d*ane telle sublimité qu^on ne peut s^empécher de 
le rapporter ici: Le vertueiyc confesseur de Louis XVI, Pabbé 
Edgeworthy après avoir assisté dans leurs derniers moniens, avec 
un zèle admirable, des prisonniers républicains français, prit la 
maladie contagieuse dont ils étoient atteints. S. A. R. Madame, du- 
chesse d*Angoulême, qui se trouroit dans le même lieu, demanda 
et obtint de monseig^neur le duc d'Angouléme, d*aller sur-le-champ 
soigner ce digne ecclésiastique, qui avoît exposé sa vie en donnant 
à notre auguste et malheureux roi les dernières consolations de la 
religion ; il falloit bien de la piété et de la force d*âme pour ne pas 
refuser une telle demande. S. A. R. n*hésita point à accorder cettç 
touchante permission. Auœitôt, Madame, duchesse d^Angoulême, 
malgré Taffreux danger de prendre une maladie épidémique et mor- 
telle, se rendit auprès de Tabbé Edgewortb, et le soigna avec Passi- 
dnité et toute Taffection que pouToit produire une piété qui étoit â la 
fois angélique et filiale. Le saint abbé mourut ; Madame, duchesse 
d^Angoulême, ne fut même pas malade : ainsi le del renouvela pour 
elle le miracle qu^il avoit déjà fait pour les illustres filles de Louis 
XV.— (2Vbte de V Auteur.) , 

• A dix-sept ans M. Dupuytren fut nommé professeur à PËcole 
de Santé de Paris^ et ouvrit des cours de chirurgie et des eours 
d^anatomie. Il succéda à M. Dumeril dans la place de chef des 
travaux anatomiques ; et à viog^-quatre ans, il obtint la plaoe de 
chirurgien en second de PHÔtel-Dieu de Paris. Il en est chirurgien 
en chef depuis 1815. M. Dupuytren a perfectionné et même inventé 
plusieurs instrumens. Sa clinique est suivie par no grand nombre 
d^élèvesj auxquels il ne permet peut-être pas assez de Joindre Tex- 
pêrience de la main et Fusage des Instrumens, à Tinstruction quMIs 
tirent de ses leçons. M. Dupuytren a publié plusieurs Mémoires, 



144 MÉMOtàSd 

de ce tragique événement. Cet écrit, qui fait tant 
d'honneur à sa supérieure habileté, à son esprit, à son 
Ame, et même à sa manière d'écrire, n'a point été 
rendu public. M. Dupujrtren, avec la plus aimable 
obligeance, voulut bien m'en donner deux exem- 
plaires. 
Dans le cours de cette année parurent les poésies 

de M. de Lamartine*. Ce jeune homme n'avoit que 

* 

uu« Théê9 et deux Dtêeowrs relatifs à Fart quMl pratiqoe. Ce pro- 
AMMur célèbre furtout par la hardieese et la dextérité de ses opéra- 
tloDt, est né à Pierre-Buffière en 1778.— ^iVofe de P Editeur J 

• Vli^le et Racine sont peut-être les deux seuls poètes dont le 
talent n*aU point subi ces inégalités, ces faiblesses, et, si je puis 
ni^exprimer ainsi, ces lassitudes qui semblent prouver que le génie 
aussi a besoin de repos et de sommeil* Où Je trouver beauepup de 
beautés, dit Horace, Je ne suis pas blessé des défauts. Les poésies 
de M. de Lamartine me donnent aussi cette heureuse insensibilité. 
Dans sa Lettre à M. Casimir Delavigne, il y a sans doute plusieurs 
choses à reprendre, mais Je n^en ai point g^dé le souvenir, tandis 
que les vers suivans sont restés dans ma mémoire : 

D^un ton plus Aunilier, d'une voix plus touchante. 
Je voulois te parler et voilà que Je chante. 
Ainsi quand sur les bords du lac qui m'est sacré. 
Séduit par la douceur de son flot axuré. 
Ouvrant, d*un doigt distrait, Tanneau qui la captive, 
J'abandonne ma barque à Tonde qui dérive, 
Je ne veux que raser, dans mon timide cours, 
De ses golfes rians les flexibles contours. 
Et sous le vert rideau des saules du bocage, 
Glisser en dérobant quelques fleurs aii rivage. 
Mais du vent qui s'élève un souflein aperçu 
Badine avec ma voile et Penfle à mon insu ; 



BE MADAMB I>£ i&ENLIS. 145 

vingt-six ans; il est aussi estimable par sa conduite 
que remarquable par son talent, il est petit-fils de 
madame Desrois, ancienne sous-gouvernante de mes 
élèves, qui ne lui furent confiés que dans leur pre- 
mière enfance*. * La vieille comtesse de Rochambeau 
étoit alors gouvernante, madame Desrois souffrit 
beaucoup sous ses ordres ; elle venoit me conter tous 
ses chagrins, que j'eus toujours le bonheur d'adoucir, 
en les détaillant à mesure à madame la duchesse de 
Chartres ; madame Desrois me montra alors la plus 
vive reconnoîssance, et je n'ai rien fait depuis qui aft 
dû altérer ce sentiment ; des sujets particuliers de 
mécontentement ne m'ont point empêchée de m'in- 
téresser vivement à son petit-fils. J'eus même l'hon- 
neur de parler de lui à mademoiselle d'Orléans, et de 
lui dire qu'il étoit bien digne d'elle de le protéger 
de tout $on pouvoir; cette aimable et sensible prin- 

JLe flot silencîevx, sur la liquide plaiae^ 
Pousse insensiblement la barque qui m'entraîne. 
L'onde fuit, le jour tombe; et, réveillé trop tard, 
Je vois le bord lointain fuir devant mon regard. 

(JNote de VEditeHr,) 

* Les princes lui furent seulement confiés, . car mademoiselle 
d'Orléans et sa sœur jumelle n'avoient pas un an lorsqu'on lès remit 
entre mes mains, parce que je l'avois ainsi désiré, quoique l'usage 
constamment suivi jusqu'alors eût toujours été de ne donner une 
gouTernante aux princesses qu'à la fin de leur adolescence, à qua- 
torze ou quinze ans. — {Note de V Auteur,) 

TOME VI, 7 



146 m£moib£s 

cesse avoit déjà fait plusieurs démarches pour l'i 
tacher à une ambassade*. 

Quant aux poésies de M. de Lamartine^ on y 
trouve de Tespritj du talent, de beaux yers^ et de» 
sentiniens religieux; mais le fond de ses MéditaHons 
e%t commun, il s'agit toujours des regrets causés par 
la mort d'une maitreisse adorée; les regrets d'Ycrang 
(dans ses Nuits) sur la mort de sa fiUe^ sont plus 
purs et plus touchans! D'ailleurs, M. de Lamar- 
tine n'est pas d'une bonne école, et Ton rencontre 
dans %e^ Méditations beaucoup trop de vers ambitieux 
et de phrases hasardées ; il seroit bien à désirer qu'un 
jeune hommie, né avec da si heureuses dispositions, 
et une si belle âme, attachât plus de prix à deux 
choses qui assureront toujours la durée des ouvrages; 
la propriété de l'expression, et la clarté. Il se ren- 
contre malheureusement, parmi les beaux vers de M« 
de iTamartine, beaucoup d'expressions impropres, 
comme par exemple, celle-ci: Des ptis rêveurs ; ily 
a aussi une de ses Méditations qui forme un morceau 
complet et fini, et qui ne contient que d'afireux 
blasphèmes contre la Providence; l'auteur réfute 
victorieusement ces impiétés dans la Méditation 
suivante; mais il auroit dû placer la réfutation à 
côté des blasphèmes, et non dans une pièce de vers 

* M. de Lainartine fut depuis attaché à Pambassade 4e Naplea» 
et 11 vient d^étre très-réceminent nommé secrétaire de légation^ à. 
F]orenoe.^iVo^« de V Editeur.) 



DB MADAMR DE GBNLIS. 147 

séparée. Je suis bien persuadée que mes éloges ne 
me feront point pardonner des critiques, qui bles- 
seront d'autant. plus l'auteur de ces belles Médita- 
tions, qu'il est impossible de les attribuer à la mal- 
veiUance, et d'y répondre raisonnablement. 

M. de Lamartine a fût beaucoup de lectures dans 
les, salons, et l'on n'a pas manqué d'y applaudir les 
choses que je condamne; car, c'est ce qui arrive 
toujours dans la société, on y prend l'obscurité, et 
souvent la plus choquante impropriété de mots et 
d'expressions pour du sublime. Ceci rappelle ce que 
j'ai déjà cité de M. de La Harpe, et qu'il est bon de 
répéter ici. M. de La Harpe, lisant partout jadis sa 
Mélanie, excita un enthousiasme universel, par le 
plus mauvais vers de cette pièce que toutes les fem- 
mes citoient avec transport. En parlant des reli- 
gieuses qui s'enferment pour jamais dans un cloitre, 
il dit : du moment où elles y entrent; 

La tombe se referme, et Ton y meurt long-tempt. 

I s 

S'il eût dît qu'on y souflfré une longue agonie, la 
pensée étoit commune, et n'auroit frappé personne; 
mais an y meurt long-temps parut neuf, parce qu'on 
n'avoit jamais eu l'extravagance de dire que la mort, 
qui n'est qu'un instant, se prolonge long-temps; et 
l'on trouva ce vers admirable. Voilà les ju^mens 
de société, depuis les Éloges de Thomas, si beaux, à 
plusieurs égards, mais souvent si amphigouriques, et, 

.7* 



148 MéliOIBBS 

par cette raison, si prônés et si admirés dans le temps. 
On se plaignoit déjà du néologisme et du galimatias, 
quelques années après la mort de Louis le Grand; 
Fontenelle et Lamothe furent, sous ce rapport, jus- 
tement critiqués. Dans un ancien ouvrage très- 
curieux, intitulé Dictionnaire néologique, imprimé en 
1728^ on trouve ces vers qui n'ont pas vieilli : 

Toute laugue ai^ourd*hai devient énigmatiqae; 
On entend peu le grec, assez peu le latin : 
Je craint pour le français un semblable destin ; 
A force de chercher quelque chose qui pique. 
Du nouveau, du brillant, ou bien du gracieux. 
On donne dans l^obscur, le faux, le précieux : 
Et souvent Torateur, plus souveut le poète. 
Dans son propre pays a besoin dMnterprète^ 

Qui puisse expliquer au lecteur 

Ce qu*a voulu dire Fauteur*. 

Anatole de Montesquiou fit paroitre un joli petit 
recueil imprimé de ses poésies ; il écrivit sur Texem- 
plaire qu'il m'envoya les vers suivans : 

** J^ai TU, dans vos écrits charmans, 
M QuQ Part de vivre heureux est le secret du sage 3 
** Je leur dois ma raison, mes goûts, mes sentimens : 

<* Mon cœur vous devoit cet hommage.** 

J'avois, à cette époque, fini, depuis plusieurs mois, 
mon travail, P. HxxrJEmile; 2°. sur le Siècle de Louis 

* L*auteur anonyme, qui a pris ces v«rs pour épigraphe, dit lea 
avoir tirée du Jfercure, du 7 septembre 1727. — (Note de V Auteur.} 



DE MADAME DÉ GENLIS. , 149 

XIFy et V Abrégé du siècle de Louis XF, par Vol- 
taire; j'ai voulu seulement épurer ces ouvrages, et 
les rendre tels que les jeunes instituteurs, et les 
jeunes gens qui entrent dans le monde, puissent les 
lire sans danger de corrompre leur jugement, leur 
esprit et leur cœur, par les mensonges impudehs, les 
Bophismes et les impiétés qui se trouvent dans ces 
ouvrages : je n'ai pas mis à ces éditions épurées une 
seule phrase de moi dans le texte, dont je me suis 
bien gardée de retrancher les inconséquences et les 
mensonges, qui n'ont rien de corrupteur. Je ne 
' m'abjusai point sur l'animosité nouvelle qu'excite- 
roient contre moi ces aouvelles éditions ; mais je 
crus faire une chose utile et religieuse, et avec cette 
persuasion, rien ne peut me décourager. Je fis en 
outre des notes toujours approbatives sur un ouvrage 
admirable, en un gros volume in-8°. de plus de six 
cents pages, qui, depuis cinquante ans, étoit tombé 
dans le plus profond oubli; les philosophes Tétouf- 
fèrent à sa naissance, et n'en dirent pas un seul mot 
dans leurs écrits, parce qu'ils en reconnurent la 
supériorité. Je n'en avois moi-même jamais en- 
tendu parler, et même, quand j^ai fait mon ouvrage 
sur la religion, c'est M. le chevalier d'Harmensen, si 
instruit et si spirituel, qui fit cette heureuse décou- 
verte, qui m'apporta ce livre, qui a pour titre. Caté- 
chisme philosophique^ ou Recueil d* observations pro- 
pres à défendre la religion chrétienne contre ses 



150 MéMOlRBB 

ennemis ; par M. Tabbé JBlexier de Réval, avec cette 
épigraphe : 

<< PkOoaùpkia cateehiêfMu adfidem,^ 
Cyriixus Alex. 

Je compte^ si Dieu le permet, ajouter encore à ces 
réimpressiont épurées les ouvrages suivans : Charles 
XII,, et Pierre le Grand, de Voltaire ; VJEssai swr 
les mœurs des nations, du même ; V Histoire poHti^ 
que et philosophique des Européens dans les Indes, 
de l'abbé RaynaL* 

* Je commençai ce travail par V Essai sur Us Mœurs des Nations^ 
de Voltaire ; mais après cette lecture, je trouvai cet ouvrage si odieux, 
s! mauvais, et si plat d\in bout à Tautre, et teUemept rempli d'er* 
reurs, de bévues et de mensonges, que je renonçai, sans retour, à 
ridée de IVpurer; je pensai avec raison qu'une production si détestable 
ne pourroit jamais être réimprimée que dans une édition eùmpactty 
et que d'ailleurs nul libraire, nul spéculateur, n'auroit la folie de ta 
présenter de nouveau au public. Je n'ai pafi en le tempe enneore de 
. taire des notes à€%arle# AT//, et à Pierre U €frtmd; le premier de 
ces ouvrages est agpréable à lire, quoique le style en soit souvent trop 
négligé ; et ce livre contient tant de faits contradictoires, inexacts, et 
tant de faussetés, qu'il n'est en général qu'un roman et non une histoire. 
Quant à Pierre le Orand, les partisans même de M. de Voltaire con. 
viennent que cette histoire est tout-àfait manquée ^ nul sv^ei pourtant 
n'étoit plus beau, le héros ne ressemble â aucun autre : il fut, en poli- 
tique et en législation, ce que fut parmi nous, en littérature, le grand 
Ck)rneille; fondateur heureux d'un empire immense, il en assura la 
gloire et la prospérité, en le tirant de la barbarie ; législateur éton- 
nant, il donna des^lois à des peuples qui n'avoient point de Areln ; il 
éclaira des esprits plongés dans les plus épaisses ténèbres; il 
fit naître l'industrie du sein de la paresse ; il sut également instruire, 
combattre, vaincre et régner. Il n'y a, dans l'histoire de WT. de Vol- 
taire, ni trwt caractéristique, ni grandeur d'âme, ni peintures atta- 



DB MADAlffiK I>B 6RNLIS. 151 

' On fit cet hiver^ chez madame de Grollier^ une lec- 
tnre tout haut devant trente personnes^ de mon 
Essai sur les beaux^arts^ manuscrit queM.de Som- 
majriva Isdssa en dépôt entre les mains de madame de 
Grollier jusqu'à son retour à Paris. Cette lecture eut 
le plus grand succès : elle fut faite par M. de Vimeux, 
qui, dit-on, lit dans la perfection. Ce qu'il y a de 
particulier à cet ouvrage,* c'est que je l'ai fait, non- 
seulement sans aucun brouillon, mais sans aucune 
rature, puisque je l'ai écrit sur un. livre blanc relié ; 
je Toudrois, pour répondre à la confiance de M. de 
Sommariva, qu'il ftlt un chef-d'œuvre. 

J'allai avec madame de Choiseul faire une visite à 
madame de GroUier. Je ne me console pas qu'une per- 
sonne ai charmante, et qui a des talens si supérieurs^ 
soit aveugle ; elle est sans exception, le seul peintre 
de fleurs qui ait su mettre dans ses compositions de 
Fesprit, de l'intérêt et de l'imagination 3 il y a tou- 

çhantet, ni rien enfin de ce qui devroit naturellement s^y trouver.*- 
Cet ouvrage est àrefaire, et tout écriyain estimable peut Tentrepren- 
dre saas aucune présomption. 

JM fait et fini le travail sur VHiiMre politique et phiiosophique 
des JEuropéetu dans les Indes, dePabbé Raynal, et même avant qae 
le Journal des Débats, dans un de ses numéros, ait invité les gens 
de lettres ft faire cette grande et ntile entreprise ; j*ai mis à ce travail 
tout le soin et toute la réflexion dont je suis capable ; J*ai îeM un 
très-grand nombre de notes que j^ai en le temps de relire et de médi- 
* ter, et dont pavone que Je suis contente. Je n*ai point encore fait 
imprimer cet ouvrage j J'en reparlerai dans ces Mémoires avec plus 
de détail.— fiVo#e de V Auteur J 



1$4 HÉMOIRES 

le soir même une lettre de M. le duc de Glocester, 
que j'ai gardée comme un souvenir précieux. 

Je reçus aussi de Dresde une lettre de cette jeune 
et charmante Polonaise^ madame la comtesse de Za- 
kska, dont yai déjà parlé: elle m^envdyoit une 
grande miniature ravissante, rej^ésentaot une vierge 
et Tenfant Jésus, d'après l'un des plus beaux tableaux 
de la galerie de Dresde, et que j'eavojm sur-le- 
champ à Casimir. 

Madame de Ghoiseul me fit faire eonnoissance 
avec M. le vicomte de Saint-Priest, fils de l'ancien 
ambassadeur de Turquie ; j'ai beaucoup- vu son père 
chez madame de Gourgues dans ma première jeu- 
nesse : je le regardois avec un grand respect, parcç 
qu'il avoit passé plusieurs années à Constaniinople ; 
sa conversation étoit aimable et instructive 3 son fils 
m'intéresse également par son esprit, sa douceur, son 
goût pour les arts, et la singularité de sa destinée^ ; 
sa vie est un véritable roman, lia épousé une Russe, 
il a des enfans dont il a dirigé l'éducation avec le 
{dus grand succès^ son fils, qui étoit alors à peine 
sorti de Taddiescence, donnoit déjà des espérances, 
qu'il a pleinement justifiées depuis. 

Durant ce même hiver je voyois souvent aussi 
madame la maoquise de Montcalm :-^ eHe m'avoit 
demandé quelques lignes de mon écriture, et je lui 

• J'en parlerai avec plus de détail par la suite.— (Note de 
VAuteur.) 



Dfi AIADA.ME DB 6BNLI9. 155 

portai des réflexions sur Tespérance^ et faites pour 
elle ; je les écrivis de ma main d'une écriture extrê- 
mement fine^ sur un petit papier grand comme le 
doigt. Cette personne si intéressante par ses malheurs, 
sa conduite, son esprit et son caractère, est jeune 
encore, mais toujours malade, souffrante, ne pouvant 
marcber, et toujours sur une chaise longue; sa 
pieuse résignation est devenue en ellç un sentiment 
si profond, si vrai, qu'il semble ne lui rien coûter ; 
elle a un beau visage et une physionomie touchante 
qui va au cceur; on croiroit que M, de La Harpe, 
dans ses vers sur la mélancolie, a voulu peindre l'ex- 
pression de ses yeux, lorsqu'il dit : 

Son regpard triste et doux implore la pitié ! 

Mais ses discours ne la demandent point ; elle ne 
parle jamais de ses souffrances ; eUe est toujours prête 
à partager celles des autres; il y a dans toute sa per- 
sonne un calme d'autant plus frappant, qu'il contraste 
a sa situation j ce calme n'est jamais insipide, parce 
qu'il est toujours uni à la sensibilité : c'est la paix 
d'une belle âme et non l'insouciance de l'égoïsme ; 
son esprit a de la justesse, de la finesse ; sa conver- 
sation est toujours douce, attachante et solide. Un 
jour je vis chez elle M % le duc de Richelieu, son frère, 
que je n'avois jamais rencontré ; je fus charmée de 
son entretien, que je trouvai simple, naturel, agréable ; 
je n'ai vu à personne une physionomie qui soit à la 



166 MÉHoiaBs 

foi» plus douce^ et plu» animée ; j'ai on grand fond 
d'admiration pour Thomme qui s'est conduit avec 
tant de dignité dans Témigration^ et pour le fonda- 
teur d'Odessa.* 

Quand je songe au nombre infini d'ennemis que je . 
me suis faits, je suis véritablement surprise de n'en 
être pas plus eifirayée ; les uns me baissent pour 
d'anciens démêlés littéraires, dans lesquels j'eus 
Vimpnuhnce d'avoir toujours raison ; les autres, parce 
qu'ils ne veulent pas que l'on défende la religion, et 
que l'on ne soit pas prosterné devant Voltaire ; j'ai 
contre moi tous les philosophistes et leurs disciples, 
tous les littérateurs romantiques, tous les innpmbra- 
blos écrivains qui ne savent pas écrire ; toutes les 
femmes galantes qui ont une aversion naturelle pour la 
saine morale; tous ceux qui, joignant à des talens et 
à de bons principes beaucoup d'amour-propre et une 
grande ambition, sont excessivement ennuyés de la 
ténacité d'une vieille femme, de l'indulgence du pu- 
blic pour elle, et des succès qu'elle obtient si cons- 
tamment, en soutenant la cause dont ils voudroient 
(*tre les seuls défenseurs remarquables ; ils trouvent 
fort mauvais qu'une femme ose à cet égard entrer 
en partage avec eux. Enfin, j'ai pour ennemis cer- 
tains ultras qui pensent qu'on n'est véritablement 

* A répoque où J^écrivois ceci, M. de Ricbelîeo vivoit eneore. 
*■> Not€ iU V Auteur,) 



DE MADAME DB GBNLXS. 157 

monarchique qu'en aimant le despotisme, les lettres 
s de cachet, les anciens droits de chasse, l'esclavage, 
etc., choses que j'ai toujours détestées. 

Je me suis encore attirée la haine de tous ceux 
qui ont varié dan^ leurs principes, et le nombre en 
est grand, car je crois que je suis le seul auteur qui, 
publiant des ouvrages depuis près de cinquante ans, 
ait écrit dans les mêmes principes et montré les 
mêmes croyances, . professé les mêmes doctrine», 
avant, pendant, depuis les révolutions, en pays étran- 
ger et en France. Il est difficile à soixante-quatorze 
ans* de faire tête à tant d'ennemis et de partis, sur« 
tout quand on ne possède ni maison, ni fortune, et 
qu'on n'a qu'un très-petit nombre d'amis qui sont 
incapables d'intriguer ; je les ai choisis pour mon 
cœur, et non pour ma réputation. Pour supporter 
avec sérénité tant d'inimitiés et d'injustices, il faut 
sans doute, à mon âge, un courage plus qu'humcdn, 
c'est celui qui m'est donné; je suis par moi-même 
sensible, timide, et foible, mais je me répète ces pa- 
roles divines : Celui qui n*a que le Très- Haut pour 
appui recevra des marques constantes de la protection 
du Dieu du ciel, et je sens que j'aurai la force de 
'poursuivre, de triompher, et de terminer dignement 
mu carrière littéraire* 

* Et plus encore à près de quatre-vingts que j*ai aujoard'hui.— 
fNffte de V Auteur, J 



158 HfiHOIRBS 

• 

^ Je fiB dans cet hiver, une chose que je ne pouvois 
faire que pour madame de Choiseul : j'allai à ce 
qu'on appelle aujourd'hui une soirée, mais^se fut chez 
elle ; j'y restai jusqu'à deux heures. U y eut une 
très-jolie assemblée, et une conversation fort aimable 
tint lieu de jeux et de musique ; j'y revis, pour la 
première fois depuis trente-cinq ans, madame de 
Matignon , elle a perdu son éclatante fraîcheur, mais 
elle a conservé son aimable naturel ; elle est grand'- 
mère de madame de Beauffremont, qui étoit mariée 
à Théodore de Beaa£Eremont, neveu de madame de 
Choiseul ; cette jeune personne charmante par sa fi- 
gure et ses grâces, étoit là, ainsi que son mari, qui est 
aussi à tous égards le jeune homme le plus agréable. Je 
retrouvai à madame de Matignon toute sa gaieté et 
l'art de conter des riens avec un charme infini : ce qui 
me rappela une histoire très-pltdsante qu'ellecontoit^ 
à son retour de Naples^ et qui eut UU' succès parfait* 
Je vais tâcher d'en donner une idée, ici ; ce qui sera 
assez difficile. L'histoièe est assurément très-inno- 
ceiit€f,.mais il est embarrassant d'écrire le mot qui en 
fait tout le sel ; cependant ce mot, que les jacobins, 
dans le tçmps de la plus grande licence, n'auroient 
pas osé prononcer tout haut dans un cercle, étoit 
alors mille fois répété dans la société^ puisqu'il tenoit 
à une mode : ainsi je crois qu'après ces précautions 
-eraioiresj je puis entreprendre ce petit récit. 

Madame de Matignon, arrivant de Naples, fut 



PB MABABCB D£ GENLIS. l59 

obligée d^aller suMe^champ à Marly^ où étoit la 
cour ; elle ne s'arrêta à Paris que pour y coucher ; 
elle n'y avoit vn que deux ou trois personnages très- 
graves, qui n'avoient pas imaginé de la mettre au fait 
des modes nouvelles : il s'en étoit établi une, devenue 
universelle depuis douze oit quinze jours* Cette 
mode, qui n'avoit rapport qu*à Phabiliement des 
femmes, consistoit à je mettre par-derrière, au bas de 
la taille, et sur la croupe^ un paquet plus ou moins 
gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel 
on donnoit sans détour le nom de cuL Madame de 
Matignon ignoroît'complètement l'établissement de 
cette singulière mode. Elle n'arriva à Marly que 
pour se coucher ; on la logea dans un appartement 
qui n'étoit séparé de celui qu'occupoit madame de 
Rully (aujourd'hui madame la duchesse d'Aumont) 
que par une cloison toès-mince et une porte con- 
damnée j qu'on se figure, s'il est possible, la surprise 
de madame de Matignon, lorsque le lendemain, deux 
heures après son réveil, elle entendit entrer chez 
madame de -Rully madame la princesse d'Hénin, 
qu'elle reconnu! à la voix, et qui, sur-le-champ, dit : 
^Bonjour, mon* cœur; înonirez-moi votre cuL .'^ 
Madame de Mat%non, pétrifiée^ écouta attentive- 
ment, et recueUlit le dialogue suivant. Madame 
d'Hénin, reprenant la parole, s'écria, avec le ton de 
l'indignation : '^ Mais, mon cœur, il est affreux, votre 
culy étroit, mesquin, tombant; il est aifiretix, vous 



J60 MÉMOIRES 

dis-je. En voulez^-vous voir un joli ? tenez, regardez 
le mien. ." -- " Ah ! c'est vrai !" reprit madame de 
RuUy, avec Taccent de l'admiration. " Regardez 
donc, mademoiselle Aubert (c'étoit sa femme de 
chambre, présente à cette scène) ; il est réellement 
charmant, le cul de madame d'Hénin^ comme il est 
rebondi 1. .le mien est si plat, si maigre !. .Ah ! le 
joli, le joli eut!. .*'— " Voilà comme il faut avoir un 
culf quand on veut réussir dans le monde. Il est 
bien heureux que j'aie été chargée du soin de vous 
surveiller."* 

J'abrège ce dialogue, beaucoup plus long et plus 
agréable, quand il est conté par madame de Ma* 
tignon ; et, ce qui rend ce fait aussi curieux qu'il est 
plaisant, c'est qu'il est parfaitement exact et vrai 
dans tous ses détails. Les Anglaises n 'adoptèrent 
point cette mode, mais elles n'eurent pas le droit de 
s'en moquer, car quelques années après elles inven- 
tèrent de porter des ventres; ce qui est tout aussi 
bizarre, et n'a pas plus de décence. 

J'ai été frappée, ainsi que beaucoup d'autres per* 
sonnes, du ridicule des noms donnés par les terro- 
ristes à différentes choses ; mais il faut convenir que 
cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus 
loin à quelques égards durant les dix années qui ont 

* Par madame de Blot, tante de madame de Rally, et amie de 
madame d*Héiuuiv^iVb#e de r Auteur,) 



DE MADAME DB GBNLIS. 161 

précédé la révolution^ ce qui contrastoit d'une étrange 
manière avec la pruderie que certaines feinmes con- 
servoient encore ; comme, par exemple, de ne jamais 
se permettre de prononcer le mot culotte, et cepen- 
dant les mêmes personnes parloient sans cesse des 
pet-en-rair, que les princes, dans leurs châteaux, 
permettoient de porter le matin jusqu'au dîner inclu- 
sivement. 

Les noms donnés à certaines couleurs n'étoient 
pas plus nobles ni plus raisonnables, caca dauphin, 
soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes sans ex- 
ception appeloient le gros nœud de ruban qui com- 
plétoit leur parure, un parfait contentement ; le petit 
panier qu'on mettoit le matin, une considération ; 
et le ruban qui nouoit un bonnet négligé, un déses- 
poir. 

Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces déno- 
minations n'existoit. Les noms mêmes de modes et 
de jeux avoient de la noblesse et de l'élégance : on 
jouoit à Vanneau tournant, aupapillo7i, au por- 
tique;* presque toutes les modes avoient des noms de 
batailles ou de personnages célèbres, et rappeloient 
des idées de gloire. ^ 

Je vis aussi chez madame de Choiseui madame la 
barqAne Dubourg, que je n'avois jamais rencontrée, 
mais dont j'avois beaucoup entendu vanter l'esprit 

* Qa*on a depais appelé tr(m-madafnç—,(Note de P Auteur J 



• i9 



162 MÉMOIRKS 

et les agrémens.. Le bon duc de La Vauguyon 
devoit y être, mais il étoit malade ; (m lui avoit mis 
le matin vingt-cinq sangsues : il désiroit me revoir, 
j'aurois ëté.charmée de renouveler connoisâance avec 
lui, je ne l'avob pas vu depuis mou premier voyage 
en HoHande> il y avoit plus de quarante-cinq ans. 
Je fis ce voyage avec madame la duchesse d'Orléans, 
et la malheureuse princesse de Lamballe. M. de La 
Vauguyon étoit ambassadeur de France à La Haye. 
Il fut particulièrement aimable pour moi ; il fwévint 
tellement en ma faveur le. stathouder^ que, lorsque 
nou» allâmes à la cour, il ne fut occupé que de moi ; 
M. de La Vauguyon lui avoit vanté mon talent de 
déclamation ; et le prince, qui savoit des millions de 
verd français, voulut me faire connoiti^ le sien. 11 
me nomma, pour jouer au wisk avec lui, et, j)endant 
toute la partie, il récita le rôle d'Oix>smane, et je fis 
celui de Zaïre ; pendant ce temps les princesses 
jouoient à une table ronde avec la princesse d'Orange, 
et le reste dé la cour; mais notre déclamation, 
quoique à voix basse, leur donna beaucoup de dis- 
tractions. A souper, le prince me fit placer à côté 
de lui : M. de La Vauguyon lui avoit dit que je n!avois 
jamais mangé de nû&cl'oûfeaf/ar; c'est un mets des 
Indes très<-rare et trè&-cher. Ces nids d'oiseaux sont 
ceux d'une espèce d'hirondelle nommée sanlangane ; 
on en servit un plat devant moi, que le prince me fit 
manger presque tout entier, et que je trouvai excel- 



DE MADAME DS GENLIS. 163 

lent. La princesse d'Orange avoit une figure ma- 
jestueuse, elle étoit affable et spirituelle ; elle n'avoit, 
au lieu de dames, que àtsfiUes d'hmneuvy qui étoient 
toutes, à cette époque, remarquablement laides. 

Je fus très à la mode pendant Thiver passé,* mais 
je n'eus ni l'envie, ni la possibilité de répondre à 
toutes les avances qu'on voulut bien me faire. Mes 
éditions de réimpression consumoient un temps qui 
eût employé celui de dix littérateurs ordinaires, car 
aujourd'hui personne n'est laborieux. Le travail im- 
mense que je m'étois imposé me fatiguoit un peu, 
parce qu'il étbit sans cesse interrompu par des mul- 
titudes de billets auxquels il falloit répondre, par des 
visites qui se multiplioîent tousles jours, par le temps 
énorme. que nous passions à dîner, et par celui que 
d'ailleurs j'étois obligée de donner souvent à M. dé 
Valence, hors du -dîner; mais avec de la persévérance 
et de l'activité, on peut suffire à tout. 

J'ai su, à n'en pouvoir douter, que madame la 
duchesse de Berri, et même feu monseigneur le dup 
de Berri, avoient daigné montrer quelque désir de 
me voir; il m'eût été bien facile de profiter de cette 
bonté, qui, malgré toute ma sauvagerie, m'eût pro- 
curé une grande satisfaction; mais si j'eusse eu 
l'honneur d'approcher quelquefois de madame la du- 
chesse de Berri, on m'auroit supposé, en dépit de 

* En 1820. 



164 MÉMOIRES 

ma caducité, des desseins ambitieux que, même à 
trente ans, j'aurois été bien incapable de former. 
Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fableâ, j*ai 
dû renoncer au bonheur de voir et d'entendre cette 
héroïne de la sensibilité, du courage, et du malheur 
le plus tragique. 

Pour revenir à la rue Pigale, je dois dire que j'ai 
toujours trouvé M. de Valence très-modéré dans ses 
principes politiques : il vouloit sincèrement la paix 
intérieure et lé maintien de tout ce qui existoit 3 mais 
sa société n'étoit composée en général que de ceux 
qu'on appeloit alors des libéraux ; et la mienne ne 
Tétoit que de ceux qu'on nommoit ultrtis. Au milieu 
de tout cela, je vivois sans disputes, parce que je ne 
parlois point de politique, et qu'on ne m'adressoit 
jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui 
venoient chez M. de Valence je distinguai M. de La- 
cépède, homme d'un caractère si doux et si parfait, 
auquel on n'a pu reprocher, lorsqu'il avoit une grande 
place, que d'être trc^ poli, reproche bien nouveau^ 
et bien lionorable à un homme en place j d'ailleurs 
cette politesse vient d'une âme bienveillante et géné- 
reuse : quand il étoit grand chancelier de la Légion- 
d'Honneur, il donnoit de sa bourse des sommes consi- 
dérables en pensions, aux officiers malheureux de cette 
Légion, en leur faisant croire que ce bienfait, leur 
étoit accordé par le gouvernement ^ enfin il est savant 
et modeste, et, ce qui est encore un titre auprès de 



DE MADAME 1>K GENLIS. 165 

moi, il aime passionnément la musique, et compose 
avec beaucoup de talent. 

M. de Flaugergues a de l'esprit, du calme, et de la 
modération. M. le comte de Ségur, connu par ses 
talens, est d'une société agréable et piquante. M. 
Lemaire, si grand latiniste, loin d'avoir la pédan- 
terie si ordinaire aux savans qui jouissent d*une haute 
réputation, est simple, naturel, et d'une gaieté char- 
mante. Quant à ses opinions sur les affaires, je les 
ignore, car il ne parle jamais de politique, preuve 
d'un excellent esprit.' 

M. Villemain, qui n'a fait que des ouvrages sérieux 
et d'un goût sévère, est d'une vivacité qui contraste 
agréablement avec son esprit solide et réfléchi; 
Par un hasard singulier et romanesque, et par une 
confidence qu'il ne pouvoit se dispenser de me faire, 
j'ai eu l'occasion de connoître avec une entière 
certitude- qu'il n'est point d'âme plus sensible ef plus 
désintéressée que la sienne. C'est une découverte 
qui m'enchantera toujours, quand elle. sera relative à 
une personne dont on doit admirer les talens. Je 
n'en dirai pas davantage ; j'ai promis le secret sur les 
détails touchans qui expliquent ce fait. 

Je dlnois souvent, chez M. de Valence, avec M. le 
duc de Bassano, et, me trouvant plusieurs fois à table 
à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble, 
et î*ai été charmée de sa conversation. Jl a tou- 
jours suivi constamment Napoléon dans ses campa- 



166 ' MÉMOIRES 

gne0^ et il en a profité^ en voyant tontes les choses 
curieuses et intéressantes qui se trouvoient dans les 
lieux qu'il a parcourus 5 en suivant Napoléon^ comme 
ministre et comme courtisan, il s'instruisoit comme 
auroit. pu le faire un littérateur, on un ami passionné 
des arts. Il rend compte avec une extrême justesse 
d'esprit de tout ce qu'il a vu; il sait donner à 
ses descriptions un intérêt particulier, et l'on sent 
qu'elles sont parfaitement véridiques. 

L'amiral Truguet étoit aussi de la société de M. de 
Valence ; je n'ai eu ni rapport, ni conversation par- 
ticulière avec lui ; je sais seulement qu'il est généra- 
lement- estimé ; mais je fus bien naturellement oc- 
cupée de madame Truguet, son aimable et jeune 
épouse. Avant de me connoitre personnellement, 
elle avoit pris, par la lecture de mes ouvrages, un 
très-grand sentiment pour moi ; elle me le témoigna, 
dès notre première entrevue, avec une naïveté rem- 
plie de grâce. Elle étoit déjà mère, et l'occupation 
si tendre où je la vis de son petit enfant acheva de 
m'intéresser vivement pour elle. 

Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne 
connoissance d'émigration, M. Dampmartin, connu 
par quelques, ouvrages historiques estimables; sa 
conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse; 
j'en ai déjà parlé: nous fjCtmes efichantés de nous 
revoir. Je ne connois point de société plus douce 
et plus agréable que celle de M. Dampmartin; et 



DE MABAMJB BJ» ^SNLIS. 167 

ceci est un grand éloge, lorsqu'on parle d'un homme, 
qui pourroit avoir si justement des prétentions à 
l'esprit^ c'est-à-dire, le désir malheureux de briller 
dans la conversation, 

J'étois encore chez M. de Valence, lorsque parut 
l'ouvrage de M. Garât sur M. Suard ; il y a bien 
long-temps que jen'avois lu un ouvrage aussi étrange ; 
le style, loin d'être celui d'un aicadémicien qui plus 
d'une fois avoit montré du talent, est presqu'à cha- 
que page rempli d'incorrections, de fautes de langage 
et de phrases recherchées et à prétentions, accusa- 
tion qu'il me seroit bien facile de justifier par un 
grand nombre de citations, si on le désiroit ; et dans 
cette triste production, nulle beauté ne rachète l'af- 
fectation et le galimatias; il est vrai que l'auteur a 
pris un pauvre sujet de panégyrique : vouloir présen- 
ter M. Suard comme un grand homme est une 
singulière idée. Qu'a-t-U fait ? de petits essais lit- 
téraires toat*à-fait oubliés et fidts pour l'être, et une 
très-médiocre traduction de l'histoire, de Giaiies- 
Quint^^. Quel rôle a-t-il joué? aucun; aussi M. 
Garât te loue-t-U surtout sur ses agrémens mcom- 
parçJbfes dans la société, sur le chanm de saeonversa- 
tion et sur .^e^ succès prodigieux dans le grand monde* 
M. Suard n'a jamais vécu qu'avec des gens de lettres 
et dans des bureaux d'esprit: là on dissertoit, et 

* Mais qui fut prônée par les philosdphes» parce qu*e11e est Mê- 
pkilasopkiqfiM.^NQte de P Auteur.) 



168 liéiioiR» 

l'on ne causmt point. M. Gsurat vent anssi persuader 
qne madame Snard, ainsi qne son mari, étoit la per- 
sonne dn monde la pins à la mode ; il dit : ^^ Hommes 
*^ et femmes, on les Toyoit courir de leurs hôtels, de 
** leurs palais, à la porte d'un homme de lettres et de 
^^ sa femme,** qu'ils appeloient (élégamment, dit M. 
Garai) h petit 9Ȏmngei il ajoute que les chasseurs 
de leur connoissance gamissolent la table du petit 
mbfkogt de perdrix^ de fmsanSj de gibier de toute 
eqiècei que le marquis de Chastellux envoyoit les 
lièvres et tes lapms^ qtt*il appeloit ses pièces fugitives* 
Le fait est que M. Suard n*a jamais été dans le 
monde, et Ton s'en aperçoit &cilement au ton de ses 
écrits. Le second volume de cet ouvrage surpassé 
tout ce qu'on peut imaginer de scandaleux : il suffit, 
pour en donner une idée, de dire que l'auteur compare 
Robespierre kJesus^Ckrist.\ • . • La plume s'échappe 
des mains en citant un tel blasphème. • . .L'auteur 
déjà dans le premier volume avoit osé faire l'éloge 
de r^iire à Uranie, de Voltaire, infâme ouvrage que 
même les philosophes du dernier siècle regardoient 
comme méprisable sous tous les rapports. Dans ce 
même volume, l'auteur cite comme une chose très- 
touchante et même religieuse la lettre d'une f(nnme 
mariée, maîtresse de M. Suard, qui lui écrivoit, en 
sortant d'une église : '^ Je me prosterne aux pieds 
des ahtels et je dis : Mon Dieu, qui m'avez donné ma 
sœur et mon amant. Je vous aime et Je vous adore** 



D£ MADAlitB J>B GBNLIS. 169 

Ce qu'il y a de plus étrange dans cet ouvrage, c'est 
que l'auteur, en débitant toutes ces extravagances, 
n'a nullement le projet de dire des impiétés ; il croit 
même qu'en général il respecte la religion : c'est un 
impie naïf. On ne peut comparer cette espèce d'in- 
génuité d'irréligion qu'à celle de corruption de mœurs 
qui se trouve dans lesMémùires de madame d'Epinay; 
d'ailleurs rien n'est risible comme l'importance phi- 
losophique que l'auteur attache à tous les mots pro- 
noncés par M. Suard durant l'espace de soixante 
ans, à toutes ses conversations avec ses amis, dont 
M. Garât a conservé le souvenir le plus détaillé; 
il croyoît, dit-il, efitendre Tacite; il s'extasie sans 
cesse sur sa grâce inimitable^ sur l'ascendant 
que son génie uni à ses manières et à cette grâce 
parfaite^ lui donnoit dans Je monde dont il étoit 
r idole et le modèle. Ce que je puis dire en vérité, 
c'est. que j'ai passé trente ans dans le plus grand 
monde sans y avoir jamais rencontré M. Suard, et 
sans y avoir jamais entendu parler de lui, sinon à 
l'époque des grands succès de Gluck. Les gens de 
lettres alors se divisèrent.en Gluckistes et Piccinistes, 
et, sans aucune connoissance en musique, se mirent 
à écrire des extravagances pour soutenir leurs opi- 
nions. M. Suard fut un de ces écrivains ; ces écrits 
les couvrirent tous de ridicule; tous les, musiciens 
s'en moquèrent, et je fus du nombre. Enfin, il y a 
aussi dans l'ouvrage de M. Garât je i^e sais quel 

TOME. Vî. 8 



170 MJBHOiBBS 

comm&e^ philosophique que je n'ai vu dans aucun 
^ autre» et qui est véritablement très-comique. 11 est 
inutile de dire que l'on rencontre souvent dans ce 
déplorable ouvrage des saillies heureuses et des traits 
spirituels; un auteur tel que M. Giurat auroit pu 
facilement l'écrire ainsi d^un bout à Tautre. Il est 
intonce vable qu'avec son talent, sa raison et les nobles 
sentimens qu'il a toujours montrés, }l ait pu laisser 
échapper de sa plume une semblable production. 

Mon ami, lord Bristol, revint à Paris, ce qui me fit 
un plaisir extrême; jetrouvoisun charme inexpri- 
mable dans son entretien^ car personne au monde 
ne s'intéresse plus vivement que lui au rétablissement 
de la religion et de la morale. 

Outre les impressions épurées d'ouvrages philoso- 
phiques dont j'ai déjà pai-lé, je conçus encore dès 
lors le projet de refaire V Encyclopédie^ ouvrage dont 
on ne pourra jamais se passer, par ordre alphabétique ; 
et tant que nous n'en aurons pas une bonne, celle 
qui existe sera consultée et gardée dans les grandes 
bibliothèques, malgré ses erreurs, ses bévues, ses 
omissions, pour grossir les volumes, ses infamies en 
tout genre, et malgré tant de nouvelles découvertes 
dans les sciences et dans les arts, qui ont été faites 
de nos jours, etc» J'ai appelé très-justement, dans 
je ne sais quel ouvrage, cette énorme et monstrueuse 
production le Briarée des bibliothèques, titre qui 
lui convient parfaitement, puisque ce livre colossal 
s'élève insolemment et sans cesse contre le ciel, Il 



DE MADAME DE GENLIS. 171 

seroit bien à désirer qu'une société composée de lit- 
térateurs véritablement estimables entreprit de re- 
fondre^ d'épurer et d'abréger cette incohérente et * 
dangereuse compilation ; je pourrois offi:ir à cet égard 
quelques documens utiles, ayant lu dçuxfoisl'jBncy- 
clopédie d'un bout à l'autre (à L'exception de l'as- 
tronomie et des mathématiques) 3 ce que je puis 
prouver^ puisque j'en ai conservé deux volumes d'ex- 
traits. ^La grande entreprise de cette réimpression' 
terminée Seroit un bienfait public inestimable. J'ai 
Élit aussi des notes critiques sur l'ouvrage intitulé 
Considérations sur les Moeurs^ de Duclos, mais elles 
sont enG(H*e manuscrites: je ne les ai point fait im- 
primer; je les. réserve pour un. moment favorable, 
ainsi que mon travail sur Raynal. 

Dès les années 1820 et 1821, l'impiété déclarée 
n'étoît déjà plus de mode: on n'osoit plus déclamer 
ouvertement contre la religion ; mais cependant elle 
fjùsoit des progrès effrayans surtout parmi les jeunes 
gens; elle leur donnoit un esprit séditieux qui fûr- 
moit une espèce de conjuration sectète qui n'étoit 
pas encore organisée, mais qui étoit réelle, et dont le 
but est de détruire la religion chrétienne et de réduire 
tous les gouvernemens en républiques. Ce qui 
alimentoit cet esprit impie et séditieux, sont les 
ouvrages des prétendus philosophes du dernier siècle : 
leurs pamphlets et leurs petites brochures sont tombés 
dans le mépris et dans l'oubli; mais ils ont fait une- 

8* 



172 MÉMOIRES 

cinquantaine de volumes, qui, quoique beaucoup 
moins estimés qu'autrefois, contiennent pourtant de 
bonnes choses mêlées à des erreurs pernicieuses. Si 
Ton prouvoit, P. que ces ouvrages ont une. réputation 
très-usurpée pour le style ; 2°. que leur inconcevable 
inconséquence démontre géométriquement qiie les 
systèmes en sont faux; 3°. si l'on pouvoit trouver 
un moyen d'anéantir tout ce qu'ils ont de dangereux, 
on rendroit à la religion et aux gouvernemens établis 
un service véritablement incalculable. 

Les réfutations séparées, quelque bonnes qu'elles 
soient, n'atteindront jamais ce but; on ne peut donc, 
je crois, remédier à ce mal que par les moyens' que 
j'ai proposés, les réimpressions épurées et l'entre- 
prise d'une nouvelle Encyclopédie. Je communiquai 
toutes mes idées à cet égard à trois hommes d'un 
mérite supérieur, qui trouvèrent ce moyen sûr et 
immanquable. J'imaginai de joindre à mes réim- 
pressions des préfaces faites avec le plus grand soin, 
dans lesquelles j'annonce que les choses pernicieuses 
qui se trouvent dans ces ouvrages sont tellement in- 
cohérentes, qu'en les retranchant je n'ai jamais été 
obligée d'ajouter un seul mot de liaisou« Je n'ai pas 
inséré dans ces ouvrages une seule syllabe de mpi, ce 
qui prouve combien ils manquent de place, d'ordre 
et de logique. Ainsi nul ne pourra dire que j'ai 
refait ces ouvrages : le tout en est tout çntier de leurs 
auteurs. Je sui^ autorisée à croire, et par mes en* 



DE MADAME DE GENLIS. 173 

nemis mêmes, que mes critiques doivent avoir quel- 
que poids, M. Suard a écrit que je n'avois de talent 
supérieur que pour la critique^ et il a prouvé en ceci 
une grande impartialité, puisque je Tai beaucoup 
critiqué. M. Hoffmann, dans le compte si singu- 
lièrement inexact et malveillant qu'il a rendu de 
Pétrarque et Lonre dans le Journal des Débats, 
termine néanmoins cet article en disant, . en . propres 
termes, que j'avois atteint dans Pétrarque le plus 
haut degré de la perfection du style, et que mes 
ouvrages soits ce rapport (du style) pouvaient être 
rangés parmi les écrivains littéraires et classiques du 
siècle de Lfouis XIV; et ce jugement d'un homme 
de lettres très-malveillant, mais très-spirituel, et qui 
écrit avec beaucoup d'agrément, ce jugement ho- 
norable n'a point été contesté. J'ajouterai seu- 
lement qu'il est extraordinaire, lorsqu'on a mani- 
festé une semblable opinion et d'une manière- aussi 
positive, qu'il est bien étrange de ne pas citer 
une seule ligne d'un ouvrage auquel on reconnott 
un genre de mérite qui n'est assurément pas com- 
mun, aujourd'hui surtout. 

Tous les pères de famille et tous les honnêtes >gens 
applaudiront, j'en suis bien sûre, aux projets que je 
viens d'énoncer. Il est bien certsiin que si presque 
toute la classe des banquiers a produit beaucoup de 
jeunes gens séditieux, on doit principalement l'attri- 
buer au grand ouvrage de Raynal sur les Indes^ que 



174 MÉMÛIRBS 

tous ceux qui se destinent au négoce sont en quelque 
sorte obligés de lire^ parce que ce livre, si scandaleux 
à' tant d'égards, contient sur le commerce des détails 
intéressans et curieux qui ne se trouvent point ail- 
leurs. Mais, sous le rapport même de ce genre d'ins- 
truction, il seroit -beaucoup plus utile, si le lecteur 
n'étoit pas continuellement distrait par les peintures 
les plus licencieuses et par des déclamations impies et 
révolutionnaires ; Tauteur a écrit ces paroles : 
Peuples^ voulez^votts être heureux? renversez tous 
les autels et tous les trônes. /• *Son ouvrage* sur les 
Indes n'est, dans sa plus grande partie, qu'un long 
commentaire de ces exécrables paroles. 

Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux 
dames étrangères charmantes; l'une madame la 
comtesse de Potocka^ femme du comte François 
Potocki,' et l'autre une Polonoise, madame la com- 
tesse d'Orlofka. La première est petite-fille du ' 
prince de Ligne; ce titre seul avoit de l'intérêt.pour 
moi ; d'ailleurs elle est très-spirituelle, et elle a, ainsi 
que madame Orlofka, un naturel charmant : il faut 
convenir que le naturel n'est très-aimal?le que 
lorsqu'on y joint beaucoup d'esprit et la délicatesse 
qui l'empêche de dégénérer en niaiserie ou en gros- 
sièreté. M. Potocki est l'un des étrangers les plus 
instruits que j'aie connus, et sans aucune pédanterie ; 
je passai des heures fort agréables avec ces trois per- 
sonnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m'arrivè- 



BB MADAMK I>£ GËNLIS. 175 

rent sans aucune espèce dé recommandation^"^ et que 
je reçus uniquement sur leur bonne mine ; elles sont 
sœurs et s'appellent Clorinde et Georgina Byme .; 
elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de 
Langollen, Ëléonore Buttler et miss Ponsonby, qui 
sont toujours sur le sommet de leur montagne > elles 
étoient menacées d'un grand malheur : miss Pon- 
sonbyiest hydropique^ ainsi l'une des deux survivra à 
l'autre. Ces héroïnes de l'amitié, vivant depuis trente 
ans dans cette solitude, n'en ont pas découché une 
seule fois. 

J'apprisT avec plaisir qu'elles ne m'avoient point 
oubliée ; elles avoient toujours dans leur salon un 
petit portrait en miniature de mademoiselle d'Orléans, 
que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, 
dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles 
monti'èrent à ces dames tous mes ouvrages magnifi- 
quement reliés dans leur bibliothèque. 
> Je revis alors mesdames de Chastenai avec un 
plaisir inexprimable; il est si doux de retrouver ses 
anciens amis ! Victorine est toujours jolie et bien 
extraordinaire par la gravité de ses études, et l'emploi 
sérieux qu'elle fait du talent d'écrire. Je retrouvai 
à sa charmante mère la même grâce et la même dou-» 
ceur; son mari l'accompagnoit, il est. bien digne^ 

* Elles me furent vivement recommandées^ depuis, par M. le 
Donce quiy dans ce temps, m^honora de plusieurs yisites.— f iVofe de 
VAuteur.) 



176 MÉMOIABS 

par ses excellentes qualités^ d*ètre le chef de cette 
respectable famille. Il me parla de mes Parvenue 
avec euthouHÎasme, je ne les ai jamais entendu louer 
avec plus de gôut et de discernement; ils me dirent 
qu'ils avpient passé près de quatre ans dans leur terre^ 
où M. de Clîastenai a établi des forges ; voilà presque 
toute notre noblesse devenue commerçante : c'est ce 
que Duclos a prédit dans ses Considérations sur les 
mœurs. J'ai toujours pensé qu'il y avoit de la du- 
perie à se priver de cette ressource honorable, et une 
grande inconséquence à la dédaigner, quand on 
faisoit sans cesse des mésalliances pour de l'argent. 

Anatole de Montesquiou me fit un présent char- 
nuint : c'étoit un tapis pour mettre devant un lit ; ce 
tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé à 
plat, il a son cou. ses ailes, sa belle queue; cela est 
superbe et d'un agrément infini. Comme il y a près 
d'un demi-siècle quej'ai renoncé à l'élégance, ce beau 
tapis seroit fort déplacé danâ'ma chambre; j'ai écrit 
à mademoiselle d'Orléans pour le lui offrir, en lui 
mandant que cette offre étoit une préférence et non 
un sacrifice ; car, en effet, si elle n'en eût pas voulu, 
je l'aurois sûrement donné à un autre, mais cet 
hommage ne pouvoit être mieux adressé qu'à ma- 
demoiselle d'Orléans, qui a toujours été d'une mo- 
destie, d'une simplicité remarquables, en possédant 
les avantages en tout genre qui pourroient donner de 
l'amour-propre ; j'aimois à penser qu'elle fouleroit 



DE MADAME DE GBNLIS. 177 

aax pieds chaque joor le symbole et Tattribut de 
l'orgueiL 

Pamélavint à Paris > elle m'écriyit^ en arrivant^ 
une lettre aimable et touchante pour me demander à 
me voir ; je lui répondis que précédemment elle avoit 
eu tort de partir sans me d}re adieu, et sans m'écrire 
depuis ^ msds qu'alors même que je voudrois lui fer- 
mer ma porte, j'étois persuadée que cette porte s'ou- 
vriroit d'elle-même, à son aspect ; elle vbit plusieurs 
fois* De petites explications douces me parurent 
bonnes dans sa bouche; elle est si aimable, elle a au 
fond un si bon naturel et tant d'esprit, qu'il est im- 
possible de conserver de la rancune contre elle 3 il 
falloit tous les bouleversemens des nations, pour la 
rendre quelquefois un peu différente de ce que pro- 
mettoient son enfance et sa première jeunesse. 

Madame de Choiseul me dit que M. de Sommariva 
étoit arrivé d'Italie et qu'elle me l'amèneroit; je fus 
charmée de faire connoissance avec un homme qui a 
le plus noble caractère, et qui est d'ailleurs un ami si 
éclairé des talens et des arts ; je reçus cette aimable 
visite, et je fus charmée de sa conversation, qui est 
aussi spirituelle qu'instructive. 

Je-n'avois compté faire chez M. de Valence qu'un 
petit séjour de trois semaines, dans la seule intention 
d'être utile à mon petit-fils, en amenant M. de Va- 
lence à une conciliation; cette af&ire traînant en 
longueur, je restai beaucoup plus long-temps chex 

8** 



178 MÉMOIUBS 

lui ; d'ailleurs M. de Valence avoit pria pour moi ee 
sentiment passionné que les personnes sérieusement 
malades ont toujours eu pour moi : ce fiit ainsi que' 
dans ma jeunesse, madame la marquise de l'Anbépine, 
qui ne m'avoit jamais montré que de la malveillance^ 
devenue très-malade, me fit écrire par son beau-père 
une lettre pathétique pour me conjurer d'aller la voir, 
afin, disoit-elle, de lui donner la consolation de m' ex?: 
primer, levant de mourir, tous ses aentimens ; con- 
fondue de cette bizairerie, je crus cependant devoir 
céder à cette fantaisie de malade, parce qu'elle étoit 
dans un état fort dangereux ; elle me reçut avec des 
transports inouïs, et me soutint qu'elle m'avoit tou- 
jours aimée de préférence à tout ; comme je ne vou- 
lois pas la contrarier, j'eus l'air de la croire, et pen* 
dant deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins ^ 
elle recouvra la santé, retourna dans le grand monde, 
et m'oublia tellement, qu'elle ne se fit même pas 
écrire chez moi. . Depuis, dans l'émigration, madame 
Cohen, très-malade d'une bydropisie incurable, prit 
pour moi la même affection^ /et m'oŒrit, comme je 
l'ai dit, un superbe écrin de pierreries pour m'en* 
gager à rester à Berlin. Je pourrois citer encore 
d'autres exemples de mon ascendant sur- les malades^ 
mais je ne parlerai plus que de M. de Valence ; il 
me répétoit 'sans cesse que, si je Vabandonnms^ il 
môurroit; Bourdois, son médecin, me disoit qu'il 
étoit dans un état dangereux, et je restai ; cepen- 



BE MADAME BB GBNLIS. 179 

dant, pour ne point lui être à charge^ j'avois renvoyé 
ma femme dé chambre : je n'étois servie que par les 
personnes de sa maison^ mais qui toutes étoient à 
mes* ordres avec un zèle qui ne s'est j^ais ralenti^ 
car Mi de Valence leur avoit déclaré que celui qui me 
donneroit le moindre sujet de mécontentement seroit 
renvoyé sur-le-champ; je n'en ai point fait renvoyer^ 
et^ tout au contraire, il en a conservé plusieurs à mon 
instante prière ; j'avois une demoiselle de compagnie^ 
et je l'envoyois tous les jours prendre ses repas à une 
table d'hôte dans une maison attenant à la nôtre, et 
tenue par des personnes très-'distinguées, mais ruinées 
par la révolution. Quant à ma nourriture, sa partie 
la plus chère est dans mes déjeuners, et je me les 
foumissois moi-même. M. de Valence, . pendant 
trois mois, fut assez malade pour se condamner lui- 
même à la diète là plus austère, et à ne plus se mettre 
à table ; alors, ne voulant pas que Ton fit une petite 
cuisine à part pour moi, j'allai avec ma demoiselle 
de compagnie dtner à la table d'hôte chez nos 
voisines \ j'y trouvai très-bonne compagnie, une con- 
versation fort agréable, et un beau jardin dont nous 
avions la jouissance, avant et après le dîner ; je n'ai 
jamais vu de table d'hôte si bien servie et d'aussi bon 
air en Allemagne, et dont les maltresses de la maison 
fissent les honneurs avec tant de noblesse et d'agré- 
ment; cet établissement dure toujours: il mérite 
bien d'être recommandé aux étrangers. 



180 MEMOIRES 

» 

J'avois clidisi un logement chez M* de Valence s 
une vue admirable^ un beau balcon, une très-grande 
chambre, me tentèrent ; mais cette chambre étoit au 
cinquième étage, ce qui désoloit ceu^ qui venoient 
me voir^ car, pour moi, je préfère toujours, à cause 
du grand air, les étages élevés, que je monte encore 
sans être essoufflée. Le pauvre M. de Monthyon 
vint me voir dans cet appartement ; il avoit quatre- 
vingt- huit ans, et il étoit asthmatique : il étoit dans 
un si terrible état, en entrant dans ma chambre, que 
je crus qu'il alloit y expirer; cette visite, qui me fit 
tant de peur, me dégoûta entièrement de ce loge- 
ment; je descendis à Ventre-sol : c'étoit un joli ap- 
partement composé de plusieurs pièces fort bien ar- 
rangées, mais les plafonds en étoient si bas, qu'on y 
respiroit à peine; d'ailleurs la chamj)re à coucher 
étoit posée sur la voûte, et j'avois au chevet de mon 
lit une pompe qui me réveilloit à la pointe du jour ; 
les secousses données par cette pompe et celles des 
voitures qui passoient sous la voûte m'attaquèrent 
cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement 
le sommeil. Jepassois une grande partie de mes 
journées dans la chambre de M. de Valence, les portes 
et fenêtres en étoient hermétiquement -fermées : j'y 
étoufFois, et ma santé dépérissoit visiblement ; celle 
de M^ de Valence se rétablit pour quelque temps, 
grâce à l'habileté de M. Bourdois, et à ma surveil- 
lance sur sbn régime ; il se remit à table ; bientôt il 



DE MADAME DE GENLIS. 181 

sortit pour aller passe^^ ses soirées chez Robert, où 
Ton faisoit très-bonne chère, et où Ton jouoit 
très-gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui &ire grand 
mal. 

Je fis faire mon portrait à Thuile et en grand par 
madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je 
suis représentée jusqu'aux genoux écrivant pendant 
la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à 
s'éteindre, et m'arrêtant, en voyant naître le jour ; 
cette idée est de Paméla; je fis mettre sur la table, à 
côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un seul 
livre, siu" le revers duquel ce mot est écrit : Evangile; 
parce qu'en effet la morale de tous mes ouvrages a 
toujours eu pour base les préceptes sacrés de ce livre 
divin. Il y a derrière moi une harpe dans l'ombre. 
J'avois beaucoup de répugnance à me fidre peindre à 
mon âge, mais M. de Valence désiroit mon portrait, 
et je le fis fidre pour lui, avec d'autant plus de plaisir, 
que je voùldis, Avant <le quitter sa maison, lui offrir 
quelque chose qui lui fût agréable, et je joignis à ce 
don une très-belle miniature que j'avois encore, et 
dont il avoit envie. 

Je finis, sur la fin de cet hiver, le catalogue pit- 
toresque des tableaux de M. de Sommariva, que 
j'écrivis de ma main et de ma belle écriture, et que 
j'ornai de culs-de-lampe et de vignettes; ce cata- 
logue est précédé d^un discours sur la magnificence; je 
crois véritablement que c'est un des plus jolis ouvrages 



1B2 lijâiioiRBs 

que j'aie fait; il est dans les mains de l'amateur 
des arts le plus magnifique et le plus éckuréqui 
ait jamais existé. Je n'ai gardé de cet ouvrage 
aucune espèce de copie, je n'en ai même pas fiût 
de brouillon, j'ai tout écrit à main posée sur le livre. 
Il y a, entre autres, dans cet ouyrage, un morceau 
qui me plaît sur la vieillesse des femmes, et que j'y 
ai placé en parlant d'une charité romaine; je dis que 
dans ce tableai; on a bien fait de préférer un père à 
une mère, car nos cheveux blancs n'inspirent point 
le respect; je développe cette idée d'une manière 
qui me parolt très-neuve ; je pense que ce morceau 
mériteroit d'être cité, je n'en rapporterai qu'une 
seule phrase, dont il me semble que l'idée est ingé- 
nieuse ; pour prouver la prééminence des vieillards 
sur les vieilles femmes, j'ajoute : 

^^ Quand le temps dessèche un chêne, on dit qu't7 
^^ se cçuronnej quand il commence à décolorer une 
rose, on dit qu'elle est flétrie/' 

Voici ce que j'appelle un catalogue pittoresque. 
Pour dgnner. un peu d'intérêt à une^escription de 
tableaux, je l'ai mise en dialogue, et j'ai supposé 
qu'une jeune dame veuve et un jeime homme amateur 
éclairé, vont ensemble visiter la belle collection de 
M. de Sommariva; on sent, dès les premiers mots 
du dialogue, que le jeune homme a des prétentions 
assez fondées sur le cœur de la jeune veuve, quoi- 
qu'il n'ait pas encore osé lui demander sa main; ces 



DK MADAME DE 6ENLIS. 183 

deux personnages en raisonnant sur les tableaux^ 
les décrivent et les jugent, etc.*. 

M» de Valence fit, bien malgré moi, une chose 
qui prouvoit à quel point il désiroit que je fusse bien 
chez lui ; voyant que je souffrois véritablement dans 
l'entré-sol par le bruit et le manque d'air, il voulut 
me forcer d'accepter son appartement, le seul bon de 
la maison, et que j'avois déjà refusé plusieurs fois ; 
il imagina, sans me consulter, d'aller s'étabjir dans la 
grande chambre que j'avois occupée au cinquième 
étage; alors il me conjura, avec beaucoup de grâce et 
de bonté, de prendre son logement vacant) ce que je 
refjiisai avec une fermeté inébranlable; il resta plus 
de six semaines à ce cinquième étage, malgré toutes 
mes instances; ce qui fut .très-préjudiciable à sa 
santé, parce qu'il avoit déjà très-mal à un pied, et que 
de monter autant d'étages le fatigua beaucoup ; enfin, 
voyant que j'étois décidée à ne point quitter mon 
entre-sol, il redescendit dans son appartement. 

Un jour, en revenant de donner une séance à ma- 
dame Chéradame^ j'entrai chez M. de Valence, où je 
trouvai un homme de la figure la plus respectable, 
qui, en m'entendant nommer, s'est avancé vers moi 
pour me remercier, dans les termes les plus touchans, 
de l'éloge que j'ai fait de lui dans les Parvenus 'y 

* Diaprés cette idée, ou pourroit faire, dans le même genre, une 
infinité de catalogues pittoresques qui ne se ressembleroient point.— 
{NoiederAvieur.) 



184 MÉMOIRES 

cet homme est aujourd'hui le plus riche sellier de 
Paris : il s'appelle. Garnier ; c'est liû qui, dans le 
temps de la terreur, nommé commissaire des prisons, 
a sauvé la vie de madame de Valence, en exposant 
trois fois la sienne, et avec un courage et im esprit 
infinis; il n'avoit accepté cette place que pour se- 
courir les malheureux proscrits ; il n'a jamais pris 
la moindre part, non-seulement aux cruautés, mais 
aux injustices et aux rigueurs ; je l'ai vu avec autant 
de respect que d'attendrissement. 

Avant mon premier séjour à Tivoli, il y eut beau- 
coup de train à l'issue de l'assemblée de la chambré, 
des députés : il y eut même du sang de répandu; on 
crut avoir la certitude qu'il n'y eut point de complot 
formé, mais que ce fut l'effet de l'effervescence de 
quelques jeunes gens des deux partis; quelques jour- 
naux eurent à se reprocher d'avoir exalté cette effer- 
vescence, en louant sans cesse la jeunesse d'en être 
susceptible; il faudroit, au contraire, la blâmer de 
se mêler des affidres politiques, qui la détournent de 
l'étude et de ses devoirs. 

Quelques jours après, on afficha une proclamation 
au coin des rues, qui défendoit de s'arrêter en groupe : 
la gendarmerie empêchoit que trois personnes fussent 
réunies en s'arrêtant pour parler. 

M. de Valence, quoique toujours malade^ se rendoit 
régulièrement à la chambre des pairs pour le procès 
de Louvel ; j'étois cruellement impatientée lorsque 



DE MADAME DE GKNLIS. 185 

j'entendois un grand nombre de personnes qui 
avoient^ comme tout le monde, la plus grande hor- 
reur du crime de ce scélérat, admirer jiéanmoins ses 
réponses et son impassibilité ; cette manie de s'exta- 
sier sur rentier abrutissement des monstres est 
devenue très-commune; pour moi, je trouve fort 
simple qu\in athée du peuple, ennuyé du travail, de 
la misère et de son existence, incapable d'ailleurs de 
sentiment humain, voie sa flh avec indifférence, et 
soit même satisfait de rentrer, comme il le croit, 
dans le néapt^ D'ailleurs, cet infâme assassin trouve 
une sorte de plaisir dans Tétonnement qu'il cause; il 
y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile in- 
différence ; l'idée de surprendre tout ce qui l'entoure 
lui donne au plus haut degré le stoïcisme de l'athéisme 
et de la stupidité. 

Malgré l'ordonnance qui défendoit les attroupe- 
mens, il y en eut encore plusieurs, non du peuple, 
mais de presque tous les étùdians et les écoliers de 
Paris : le mépris de l'autorité royale me parut d'un 
bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma 
santé se déraûgeoit beaucoup, mais je n'en travaillois 
pas moins; et j'eus une peine très- vive, celle de 
voir madame de Choiseùl partir pour trois mois. Je 
craignois qu'elle ne prolongeât davantage son séjour 
en Franche-Comté, malheureusement je ne me trom- 
pois pas. 

Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre 



186 MÉMOIRES 

sans interrompre ses défenseurs. Il avoit quelque 
espérance confuse qu'on pourroit lui faire grâce : on 
s'extasioit toujours sur sa fermeté, on tàchoit d^etn" 
bellir ses réponses; on auroit voulu pouvoir lui prêter 
des r^onses romaines, tout cela sans mauvaise inten- 
tion, mais par reffèt du goût naturel qu'on a depuis 
long-temps pour l'extraordinaire. Pour inoi, je n'sd 
jamais tu dans cet assassin que le dernier degré d'une 
brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfEû'on- 
nade. Après avoir appris son jugement, il deman^da 
des drtgfsJbiSy car il voulait passer une deptière bonne 
nuit et bien dormir. Je suis encore très-persuadée 
qu'il espéroit qu'une émeute le sauveroit dans le 
chemin qu'il devoit parcourir pour aller au supplice, 
et que^ lorsqu'il fut sur l'échafaud, si on l'eût ques* 
tionné encore dans ce moment, il auroit eu un lan- 
gage bien différent. Je fus surprise qu'on eût omis 
de lui demander, dans l'interrogatoire, s'il ne s'étoit 
pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières, 
d'autant plus qu*il avoit voyagé en Allemagne ; et 
l'on sait qu'il y a dans ce pays de sociétés ténébreuses 
desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre autres 
Sand» ' 

Louvel fut exécuté à six heures du soh*. Malf^ 
toutes ses rodomontades, il étoit d'une excessive 
pâleur et dans un grand abattement; il y avoit une 
foule immense pour le voir passer : tout le monde le 
regardoit avec horreur. Arrivé au pied de l'échafaud. 



BK MAÔAMB 1>£ GENLIS. 187 

il étoit près de s'évanouir ; il fallut que deux person* 
nçs l'aidassent à y monter. Le soir^ tout étoit par* 
faitement tranquille dans Paris. 

Je reçois une lettre charmante de madame la prinr 
cesse de Salm^"^ qui fait de si beaux vers i elle m'en- 
voyoit une épitre d'elle, intitulée : A un honnête 
homme qui veut devenir intrigant. Elle désiroit que 
j'en parlasse dans, mon petit journal intitulé Vlntré^ 
pide, et que^ peu de temps après, je fus forcée d'aba.n- 
donner au moment où il prenoit le mieux, parce que 
mes associés, me manquant de parole, m^abandonnè*- 
rent tout le travail, ce qui, avec mes autres occupa- 
tions, ne m^eût pas laissé un instant de repos. Je 
rassemblerai dans des mélanges tout ce que j'ai mis 
dans ce journal, et j'espère que le public trouvera 

* Une chanson commença la réputation de madame la princesse 
de Salm. Cette chanson, imprimée dans VAlmanach des Oràces 
de 1788, fut misé ep musique par Plantade, et tonte la France 
chanta BotUmi de Rose, Née en 1767, à Nantes, mademoiselle 
Constance IThéis vint à Paris où elle épousa, en 1789, M. Pipelot» 
chirurgien acconchenr. Bientôt le nom de la femme dcYint plus 
célèbre /jue celui du mari. Madame Constance Pipelot avoit déjà 
publié différens morceaux de poésie, lorsqu'elle donna, au théâtre de 
Lontois^ SaphOf tragédie lyrique, dont le compositeur Terastini fit 
lamusiqoe. Cet opéra eut un très-grand succès. Madame Cons- 
tance Pipelot a donné, depuis, des JEpitres et des Discours en 
vers; des Eloges^ en prose 3 des Rapports académiques et un 
roman. Elle a publié le recueil de ses vers, sous le titre, Poésies 
de la princesse de SaJmy ayant épousé, en 1802> le comte, devenu 
prince de Salm-I>ick.-^JVbf« dé F Editeur ) 



188 it£itoiR]ts 

qu'il méritoit d'être, continué ; mais j'ai été coU'' 
vaincue depuis qu'un journal n'auca jamais une ** 
grande vogue qu'en paroissant tous les jours. J'eu» 
pour celui-ci une idée critique qui parut origi- 
nale: jevoulois relever les fautes sans nombre de 
langage, les mauvaises locutions, les principes dange- 
reux et les inconséquences qui se trouvent sans cesse 
dans les journaux, et j'imaginai un genre d'ironie 
très-neuf. Je dis dans un petit préambule que les 
journaux qui paroissent tous les matins, forcés sou- 
vent d'insérer précipitamment des articles, n'avoient 
pas le temps de corriger toutes les fautes d'impres- 
sion, et que, pour les obliger, je me chargeois d'oSrir 
au public tous les mois un errata officieux de ces 
fautes les plus grossières ; c'est ce que je fis en effet, 
et ce qui eut un succès particulier, et l'on a plusieurs 
fois depuis imité cette plaisanterie. .Je rendis compte 
dans ce journal de l'épitre à un honnête homme de 
madame la princesse de Salm, et j'en fis l'éloge de 
bien bonne foi, car cette pièce de vers est véritable- 
ment charmante. 

M. l'évéque de Boulogne fit une si beUe oraison 
funèbre de monseignem* le duc de Berri, que je ne 
puis m'tsmpêcher d'en citer ici un morceau que voici : 
^^ Malheureux sophistes, applaudbsez-vous donc 
^' de vos succès i vous avez voulu les principes, vous 
"en avez les conséquences 3 vous avez voulu tout 
" immoler à vos vaines théories, vous en voyez l'ap- 



C4 



DE MADAME DE 6ENLIS. 189 

^' plication, et de vos systèmes monstrueux naissent 
<< des monstres de crimes ; vous avez voulu qu'il n'y 
eût plus que des opinions^ et il n'y a plus eu que 
des opinions dont chacun est le juge supr^me^ et le 
^^ régicide vous a donné ses opinions comme sa règle 
^^ unique, et a justifié ainsi le meurtre par le meurtre. 
5' Non, ce n'est point ici un ressentiment, ce n'est 
^^ point une haine personnelle, ce n'est point une 
^' injure vengée, c'est son opinioriy ce sont ses senti- 
" mens; de sorte que c'est bien moins ici la passion 
^^ qui pousse au crime, que le crime qui est la passion* 
" Vous ne voulez point de religion, si ce n'est peùt- 
^' être son simulacre ; et, loin d'invoquer son auto- 
^^ rite, vous ne cherchez qu'à lui opposer la vôtre, et 
^^le coupable aussi cherche à lui opposer la sienne, et 
^^ dans la liberté dépenser voit la liberté de tout faire. 
*^ Vous désirez des lois athées, et vous avez des assas- 
" sins athées, aux yeux de qui le vice et la vertu ne 
^* sont qu'un mot comme Dieu, et pour lesquels il n'y 
^' a d'autres crimes que celui de manquer son coup. 
" Vous ne voulez plus de sacrilège, et il n'y a plus de 
*^ sacrilège, excepté la foi qui le mécoimoît ; et im- 
" moler l'héritier de la monarchie, ou le plus vîl des 
hommes, n'est plus qu'un même crime. Enfin, 
vous persécutez les missionnaires de la vie éter- 
^' nelle, et vous avez des missionnaires du néant: tout 
" cela n'est-il donc pas dans l'ordre ? . Et de quoi 
** vous plaindriez-vous ? Ne faut-il pas que les 
" maîtres soient responsables de leurs disciples î ne 






190 MÉMOIRES 

** faut-il pas que chaque arbre porte son firuit ? ne 
^^ faut-il pas qu'aprèa avoir semé du Tent vous re- 
^' cueilliez la tempête } Et puisque vous ne voulez 
** pas de l'enfer dans l'autre monde^ ne faut-il pas, 
*^ en attendant, que vous le transportiez dans celui- 
-ci?" 

Je fis connoissance, à notre table d'hôte, avec un 
Grec athénien, très-savant, qu'on appelle M. Cod- 
rika ;^ il se mettoit toujours à table à c6té de moi : sa 
conversation est originale et m'intéressoit beaucoup ; 
il voyoit souvent madame de Sta^l ; il m'a conté 
qu'elle Tappeloit mon Ihrcy j'ai dit que moi je 
l'aurois appelé mœi athénien. 

Je souffris beaucoup, durant cet été, de la grande 

Des Obêervatùmtêur Vopinion de qudque$ heUéniHes^ tfmchoMl 
U grec modwrû ; un ouvrante intitulé : Etude du dialecte commun 
de la langue grecque ; la traduction, en gprec moderne, des Mondée 
de Fontenelte : tels sont les ouvrages par lesquels M. Codrika s'est 
fkit oonnottre comme littératenr et comme adversaire de M. Coray, 
autre Grec très-sarant et très-estimé en France et dans sa patrie. 
M. Codrika, secrétaire interprète de la légation ottomane, envoyé 
auprès du gouvernement français, vint à Paris en 1800 3 il y resta, 
quoique rappelé par la Porte, et reçut une pension de six mille 
franco qu'il a conservée. La polémique de M. Codrika est de Pan- 
cienne école ; elle n'est ni assez modérée, ni assez polie. Il a écrit 
en faveur des Turcs et contre ses compatriotes, avant la guerre que 
ceux-ci soutiennent maintenant d'une manière si glorieuse. On 
ignore si tant d'actions héroïques, qui ont illustré les Grecs 
modernes, ofit désarmé le courroux de M. Codrika. — (Note de 
VEditeur.) 



DE MAP AME DE 6BNLIS. 191 

chaleur; ce que j'^éprouvois de temps en temps ne 
me parut pas devoir altérer le fond de ma sant^, et 
cependant c'étoient des angoisses inexprimables que 
je ne saurois décrire ; ce n'étoient point des douleurs 
ni de la courbature : c'étoit urï certain malaise indéfi- 
nissable ; je crus avoir en moi quelque chose d'ex- 
traordinaire et de fort dangereux, et je n'en suis 
point encore dissuadée; depuis deux ans, le batte- 
ment de mon cœur s'étoit affoibli peu à peu ; enfin, 
il ne bat plus du tout (apparemment pour avoir trop 
battu dans le cours de ma vie) ; je ne consultai pen- 
dant long-temps personne là-dessus, parce que je 
crois que les maux du cœur sont incurables ; mais 
ceci est un fait singulier dont je n'ai jamais^ entendu 
parler. Je me figure que mon cœur s'est ossifié, et 
que d'un moment à l'autre je puis subitement perdre 
la vie. J'ai consei^é toutes mes facultés. Au reste, 
j'ose croire que je suis prête à rendre h Dieu cette 
âme si aimante qu'il m'avoit donnée, et ce seroit 
avec plaisir si je n'étois pas encore utile à ce que 
j'aime. 

Madame la marquise de Grollier me fit un ravissant 
présent, celui d'un tableau de son ouvrage, dont les 
allusions sont si flatteuses pour moi, que je n'ose les 
détailler ici. C'est le dernier tableau qu'elle ait peint 
avant le malheur, pour elle et pour nous, qui l'a privée 
de la vue; j'attache un tel prix à ce gage de son 
amitié, que je l'ai donné à Anatole de Montesquieu. 



192 ^ MÉMOIRES 

De mon côté, j'ai donné à madame de GroUier un 
ouvrage fait par moi et de mon invention : c'est un 
dessus de table qui repiésente, sur du papier noir, un 
bouquet de fleurs encadré dans une guirlande i les. 
fleurs sont en nacre, et les feuillages et les queues 
sont en or brillant et mat. L'ouvrage n'est point en 
application coUé dessus le papier; j'ai découpé tout 
le dessin, à l'exception des queues, j'ai collé l'or et 
la nacre en dessous, et j'ai peint les queues en or ; de 
manière que l'ouvrage, ne pouvant se décoller, est ex- 
trêmement solide ; il a eu le plus grand succès; il 
est réellement charmant ; mais il eût été mieux en- 
core sij'avois pu avoir des plaques de nacre aussi 
minces que m'en foumissoit, il y a quelques années, 
autant que j'en voulois, un ouvrier qui est mort; il 
m'a été impossible, depuis ce temps, de trouver un 
bijoutier qui m'en fit de semblables, c'est-à-dire, 
minces comme du papier; ce qui m'a donné beau- 
coup d'humeur contre le perfectionnement si vanté 
des arts d'industrie* Madame de GroUier fit monter 
mon ouvrage sur une belle table d'ébène ; je l'avois 
déjà recouvert d'une glace, et j'avoue que ce petit 
meuble est un des plus jolis que j'aie vus. 

Anatole m'amena un matin son charmant enfant, 
qui, le jour môme, m'envoya le plus joli écran, re- 
présentant une lyre et des fleurs parce qu'il avoit re- 
marqué que je n'en ayois point, et- qu'il a pensé, 
a-t-il dit, que j'avois dû, l'hiver passé, me l)rûlér 



DE MADAME DE GENLIS. 193 

le visage en me chauffitnt; je lui écrivis de ina main 
(ce qui est assurément une grande distinction), pour 
le remercier. 

Rosamonde vint passer quelques jours chez M. de 
Valence; j'avois eu soin de l'instruire en secret de 
l'état de son père ; elle est également fille, épouse, 
mère^ et sœur parfaite ; et l'on en peut dire autant 
de madame de Celles. Rosamonde avoit fait, quelque 
temps auparavant, un petit voyage à Paris avec ses 
enfans ; mon arrière -petit-fils, Cyrus, est charmant 
par l'esprit et par l'intelligence, je lui ai donné une 
chaîne qui lui a causé de grands transports de joie. 

Le journal la Renommée^ le plus mauvais de tous 
les journaux libéraux, par l'irréligion et le mauvais 
style, finit entièrement à cette époque; il portoit 
l'estampe la plus ridicule que j'aie vue de ma vie : elle 
représentoit une Renommée^ qui m'a inspiré cet im- 
promptu, dont je n'ai fait aucun usage, et qui par 
conséquent est ici inédit ; le voici : 

Quelle est cette ^dévergondée. 

Si laide et si dégingandée. 

Dans cet indécent abandon ? 

Bon Dieu ! quelle étrange figure ! 

— Mais, c^est la Renommée.— Oh! -non. 

Ce n'est que sa caricature. 

M. Boùrdois, médecin de M. deiValence, vint me 
voir ; je le consultai sur mon cœur immobile ; il me 
dit que les battem€;ns du cœur s'afFoiblissent toujours 

TOMB Yl. 9 



194 MEMOIRES 

arec l'âge, à moins que le cœur ne soit malade; que 
l'entière cessation des battemens n'étoit pas une chose 
commune, mais qu'elle n'avoit absolument rien d'in- 
quiétant. M. Bourdois est fort habile et fort spiri- 
tuel ; il m'a fait de fort bons raisonnemens, mais je 
persiste toujours à croire que j'ai au cœur quelque 
chose de très-singulier. 

Léon de Montesquiou, en reconnoissance de ma 
lettre, m'en écrivit une charmante, mais qui ne con- 
tient que quatre ou cinq lignes, dans lesquelles il dit 
que sa mère lui défend de m'en écrire davantage ; 
dans cette lettre il m'envoyoit une fable intitulée, 
le^ Rossignol et la Fauvette, faite par son père à ce 
sujet ; et il ajoute dans son billet, pour que je ne m'y 
méprenne pas, ces mots : Madamsj le rossignol c'est 
vous; la fable est si jolie, que je l'ai fait transcrire 
ici. Léon n'a pour instituteurs que son père et sa 
mère, et il est élevé conime on ne le sera jamais dans 
les pensions ; avec une naïveté et une modestie char- 
mantes, il a l'instruction la plus étonnante à son âge f 
j'espère qu'il ferale bonheur de ses parens, qui le méri- 
tent bien à tous égards. 

Voici la fable : 

LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE. 

Un rofisig^iol harmonieux. 

Chantre favorisé des dieux. 
Miracle du printemps, charme de la nature, • 

Moduloit Mt accords pendant la nuit obscure ; 



DE MADAME DE GENLIS. 195 

Surpris, OD admîroit dans mille acoens diveiv 

Cette yoix éclatante et pure : 
Un calme approbateur protégeoit ses concerts. 

Près de là, dans un nid prospère, 
Vivoit on jeune oiseau sous Taile de sa mère ; 
Il étoit loin des Jours où l'on prend son essor. 

Il n'étoit pas habile encor j 
Et d'ailleurs ce n'étoit qu'une simple fauvette. 
Ce naissant mélomane, au fond de sa retraite. 
De tant d'acçens heureux muet admirateur, 

Ecoutoit l'improTisateur. 
JL'audace est quelquefois compagne du jeune âge. 

Ne yoilà-t-il pas l'imprudent 
' Qu'un si bel exemple encourage ; 

II veut au rossignol charmant 

Répondre en son foible langage 5 

Mais sa mère le lui défend. 

Et dit au jeune téméraire : 

tJne fauvette, mon enfant, 

Prèa du rossignol doit se taire. 

Madame la maréchale Moreau^ qui venoit me roir 
très-souvent^ me dit qu'elle avoit lu dans le Journal 

à 

de Paris l'annonce d'un ouvrage intitulé Genlisiana, 
ou Recueil (F anecdotes, de bons mots et de reparties^ 
etCj de madame de GenliSj suivi d'une notice sur sa 
vie et ses ouvr(xges; je supposai avec raison que 
c'étoit une espèce de libelle, ou du moins un tissu de 
mensonges; si l'ouvrage i^'eût^pas été malveillant, 
cela seroit beaucoup plus extraordinaire, car on.n's^ 
jamais rien écrit de semblable sur une per^onai^ 
existante, dont on n'a reçu ni notes, ni coosentementi, 

9* 



196 MBMOIKBS 

et qu'on ne connoit pas même de vue. Je com' 
mençù par désavouer publiquement cet ouvrage ; je 
ne concevois pas quek bons mots et quelles reparties 
on avoit pu recudllir de moi ; je n'ai jamais aimé à 
me faire citer dans ce genre, j'en sd connu de bonne 
heure tous les inconvéniens ; l'un des moindres est 
de se iaire attribuer mille sottises auxquelles on n'a 
jamais pensé, et, ce qui est beaucoup plus fâcheux, 
de se donner souvent fort injustement la réputation 
d'une extrême malice, car toutes ces espèces de tons 
mots sont toujours des épigrammes plus ou moins 
mordantes \ d'ailleurs je n'ai jamais porté la moindre 
prétention et le plus léger désir de briller dans le 
monde et dans la conversation générale j tout natu- 
rellement alors j'ai toujours mieux aimé jouir et pro- 
fiter de l'esprit des autres que de montrer le mien ; 
il y a tout à gagner à cela: ma passion dominante 
dans tous les temps a été de m'instruire, et je, dois 
presque autant à la conversation qu'à la lecture; par 
le même motif, je voulois observer le monde, étudier 
les caractères, me rendre raison des ridicules, des 
travers, et toutes ces choses demandent le calme de 
l'amour-propre, du moins pour le moment 3 j'avois 
placé le mien dans l'avenir. Je n'ai jamais eu la 
duperie de faire de grands frais pour obtenir des 
succès éphémères et puériles, et si l'on m'a trouvée 
aimable dans la société, ce n'est point par ce que j'ai 
dit, mais c'est par la bonhomie et par la manière 
dont j'ai ^u écouter. , 



DE MADAME DE GENLIS. 197 ^ 

Le titre de Tcavrage dont j'ai parle étoit pour le 
faire acheter aux amis BÎnsi qu'nxxK ennemis ; c'étoit 
un libelle rempli de calomnies atroces, contradictoires 
et stupides. Ce nouveau déchaînement eut surtout 
pour cause mes réimpressions épurées des ouvrages 
philosophiques, auxquels j'ai fait des rettanchemens 
et ajouté des notes. Je n'en continuai pas avec moins 
de zèle cett0 expiation des éditions compactés^ dans 
lesquelles on a rassemblé toutes les. impiétés, tous les 
blasphèmes, toutes les turpitudes philosophiques ré- 
pandues dans une multitude de pamphlets qui étoient 
oubliés depuis long-temps. • • .Et l'on a fait ces in^ 
fâmes éditions, de manière à les mettre, pour l'achat, 
à la- portée de tout le monde. • • .11 n'y a jamais eu 
de scandale comparable à celui-là 3 non-seulement 
on n'eût osé le donner sous Napoléon, mais les ré- 
publicains terroristes n'eussent pas permis la réim- 
pression de ces obscénités, et l'on a cette impudente 
effronterie sous le règne du roi très-chrétien ! 

Quant à VM^iile de Rousseau, comme il ne contient . 
point de turpitudes et de blasphèmes (du moins iu- 
solens et grossiers contre la religion), j'aurois dû n'en 
rien retrancher, et seulement augmenter le nombre 
des notes critiques : quoique Rousseau ait beaucoup 
pillé (comme je l'ai prouvé ailleurs dans mes premiers 
Essais) de Sénèque, de Montaigne, de Balzac, de 
Locke, etc. ; il acependant beaucoup plus d'originalité 
que les autres philosophes. Cette originalité, qui ne 



198 MÉMOIRES 

tieat en général qu'au désir de se singulariser, n*est 
communément que de la bizarrerie, mais quelquefois 
néanmoins elle est heureuse et piquante. Le com- 
mun des lecteurs s^obstine encore à croire que Rous- 
seau étoit un profond penseur et un génie sublime, 
car les esprits médiocres gardent une admiration mal 
fondée beaucoup plus long- temps que les esprits d'un - 
ordre supérieur qu'un seul bon rdsonnement peut 
désenchanter. Il falloit donc laisser Emile avec tou- 
tes ses erreurs, qu'il est si facile de combattre victo- 
rieusement, puisque l'inconcevable inconséquence de 
l'auteur en ^paroîtroit mille fois plus étrange, lors- 
qu'on trouveroit tous les rapprochemens dans des 
notes. Ainsi donc, quand je ferai une nouvelle édition 
à* Emile, je restituerai, à cet ouvrage tout ce que j'en 
ai retranché, et j'ajouterai beaucoup de notes, qui ne 
seront pas les moins saillantes, car je m'étbis privée, 
par les retranchemens, de la partie la plus brillante 
de la critique. 

Personne au monde ne m'encourageoit dans mes 
réimpressions épurées ; on me répétoit que cela n'em- 
pêcheroit pas de les réimprimer avec tout ce que j'ai 
retranché. Je persiste à croire que, si on les réim- 
prime, ce sera toujours certainement beaucoup moins 
souvent et en plus petit nombre ; secondement, que 
ce que j'ai conservé qui est instructif et bon, sera 
du moins fort utile à la jeunesse studieuse et raison- 
nable; on me répondoit que cette jeunesse-là ne 



DB MADAME BE GBNLIS. 199 

seroit pas corrompue par les sophismes des impiétés, 
des obscénités que j'ai retranchées, parce qu'elle 
n'auroit cherché dans ces ouvrages que ce qui peut ins- 
truire 5 pour moi, je croîs toujours bon de lui épargner 
la peine de chercher^ et le danger d'être peut-être 
ébranlée par quelques raisonnemens captieux fondés 
sur upe calomnie qui pourroit Tabuser^ car il faut 
du temps, de Texpérience, et une grande lecture 
très-réôéchie, pour connoître à quel point les philo* 
sophes ont menti^ et se sont approprié de vieilles 
erreurs combattues, et complètement réfutées depuis, 
long-temps; enfin, en réduisant à cinq ou six vo^ 
lûmes des ouvrages qui en ont dix, et dont je ne sup- 
prime que des extravagances et des infemies, j'épar- 
gne le temps si précieux des gens raisonnables, et 
cela seul est assurément un véritable service et un 
grand bien. J'ajouterai encore que, laissant dans 
ces ouvrages les folies et les contradictions, qui ne 
sont point corruptrices, je les combats dans deè 
notes qui peuvent servira former le goût et le juge- 
ment de la jeunesse. Je relève aussi dans des notes 
un grand nombre de jfautes de langage; ce qui 
n'est pas non plus, sans utilité, car toutes ces critiques, 
dans lesquelles je ne mets aucun esprit de chicane, 
et qui sont incontestablement justes, doivent dimi- 
nuer l'admiration exagérée que tant de gens ont pout 
ces auteurs f et c'est une chose infiniment plus impor- 
tante qu'on ne pense 3 et, comme je ne mets pas un 
mot de moi dans le texte, il est impossible de soutenir 



900 MEMOIRES 

que j'ai retouché ou refait ces ouvrages; tout ce 
qu'on peut dire^ c'est que ces éditions sont des ex- 
traits fort longs et fort détaillés copiés littéralement, 
auxquels on n'a rien ajouté^ et dont on n'a retranché 
que des passages scandaleux ; et je croirai toujours 
que c'est là une entreprise excessivement utile. Je 
pense to^]ours de même aujourd'hui sur tous ces 
ouvrages^ à l'exception d'Emile^ pour les misons que 
j*ai mentionnées ci-dessus. 

Les gens qui s'intéressent à moi, me disoient que 
je me faisois un grand nombre de nouveaux ennemis, 
ce qui ne m'effrayoit point du tout. J'auroia voulu 
avoir cinquante ans de moins pour livrer plus d'an- 
nées aux persécutions de ce genre: s'y exposer avec 
utilité et les braver avec courage; consacrer à cette ^ 
noble cause tout ce qu'on a de talens et de forces 
physiques et morales, c'est vivre ! le contraire n'est 
qu'une insipide et coupable végétation. Je vais faire 
encore quelques démarches ; rien ne me découragera z- 
je ne suis secondée par qui que ce soit, mais je 
répondrois à celui qui feroit cette réflexion : 

'* Et, compteK-Tous pour rien Diea qui combiit pour oous!" 

Anatole de Montesquiou me demanda, dans ce 
même temps^ de mettre par écrit mes idées politi- 
ques qui ne se trouvoient détaillées, ni sous ce titre^ 
ni méthodiquement dans mes ouvrages ; je lui promis 
de composer pour lui seul mon petit Traité politique^ 
qui sera divisé en trois lettres : la première con« 



]>£ MADÀMA BE 6BNLIS. * 201 

tiendra rexamen de ce qui peut constituer le bon- 
heur d'une nation ; dans la seconde j'examinerai si 
les gouvernemens actuels atteignent ce but ; dans la 
troisième lettre, je chercherai les moyens d'y par- 
venir. Je crois que, sans être publiciste, on peut 
dire de fort bonnes choses sur ce sujet, si l'on a de 
bons principes, un esprit juste, une âme sensible, et 
la connoissance de l'histoire et du cœur humain. Le 
chaud me causoit un tel accablement, et j'étois d'ail- 
leurs si occupée, qu'il me fut impossible de com- 
mencer ce petit ouvrage*. Anatole, qui étoit dans 
sa terre de Bligny^ m'écrivit à ce sujet une lettre de 
reproche, que je trouvai si charmante, que je ne puis 
m'empécher d'en orner ces mémoires 5 elle cpntient 
ce qui suit : - / 

« Bli^y, le 30 juillet 1820. 

*' Votre silence commence à devenir la chose^ du 
monde la plus inquiétante, trop chère amie; trop 
occupée de vos héros et de vos héroïnes chimériques, 
vous négligez le positif et des amis réels. Je m'en 
trouve très-mal: permettez-moi de m'en plaindre 
encore à vous-même, et' croyez toutefois que toutes 
mes occupations champêtres, ou littéraires, et même 
vos preuves d'indifférence, ne peuvent pas affoiblir 
l'occupation constante où je suis de vous, et en 
détourner mon cœur. Je m'étois offert pour disciple 

• Je Tai f^î^ cl^PuiB* 
9** 



â02 MÉMOIftBS 

à votre universalité^ et vous gardez un. silence que 
je crois comprendre ; n'est-ce pas là ce qui s'appelle 
un refus ? c'est dommage. «Pavois besoin d'un guide, 
d'un fil dans ce, dédale de politique et de principes 
nouveaux entrelardés d'erreurs 3 je m^y perdrai bien 
vite, et j'y serai la proie de quelque monstre, ou la 
victime de quelque orage : je les mets sur votre cons- 
cience. Naples, avec ses inventions et son perfec- 
Uonnement renouvelé des Grecs, étoit un excellent 
thème, un beau sujet de réflexions et d'observations 
instructives ; pourquoi ne pas mettre en dehors les 
idées lumineuses qu'un sujet si nouveau pour votre 
plume voue inspire ? et surtout poi^rquoi rejeter du 
sein de l'abondance l'humble prière du pauvre ? Voici 
à ce sujet une fiable nouvelle. 

LE MOINEAU. 

Un BtK^eao débutant, bien foible, bien fragile, 

S*égaffa dans des bo» désertiy 

Loin deMB pe^ damiciley 

A ràg;e où la gent volatile 

N*a pas encor vaincu les airs : 
De ses ailes parfois il essayoit rasage. 

Et sauHlleiCsur le feuillage ^ 

fie branche eo branche^ ayant grand sein 

fie ne pas B*avancer plus loin. 
Mais qui sait s*arréter? souvent même le sage 
Va plus loin quUl ne veut. Notre petit moineau. 
Tout en craignant le vent, le firoid, le chaud, Torage, 

La sécheresse et même Peau, 
Enfin tout, se trouva sans guide et sans asile 

fians un lieu sauvage et stérile j 



DK MADAMS DE 6BNLIS. 20^' 

Pbor chercber da •ècoiurs il erroit au basard» 

Lorsqu'il aperçut à l'écart 
Un oiseau protecteur dont Faile ingénieuse 
Voiloit avec constance une tribu nombreuse 

' I^oisillons craintifs et fuyards, 
Qui sous cet abri sûr échappoient aux regards 
Comme à tous les dangers; à la poule couyeuse 
Le 'petit égaré, d'un air respectueux. 
Exposa ses besoins et Tobjet de ses vœux; 
<< Pour mon âge, dit-il, la nuit est dangereuse : 
Que faire seul errant dans la noire Tapeur? 
Ayez pitié de moi, j*ai foim, j'ai froid, j*ai peur ; 
Au gré de mes souhaits montrez-vous généreuse. 
En daignant m'accueillir dessous Tample manteau, 
Où Ton voit prospérer votre léger troupeau ; 
Je n'abuserai pas de votre bienfaisance: 

Il faut si peu pour un nloinean; 
Tolérez cette nuit ma débile existence 
^ Auprès de vous; et puis demain, 

Guidé par votre expérience. 

Je trouverai le bon chemin : 

Comptez stn* ma reconnoissance." 

Hélas! il pria vûnement; 

Le lendemain, le pauvre enfant 
Fut pris par des filets dans la forêt prochaine. 

On dit que la poule inhumaine 

Se repeptit de ses refus ; 

Mais le motneau n'existoit plus. 
Le ciel vous envoya pour éclairer la terre : 

Parcourez la noble carrière 
Qui vous conduit â Timmortalité; 
Mai» répandez gur tous, vos torrens de lumière-, 

Le passereau le plus vulgaire 

Ne doit pas être rejeté. 

" Etes-vouB de mon avis, chère amie, ou bien allez^ 



204 HÉMOIRBS 

voua retomber on plntât perdster dans ce silence qui 
me tue) Adieu. Ma triste indigence se prosterne 
devant votre féconde. et sublime universalité. 



** Un p«tt3nre Moineau. 



n 



Il y a certainement dans cette &ble plusieurs traits 
qui n^peUent la grâce, la naïveté, le talent de La 
Fontaine* J*aurois été bien ingrate si, après une si 
jolie lettre, je n'eusse pas commencé tout de smte le 
petit Droite poKtigue; je le^ livrai sur-le-champ, et 
je n'en gardai nulle copie. Anatole n'avoit aucun 
besoin de mes petites idées sur ce sujet; mais il les 
demandoit, je devois les lui ofi&ir. 

A la même époque dont je viens de parler^ je lus 
une chose étonnante et miraculeuse; un article ti'ès- 
bienveillant sur moi dans un journal, et dans le 
Journal des Débats!. .Ce fut à propos de ce petit 
libelle fait sur moi par M. Cousit dCAvallon ; il y 
avoit, entre autres, un mot que je croirois digne 
d'être cité, quand, je ne serois pas l'objet de ce qu'il 
a d'obligeant : en parlant du parallèle que fait M. 
Cousin de madame de Staël et de moi, le journaliste 
dit qu'il ne prononce rien entre l'auteur de Mademoi- 
selle de La Fallière et celui de Corinne, et en paro- 
diant ce vers si connu : 

' " Je ne décide point entre Genèye et Rome,'* 

Il ajoute: 

• Je ne décide point entre Genève' et Paris." 



DB MADAME DB OBNLIS. 205 

; Une femme, et un auteur, ne pouvoit manquer de 
saisir tout ce que ce trait a de &n et d'obligeant 3 il 
faut convenir qu'en littérature française, Iprsque ces 
deux villes se trouveront en rivalité, Paris vaudra 
toujours mieux que Genève. 

J'étois et je suis encore, dans un sens, comme le 
misanthrope, qui dit qu'il seroit charmé de perdre 
son procès pour avoir une injustice de plus à conter; 
je me console aussi des injustices qui. ont quelques 
singularités bizarres, par le plaisir d'en orner ces 
mémoires. J'appris avec certitude une chose véri- 
tablement inexplicable , M. Chéradame, chez lequel 
se vendoit une partie de mes ouvrages, alla prier l'un 
des rédacteurs du Journal des Débats d'annoncer 
et dé rendre compte des nouvelles éditions épurées 
â* Emile et du Siècle de Louis XIV; IV}. Chéradame 
ajouta, ce qui étoit vrai, qu'il venoit de ma part faire 
cette démarche, que je n'ai jamais faite et que je ne 
ferai jamais pour des ouvrages de moi; mais, comme 
Une s'agissoit que.de réimpressions d'ouvrages contre 
la religion, dont j'ai ôté toutes les impiétés, et dans 
lesquels il n'y a de moi que des notes critiques, je 
pensai qu'un travail si utile à la morale me prescrivoit 
d'employer tous les moyens qui pouvoient le faire 
valoir, et que des journalistes religieux dévoient 
surtout s'y intéresser. On répondit à M. Chéradame 
qu'en ^ffet cette entreprise étoit parfaitement bonne, 
qu'on la trouvoit très-bien exécutée^ qu'elle étoit 



206 ' MéMOIÊBB 

dans les principes et dans les sentimens des r61ac- 
teurs ; et que néanmoins^ par intérêt poar la chose, 
et même pour moi^ on ne pouroit en faire mention 
dBdïB le Journal des Débats^ parce qu'il étoit irré- 
vocablement décidé, lorsqu'on y parleroit de mes 
ouvrages, que ce seroit M. Hoffman qui toujours en 
rendroit compte et en feroit les extraits; que rien au 
monde ne pouvoit engager M. Hoffman à parler avec 
bienveillance de mes ouvrages, et qu'ainsi tout ce 
que ce journal pouvoit faire pour moi, c'étoit de 
' garder un profond silence. 

Il y a peu de choses dans ma vie qui m'aient causé 
autant d'étonnemeut; conçoit-on qu'un journal, qui 
n'est pas malveillant pour un auteur, prenne l'enga- 
gement irrévocable de le livrer constamment à l'aver- 
sion d'un de ses associés ? conçoit-on que des rédac- 
teurs religieux sacrifient ainsi leurs princfpes et les 
intérêts de la bonne cause à l'àiiimosité d'un de 
leurs collaborateurs ? Il me fut bien prouvé, d'ail- 
leurs, par Tarticle bienveillant que j'ai cité*, que les 
rédacteurs de cet estimable journal ne sont nullement 
mes ennemis 5 au reste, la rancune de M. Hoffman ne 
m'empêchera jamais de rendre justice à son esprit 
et à ses talens. Depuis que je suis instruite du 
pacte fait contre moi dans le Journal des Débats^ j'ai 
lu dans ce même journal plusieurs extraits fort 

• Sur le. libelle de M. Cousin.— (2Vb<c de r Auteur J 



1 DE MADAME DE GENjLlS. 207 

is^^vëables cle M. Hoffinan, et je me stnB livrée, avec 
graRd plaisir^ à la douce vengeance d'en faire et d'en 
répéter Téloge dans la société. Qa'il seroit à désirer 
qae les gens de lettres qui professent de saines doc- 
trines entendissent assez bien leurs véritables intérêts, 
et rânassent assez la littérature pour s'imposer la loi 
d'être invariablement équitables ! • • • • Combien la 
droiture, la bonne foi, la candeur anobliroient les 
talens, et combien eUes épargneroient de discussions 
et d'inimitiés fâcheuses !• . . • 

Le parti qu'on appelle libéral devroit naturelle- 
ment l'emporter sur les royalistes, non assurément 
par la bonté de leur cause, mais parce qu'ils se 
soutiennent dans toutes les occasions, en dépit des 
petites rivalités particulières ; tout intérêt, dans ce 
parti, est immola à l'intérêt général ; c'est ainsi qu'on 
réussit. 

Tout cela ne m'empêchera pas de continuer ce que 
j'ai entrepris avec la même ardeur, et d'y employer 
toutes les forces qui me restent; sur toutes ces 
choses je dis bien sincèrement, en pensant à mes 
ennemis et à toutes leurs intrigues contre moi: 

Qae Diea voie et nous juge. 

Je fis alors un tour de force littéraire dont je veux 
me vanter ici : je travaillai dans une matinée à cinq 
ouvrages difiërens ; j'achevai de dicter un article sur 
la cenmre ; je commençai et j'écrivis de ma main 



206 



Ml&MOIRBS 



la première lettre du dernier roman que je comptois 
faire,* Paimjfre et Flaminie, ou la Dupe et la Fie- 
timedeson siècle, qui. est en deux volumes; j'en 
dictai le lendemain un plan très-détaillé ; l'idée mo- 
rale en est bonne et neuve ; j'ai voulu peindre dans 
mes deux héroïnes la perfection religieuse, mais mon- 
daine, et la perfection purement religieuse. Comme 
rhéroïne mondaine est la dupe de presque tous les 
sentimens qu'on Im montre, j'ai fait le roman en 
lettres, afin d'y peindre, avec un plus grand naturel, 
la fausseté et la duplicité, qui avoient feit de si grands 
progrès dans le grand monde, durant les dix ou douze 
années qui ont précédé la révolution ; j'ai vu ce ta- 
bleau de près, et je crois l'avoir bien peint; des 
lettres de la même date, à différens personnages, et 
contenant les plus frappantes contradictions, attein- 
dront sûrement ce but. Les lettres de Voltaire m'ont 
donné cette idée il y a long-temps, en lisant les lettres 
hjrpocrites qu'il écrit au roi S,tanislas, à dom Calmet, 
etc., et les lettres impies des mêmes dates qu'il écrit 
à ses amis ; les lettres au maréchal de Richelieu, qu'il 
appelle son héros, et les lettres, aussi de même date^ 
dans lesquelles, s'adressant à ses confidens, il ap- 
pelle le maréchal le Maître di^ tripot (c'est-à-dire 
de la Comédie Française)^ ou le tripotier. S Cette du- 



* J^en ai fait d'antres depuis^ ce qae je ne croyoïH pas en com« 
mençant Fkminie.-^Note de V Auteur,) 



DE MADAME DE GBNLIS. 



209 



plîcîté, dans un ouvrage (rimagination, sera très- 
piquante et très-utile, si Ton a su la rendre morale. 

Le troisième ouvrage auquel je travaillai fut une 
Nouvelle pour Alfred Lemaire, et qui est intitulée : 
Frédal ou V Artiste. Je la composai avec autant de 
soin que si j'avois voulu la faire imprimer ; je la fis 
pour lui seul, je la lui envoyai, et je n'en ai point 
gardé de copie : il me semble qu'il s'y trouve de 
l'im^nation et de l'intérêt. Le quatrième ouvrage 
est un Traité sur la sympathiey que je fis pour 
deux dames anglaises, et que j'écrivis de ma main 
dans un livre blanc. Ces deux dames s'appellent 
miss B}Tnesj elles sont extrêmement aimables, 
je les aime beaucoup, et j'en ai déjà parlé. Enfin, 
le cinquième ouvrage est ce qu'on vient de lire ci-des- 
sus dans ces mémoires . > 

Il faut convenir que le moment où je fis le tour de 
force dont je viens de parler n'étoit pas favorable à la 
littérature*, et par conséquent à tous les travaux 
que j'entreprenois avec tant de courage. 

Après l'assassinat de monseigneur le_ duc de Berri 
vînt la loi sur les élections, et ensuite une nouvelle 
conspiration contre toute la famille royale, qui pro- 
duisit un grand procès qui occupa tout, le monde ex- 
clusivement; tout cela, joint à la révolution d'Espa- 
gne, à celle de Naples, à celle qui sembloit nienacer 

• £nl821. 



210 m£moirbs 

tous les Toyamnes, acheva bien naturellement d'é- 
teindre toute espèce de goût pour la littérature* 
Toutes mes entreprises de cette époque s'en ressenti- 
rent, et je ne m'en étonnai pas. 

J'allois toujours chez madame de Montcalm, aussi 
souvent que me le permettoient mes nombreuses oc- 
cupations. Je lui portai un jour pour Tamuser un 
gros volume de plantes peintes par moi que je venois 
d'achever. Ce manuscrit très-précieux în^a coûté 
trente ans de recherches ; c'est im gros livre in-é"^. 
contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé 
dans la Bible et dans les vies des saints^ que j'ap- 
pelle 1% V Herbier sacrée 2*. V Herbier de la recon^ 
naissance et de Tamitié^ contenant les plantes qui 
portent les noms de personnages fameux; S"*. VHer^ 
bier héraldique^ contenant toutes les armoiries de la 
noblesse française qui offirent une ou plusieurs plan- 
tes; et 4*. T Herbier d'or, toutes les plantes d'or 
dont il est parlé dans Isr fable et dans l'histoire. Je 
n'ai rien répété dans ce livre de ce que j'ai dit dans 
ma Botanique historique et littéraire, qui est impri- 
mée : le travail de mon livre est tout autre chose ; j'en 
ai dessiné et peint toute seulè^ sans aucune espèce 
d'aide^ toutes les plaiites, et en outre j'ai orné le 
texte d'une infinité de vignettes et de culs-de-lampe. 
J'oublie de dire qu'à V Herbier héraldique je mis sur 
le revers des pages un grand nonvbre de devises an- 
ciennes tirées du règne végétal/et les ordres anciens 



) 
I 



DE MABAMB DE GKNLIS, y 211 

qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour 
toute grande bibliothèque, valoit bien au moins quinze 
mille francs ; tous ceux qui Tout vu, et même des 
artistes, en furent charmés. M. le duc de Riche» 
Heu, qui le vit chez madame de M ontcalm, en parut 
enchanté ; il se chargea d'en parler au roi pour sa 
bibliothèque particulière : j'en demandai seulement 
huit mille francs. J'aimois infiniment mieux qu'il 
restât entre les mains du roi de France, que de Ten* 
voyer dans les pays étrangers (ce qui m'eût été si 
facile) pour une somme beaucoup plus forte. Je 
u'avois pas reçu la moindre marque de protection et 
de bienveillance de la cour ; cependant l'auteur de 
, Mademoiselle de Clermont, d'un Trait de la vie de 
Henri IVy de la Vie de Henri IVy de trois romans 
historiques traduits dans toutes les langues, et dans 
lesquels, sous l'empire de Napoléon, je me suis plu 
à faire valoir, avec toute la portion de talent que le 
ciel m'a donnée, la race des Bourbons, l'auteur de 
plus de trente-cinq volumes sur l'éducation consacrés 
par près de quarante ans de succès, Tauteur qui a 
constamment combattu pour la cause de la religion, 
et enfin l'éditeur des Mémoires de Daitgeau et des 
nouvelles réimpressions épurées que je dônnois alors 
au public, ce foible champion de la bonne cause, 
mais si courageux et si persévérant jusque dans la 
débUité de l'âge, et ayant élevé avec tant de succès 
trois princes et une princesse du sang, cet auteur. 



212 . MÉMOIRES 

» 

dis-je, méritoit aussi bien une marque de protection 
du gouvernement que tant d'autres qui en ont obtenu 
si facilement. Le roi a daigné accepter cet homma- 
ge ; je sais qu'il a lu ce volume avec plaisir (et son 
suffrage est si précieux !); qu'il a gsErdé ce manuscrit 
plusieurs jours sur sa table, et qu'ensuite il l'a fait 
mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle 
on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valéry, 
homme de lettres distingué, est le conservateur. 

En cherchant dans mes papiers, je trouvai le 
brouillon des réflexions sur V Espérance, faites pour 
madame de Montcalm ; et, comme elles sont très-re- 
ligieuses, je crois devoir les insérer dans ces mémoi- 
res. Voici cette copie : 

^^ M. de Chateaubriand a dit admirablement que 
'^ c*est une religion bien divine que celk qui a fait 
" une vertu de V espérance. 

" En effet, il n'appartient qu'au souverain dispen- 
^' sateur de tous les biens, à l'être souverainement 
'^ puissant et bon, de défendre et de maudire le dé- 
^^ sespoir. C'est pourquoi le suicide ne fut pas un 
" crime chez les païens, et c'est pourquoi il en est 
" un irrémissible pour les chrétiens. 

'* Qu'il y a de bonté et de profondeur dans cette 
^^ sublime réunion des trois vertus théologales : la 
" f^i l'espérance, et la charité! La foi qi^i reconnoit 
" la puissance suprême et protectrice; la charité qui 
^* comprend l'amour, et qui la fait adorer; l'espé- 



DE MAr>AME DE GENUS. 213 

" rance qui s'y confie, et qui en attend le soulage- 
*' ment de ses peines ! 

*^ La religion commande la résignation dans les 
" plus grands maux ; n'en a-t-elle pas le droit, lors- 
^^ qu'en même temps elle nous prescrit l'espé- 
" rance?. . •• 

" A ce commandement plein d'amour, à ce com- 
" mandement d'une autorité si douce et si majes- 
^' tueuse, qui peut méconnoître le vrai Dieu ?. . . . 

'^ Le juste résigné n'est qlie patient, il sait qu'il 
" aura la force de tout supporter, il sait que ses maux 
^^ finiront, et qu'il en recevra le prix, 

^' Hélas ! dans le cours de la vie, et même de la 
5' vie la plus heureuse aux yeux du monde, qui n'a 
'^ pas besoin d'espérance ? Que ne souffre pas quel- 
*^ quefois, par le cœur et par l'imagination, celui que 
*^ souvent on envie ! 

*^ 11 est des chagrins auxquels nulle protection, 
**- nul ami sur la terre, ne sauroît remédier ! Quelle 
^* douceur alors de se livrer à l'espérance que l'ami 
" souverain peut en délivrer, et sans faire ces mira- 
*^ clés éclatans, qu'il y auroit de la présomption à 
" lui demander, car il peut donner à tout une appa- 
** rence simple et naturelle ! Combien, sous le nom 
** du temps ou du hasard, ne fait-il pas sans cesse de 
** prodiges pour le juste ! C'est lui qui console de là 

perte d'un objet chéri ; c'est lui qui donne la force 

de supporter avec calme l'injustice, la calomnié et 






214 MÉMOIRES 



ce 
ce 
ce 
ce 
ce 
ce 
ce 
ce 
ce 



ringratitude ; c'est lui qui fait découvrir au ma- 
lade qui espère en lui le remède nouveau, ou qui 
inspire tout à coup le médecin qui le guérit. L'es- 
pérance purement humaine est trompeuse et 
mensongère comme les passions qui la produi- 
sent ; elle n'est qu'illusion et folie. Mais Tespé^ 
rance religieuse a pour base l'éternelle vérité; 
loin d'égarer l'imagination et d'enfanter des 
monstres, elle élève et purifie l'âme, elle y répand 
** une délicieuse sécurité ; plus on s'y livre, plus on 
'* l'exalte, plus on acquiert de mérite aux yeux d^ . 
** celui qui a dit : 

** Je te délivrerai, je le sauverai^ parce qu'il a 
espéré eft mot. 

Enfin, quelle pensée, que celle-ci : 
** Dieu ne peut tromper; il voit mon avenir, qui 
m'est inconnu, et il m'ordonne d'espérer. . • •" 
J'appris une nouvelle perte de ipanuscrits inédits 
qui me fit de la peine; c'est une pièce à ajouter au 
ITufdlre d'éthication, dans le volume des sujets tirés 
de l'Ecriture-Sainte : je l'avois fiEÛte il y a vingt-trois 
ans dans ma chaumière de Brevel, et je l'avois tou- 
jours réservée pour une édition générale; elle avoit 
pour titre, David. Elle étoit véritablement théâtrale 
et intéressante ; je représentois David âgé de seize 
ans, ayant vaincu Goliath, et s'étant retiré, après 
sa victoire, sans se faire connoltre, ainsi que le dit 
l'Ëcriture ; je le supposois revenu dans la maison 



ce 
ce 

ce 



DE MABAMB BK OENLIS. 215 

paternelle, et son père Isaï absent. Au lever de la 
toile, on voyoit David, au point da jour, endormi 
aotts un berceau de feuillage, parce qu'il avoit cédé 
son logement à des étrangers demandant Thospitalité; 
la harpe de David est à ses côtés, et sa fronde à ses 
pieds. Pendant Iç sommeil de David, l'orchestre 
jouoit une syn^phonie guerrière et triomphante ; il 
y avoit deux silences, pendant lesquels David, tou- 
jours dormant, s'écrîoit: J'ai vaincu Goliath! Il 
, me semble que cette idée eât belle et neuve, et 
qu'elle eût produit beaucoup d'effet. David, à son 
réveil, exprin^oit la joie de sa victoire, et disoit qu'il 
attendoit son père, et qu'il vouloit garder le secret de 
son triomphe jusqu'à ce qu'il l'en eût instruit ; ensuite 
David prenoit sa harpe, et chailtoit un hymne dont 
j'avois fait les paroles. Au retour d'Isaï, on voyoit 
dé&ler sa petite caravane formée par ses serviteurs : 
on voyoit aussi, dans le cours de la pièce, une belle 
cérémonie antique, celle de l'offrande à Dieu de la 
gerbe sacrée. Jonathas et Saûljouoient de grands 
rôles dans la pièce ; Saûl étoit amené par Jonathas, 
qui avoit reçu l'hospitalité de David, un jour qu'il 
s'étoit égaré à la chasse. David calmoit les fureurs 
de Saûl avec sa harpe. Il y avoit, à mon avis, une 
très-belle scène dans la pièce 5 celle où David con- 
fioit à son père le secret de sa victoire, et dans 
laquelle Isaï le faisoit consentir à ne jamais le révé- 
ler, afin d^en conserver le mérite pur aux yeux de 



2Jg MÉMOIRES 

Dieu et de l'amour paternel, et aussi afin deje sous- 
traire aux dangers de la renommée de l'a^J^^t"»"; «* 
aux persécutions de l'envie. A la fin David etoxt 
reconnu par des députés spectateurs du<:ombat, qm- 
avoient fait suivre le jeune vainqueur, et qm savoient 
nu'il habitoit la maison d'Isaï. Il y avoit dans cette 
pièce de beaux contrastes formés par la haute sagesse 
k'Isaï son bonheur intérieur, et la turbulence, 1 or- 
gueU ' et la fureur de Saûl ; il y avoit de Hutérét pour 
?amôur paternel et filial, et l'amitié de Davxd et de 
Jonathas, et enfin on y trouvoit un spectacle très, 
frappant et très-varié. Dans le temps où je voyoïs 
beaucoup M. Briffant, ilmeditqu'il vouloit faire «ne 
tragédie intitulée, SaUl, je lui lus mon DaM avec 
permission d'en prendre ce qu'il voudroit. 11 fut 
charmé de cette petite pièce, qui étoit en trots actes, 
et je crois qu'il en a pris l'idée de faire combattre la 
jalousie de Saûl contre David par l'admiration et 
l'inclination natureUe. ;,„.*• 

J'avois laissé cette pièce à Casimir ; il 1 avoit mise 
avec toutes ses compositions, et, dans sa dévotion, 
voulant brûler toutes ses comédies, ma pauvre pièce 
a été enveloppée dans la proscription, ainsi qu'une 
fable en vers, intitulée le Genévrier et le Gratte-Cul, 
l'une des plus jolies que j'aie jamais faites. Je lui 
avois laissé aussi une grande quantité de lettres de 
madame de Brady, de M. deTréneuU, de M. BrifBiut, 
de M de MiUevove, d'Anatole, de Montesquiou, et 



DE MAOAMJË DM GENLIS 217 

de plusieurs autres personnes ; il avoit mêlé pai'eille- 
ment ces lettres avec le^«iennes et il a brûlé le tout. 
Je me consolai facilement de cette perte, et je regret* 
tai davantage un beau mélodrame, une charmante 
comédie de Casimir, qu'il brûla sans pitié, malgré 
les succès brillans de lectures de société, dont j'ai 
déjà parlé. C'étoit assurément une preuve non équi- 
voque de la plus profonde piété ; et la satisfaction de 
lui voir à un si haut degré de tels sentimens me dé- 
dommagea pleinement du sacrifice. J'ai moi-même 
brûlé toutes mes premières composHions, qui au- 
roient bien formé trois gros volumes, mais je ne les 
regrette pas : elles ne valoient rien. Je n'avois uni 
quement conservé qu'un petit manuscrit qui n'auroit 
pu faire qu'un volume in- 12, de cent cinquante pa- 
ges 3 il avoit pour titre les Datigers de la Célébrité ; 
je l'avoîs gardéj parce que je n'y avoîs pomt mis les 
coups de théâtre extravagans de mes autres produc- 
tions de ce temps, et, s'il faut l'avouer, parce que je 
l'avois écrit avec, soin «ur un joli papier à vignette». 
Je le montrai un jour à Belle-Chasse à M. de Va- 
lence,quime conjura à genoux (et <;e n'est point une 
exagération), de le lui donner : j'y consentis. Long- 
temps après, je lui demandai ce qu'il avoit fait de ce 
manuscrit ; cette question parut l'embarrasser, je 
n'insistai point 3 on ne l'a point trouvé après sa mort. 
Enfin, outre les manuscrits que m'a perdus ma fille 
et dont j^ai parlé ailleurs, je perdis encore un journal, 

TOME VI. 10 



\ 



218 Hfiiionim 

06 que j'û beaucoup regretté, et que j'avob fidt pour 
ma mère, 8ur un gprand livre blanc in-foHoy pendant 
le temps que j'ai passé à Genlis ; je crois en avoir 
déjà parlé, ainsi que beaucoup d'autres manuscrits 
que j'ai perdus. 

J'ai oublié, dans le cmnpte de mes manuscrits 
peidus, ou sacrifiés, une pièce en cinq acîies inti- 
tulée : La Fausse Antipathie. C'est le titire d'une 
pièce de Destouches, mais la mienne n'avoit aucun 
nqpport avec la sienne^ je l'avois lue à ma nièce 
Henriette et à quelques autres personnes; et je la 
trouvois si jolie que craignant de céder à la tentation 
de la iaire jouer (chose que je n'ai jamais voulu per- 
mettre pour mes pièces), je la brOdai à l'Arsenal; ma 
filleule Stéphanie Alyon, aujourd'hui madame Javary, 
étoit présente à cette exécution qu'eUe voulut vaine- 
ment empêcher. J'ai fait encore, dans les commence- 
mens de la révolution, une pièce en prose et en cinq 
actes, très-singulière; elle étrât prise entièrement 
des ouvrages de J »-J. Rousseau ; elle ayoit pour titre, 
I/Ile de Saint'Pierre ; je n'avois pris que ses beaux 
morceaux, et ceux qui sont religteux ; j'avois cousu 
tout cela à une intrigue simple et ingénieuse ; il n'y 
avoit pas deux pages de moi ; toute la pièce étoit de 
Jean-Jacques, et elle étoit charmante. En partant ^ 
pour l'Angleterre, je l'ai laissée à une personne de 
ma connoSssance^ qui la fit jouer : elle eut le plus 
grand succès ; et le lendemain de la seoonde repré- 
sentation, on porta en pompe au Panthéon le buste 



DE MABABfB DB GBNLIS. 219 

de Jean-Jacques. Mais, après plusieurs représen- 
tatkHis, on la trouya trop religieuse; ou donna d'iii- 
dignes pièces dans un sens tout contraire^ et on ne 
la joua plus. Je n'ai jamais pu raroir le manuscrit; 
il n'étoit pas de mon écriture, puisque la pièce entière 
n'étoit qu'une eiHnpilation ; on me répondit qu'on 
Taroit donné àMidé, qui n'a jamais voulu le rendre; 
je n'en avois point de double copie : je Tai perdu. 

Il y eut, dans le cours de cette année, une éclipse 
de sideil ; elle n'étoit point entière, mais l'obscurcis- 
sèment fut très-visible, et avoit quelque chose de 
frappant avec un beau ciel sans aucun nuage. Il y a 
je ne sais quoi de solennel dans ces phénomènes de 
la nature, qui porte à une méditatioli qui peut facile- 
ment devenir de la crainte. Ce spectacle me causa 
une vive émotion ; il est assez lïaturel de penser que 
lorsque k Créateur suspend les lois de la nature, il 
ponrroit aussi les dissoudre ; la foi nous apprend que 
cet événement est' inévitable; nous en ignorons 
Fépoque, et, pour moi, je ne crois pas qu'à présent 
elle soit fort éloignée. Voici là-dessus mon idée. 

Le Créateur n'a rien &it en vdn; ainsi le monde 
ne finira que lorsque tout le globe sera connu, lorsque 
toutes les substances végétales et minérales auront 
été employées; et lorsque enfin l'homme aura acquis 
toute l'industrie et toutes les connoissances dans les 
sffU et dans les sciences, que son intelligence et l'ex- 
périence peuvent lui donner. Depuis l'invention de 

10* 



220 MÊMOTftES . 

rimprimerie, il avance à . pas de géant dans cette 
espèce de perfectionnement ; tout ce qu'il acquiert 
ne se perd plus, et se trouve ainsi fixé par le moyen 
de rimprimerie* Les progrès de la navigation ont 
fait &ire, depuis cent ans^ d'immenses décoovertes ; 
nous avons acquis un prodigieux nombre de plantes 
nouveUes, de métaux et de demi-métaux qui étoient 
inconnus^ il y a cinquante ans ; il reste moins t de 
choses à découvrir qu'on n'en a découvert et perfec^ 
tionné depuis un siècle. La mécanique, laphysique, 
la chimie la botanique, et l'histoire naturelle ont fait 
les mêmes progrès* L'anatomie, que n'ont point 
connue les anciens, a porté la chirurgie à un point 
qui est à peu près celui de la perfection. Dans 
un sièc]e et demi ou deux siècles tout au plus,- 
tout sera connu^ tout sera su. Quant à la morale, 
elle a eu le dernier degré de perfection quand 
r£vangile a été prêché ; mais les vices et les pas* 
sions, en produisant une corruption presque gêné* 
raie, ont rempli l'Europe d'erreurs, et de prin- 
cipes faux et contradictoires; aujourd'hui tout est 
confondu dans la morale, et, par une conséquence 
nécessaire, tout le sera dans les gouvememéus ; un 
désordre universel dans ce genre sera le résultat du 
philosophisme. Tour à tour l'anarchie, les révolu- 
tions, les guerres civiles et extérieures bouleverseront 
l'Europe ; mais les monumens des arts et des sciences, 
lés artistes, et les savans qui les cultivent toujours, 
les bibliothèques immenses établies dans toutes les 



BB MADAME DB 6ENLIS. 221 

villes^ conserveront le dépôt des connoissances hu- 
maines ; après avoir soufiett tous les maux qu'en* 
traînent des passions extravagantes et Timpiétë^ le 
bien naîtra du mal^ Tesprit de parti fatigué s'anéan* 
tira dims le besoin du repos ; on profitera enfin des 
leçons de l'expérience qu'on a jusqu'ici repoussées, 
on reviendra à la raisonna la religion; on renoncera 
à de funestes préjugés qui existent depuis si long- 
temps y les gouvernemens n'auront plus l'odieuse im- 
moralité d'établir des loteries, et d'infâmes impôts 
sur les maisons de jeux et les lieux de débauche ; les 
duels et les guerres offensives feront horreur; alors 
on verra renaître le plus brillant âge d'or : ce sera 
celui d'une parfaite civilisation ; le monde assez vieux 
pour ise convertir sera ainsi préparé à rendre le 
compte universel ; c'est à cette époque mémorable 
que, toutes les destinées de l'homme étant accomplies, 
toutes ses facultés ayant été mises en œuvre, tous les 
trésors de la nature et de la création étant connus, 
le temps finira et se perdra dans l'éternité. Je crois 
que cinq ou six cents ans suffisent à peu près pour 
opérer toutes ces choses. 

La demoiselle de compagnie que j'avois me quitta 
par. des Taisons de famille qui la regàrdoient, et non 
par aucune espèce de mécontentement. Je me trou- 
vai donc sans compagne, sans secrétaire^ sans copiste, 
ayant un grand ouvrage à faire !• • • «Je me trouvai 
livrée à une femme de chambre de vingt-deux ans. 



\ 



299 iiéMôiR» 

que je fos alors obligée de prendre^ qui n'avmt 
qu'une groeee écriture, aussi peu Ibible qu'affireuse, 
et qui ne sayoit exactement pas un seul mot d^ortho- 
graphe. Cependant, je ne pouvois écrire Imig-temps, 
sans une extrême fatigue ; il fallut donc &ire écrire 
cette femme de chambre sons ma dictée; c'étoh un 
étrange secrétaire auquel j'étots forcée de dicter à 
mesure l'orthographe de chaque mot > mais j'avois 
plusieurs fois enseigné l'orthographe avec succès et 
en peu de temps à des personnes de cet état, et sans 
utilité pour moi. ^ Mais comme celle-ci montroit de 
rintelligence et de là bonne volonté, je prenois in» 
térèt à ^instruire et à la former. Il est fort ennuyeux 
d'enseigner les élémens de toutes les connoissances 
humaines 3 je Tai toujours trouvé, et surtout lorsqu'on 
a, par les sciences et par des talens, les moyens de 
s'occuper agréablement. Voilà ce que j'ai toujours 
pensé ; et néanmoins j'ai donné, durant tout le cours 
de ma vie, un prodigieux nombre de leçons, parce 
que j'ai toujours été persuadée que la religion et senle» 
ment l'humanité prescrivent de faire, dans tous le» 
temps, et dans toutes les situations, tout le bien que 
l'on peut faire ; ce qui rappelle non-seulement les 
préceptes sacrés de rEvangile, mais ce vers ancien 
'd'un sens si profond : 

*' Qui ne vit qae pour soi^ ii*est pas digne de vivre.'* 

m 

Je ne pouvois charger mon nouveau secrétaire de 
me faire des extraits, même en lui marquant dans un 



BB MADAMID D£ 6ENLIS. 2S9 

9 

t 

livre lea passages que j'aurois voulu prendre^ car elle 
n'étoit pas en état de copier : mais je n'en lisois pas 
moins ; et toutes les manies et les puérilités politi* 
ques me retraçoient dans un autre genre les extra* 
vagances des Gluckistes et des Hccinistes, et la folie 
de Tesprit de parti qui veut toujours ériger en 
écrivains suhHmes ceux qui soutiennent les opinions 
que soi-même on professe^ et le tout sans com- 
prendre un mot du fond des choses. Je me souviens 
que, lorsque Gluek venoit souvent chez moi^ je lui 
dis un soir que l'injustice de ses détracteurs me faisoit 
beaucoup moins de peine que l'âgnorance de ses par» 
tisans écrivains; il me répondit : Quand Je leur ex» 
pUquerois ce qtCil faut dire, ils ne me compren- 
draient pas. . 

C'est aussi une des manies de ce^siècle, de mettre 
au rang de» grands hommes tous ceux avec lesquels 
cm a eu des liaisons intimes^ ou tous ceux du parti 
qu'on a suivi. Il en résulte que dans une multitude 
de mémoires historiques de nos jours, d'éloges funè- 
bres, de biographies, de brochures, etc., on trouve 
des révélations innombrables, qui jaous apprennent 
les noms des personnages les plus fameux, nos con^ 
temporains, dont nous ignorions entièrement la 
célébrité. Là nous découvrons des pépinières de 
guerriers illustrés par des exploits inconnus, dont on 
n'avoit jamais entendu parler} des millions d'orateurs 
siiiblimes, et d'hommes de génie, dont il ne reste pas 



224 HÉMOIRlfiS 

un ouvrage que Von puisse citer. II est vrai que dans 
les mêmes ouvrages, et dans une infinité de libeUes, 
honorés du nom de dictionnaires, éP/dstaireSy etc., on 
trouve aussi des révélations d'un autre genre i on y 
xenverse les réputations qui sont le plus, solidement 
établies; on y prouve que des écrits traduits* dans 
toutes le& langues de l'Europe ne valent rien ; on y 
fait ce qu'un ancien philosophe (au rapport.de Bayle) 
attribuoit à Jupiter : on y rabaisse les grandes choses, 
wiy^flève les choses basses. Tout cela est ingénieux^ et 
surtout instructif; et voilà comme nos légiona d'au- 
teurs modefnes font des livres !• • • • 

Nos penseurs, tous gprands hommes d'état, se mo- 
quent sans cesse de là frivolité duidix-septième siècle 
et de la première moitié du dix-huitième*. Il est vrai 
que les. prétentions et l'ambition n'ont' rien de /S^^fe^ 
car nous avons vu, dans ces derniers temps, une mid- 
titude d'hommes de génie prétendre aux prendères 
places, à des majorats, à des royaumes» • • • On r^ète 
que la société n'est plus frivole; hélas ! non; et, 
selon moi, c'est un yrai malheur. J'écrivis à ce 
sujet à Anatole de Montesquiou une lettre en verset 
en prose, que je crois devoir placer ici, parce qu'elle 
peint les mœurs de ces derniers temps : 

^' Il y a un grand charme à pouvoir bien raisonner 
^^ dans un entretien sérieux^ et à dire des riens avec 
<< grftce dans le petit cercle d'une société intime ; et 
^^ jadis les seuls Français sembloient avoir le pri- 



2>B MADAME DE GENLIS. 225 

^^'vilége exclusif d'exercer avec succès ce double 
" talent. 

<< Il est nne déesse inconstante et légère, 
^ Badinant, folâtrant avec aménité, 
*^ Et jadis à Paris toujours sûre de plisdrej 
^ Sons les aimables traits d'une douce gaité 
<< Réunie à Tesprit, surtout à Télégance : 

*<'Son nom est la frivolité. 

<^ Fruit du luxe et de la beauté, 
^ Elle naquit au sein de Pheureuse abondance, 

^Delapaixj dePoisiveté. 

<* On la Tit accourir en France,. \ 

^< Avec les'gnrâces et Tamour. 
^ Ce qui brille un moment, ce qui ne plaît qu'un jour, 

' ' ^ Est, en tout pays, son domaine ; 
*^ Itfais elle transporta, sur les bords de la Seine, 
^Son trône aérien, et sa volage cour* 
<^ Des fêtes et des jeux brillante souveraine, 
^ Durant nos anciens jours de splendeur et de paix, 
^ Elle eut le don charmant de plaire'et de séduire ; , 

^ Mais elle sut aussi restreindre son empire; 
^ Et, sans blesser jamais la décence et le goût, ■ 

<< Elle avoît alors en partage 

** Un ton si piquant et si doux, 
'< Que la raison souvent emprunta son langage. 






Avant Tépoque affireuse où Firréligion^ la licence 
et Torgueil en démence se réunirent pour enfanter 
'^ tout ce que nous avons vu^ la frivolité française 
^' n'étoit point un défaut national ; elle étoit au con- 
" traire le préservatif de la pédanterie, de Taffecta- 
^^ tion, et de mille prétentions ridicules et dange- 

10*» 



296 hAmoiiebs 

^' reases. On la trouvoit où elle doit être pour le 
^' charme de la société^ dans les conversations des 
" gens du monde^ dans les commerces épistolaires 
** et aux spectacles les plus gais. Elle excluoit de 
^ nos entretiens le ton dogmatique et tranchiott, la 
^^ métaphysique^ la politique^ le» disswtalioss; elle 
" étoit à son tour exclue des aflkires et des ouvrages 
^' sérieux. On n'a jamais mieux pensé et mieux.écrit 
'< que lorsque la société étoit embellie par la frivolité 
^^ la plus aimable, qui n'étoit antre chose qu'un dé- 
^^ lassement d'esprit et une gaieté pleine de ânesse, de 
^' naturel et de grâce* Si Ton reti*ancboit tout ce 
^^ qu'il y a de frivole dans les lettres de padame de 
^' Sévigné, on en ôteroit le phi« grvaiid charme 
*^ Telle étoit jadis parmi nous la frivolité ; mais, 

*< Du fond d*an antre afireaz^ creusé dans an abime> 

^ S'élance et parott tout à coup 
^ Un monstre audacienZy enfanté par le crime, 

^ Bouleyersanty ravageant tout ; 
« Ce monstre forcené, cette horrible mégère, 
<< Sortant du g^uffire et de' Tobscurité,' 
^ Déchire avec fureur les yoiles du mystère, 
^ Qui cachoient aux yeux du rnlgaire 

<^ l^n efiVayante nudité. 
^ 068 deroin et des lob fl-anchisMuH b barrièiv^ 
<< Un poignard à laaiain,et tritaiplnnte et fièrt^ 
<< Elle se nommé enfin, o*étoit TimpLété. » 
•^ A son aspect hideux, reculant en arrière, 

^ L*innocente frivolité, 

<< Jura d'abandonner la Fhmee ; 



Dfi MADÀKS . DK ÔBNLIS. 227 

^ Mais, soit paresse^ ou soit recoiuioisBaMey 
** Et souyenir des beaux jours écoulé^ 
^ Elle resta dans ces lieux désolés. 

^^ Les Muees^ les Grftœs^ et le Didu du goût> 
^ prirent la fuite pour aller chercher de paisibles 
^^ asiles. Cette troupe charmante diercha long- 
^^ temps; elle. est peut-être errante encore: espérons 
*^ qu'elle reviendra se fixer en France. 

^* En attendant; nous étions moins aimables^. 

<^ Sans devenir plus raisonnables ; 

^ Parmi nous, la frivolité, 

** Sans grràee, sans légèreté» 

^ Et de ses attraits dépourvnej 
^ Ne pouvant éviter les pédans et les sots, 
'^ Redoute à tort d*étre aperçue, 

^ Ou se montre mal & propos ; 
^* Elle n'est plus un donx mu^ea de plaire y 
« Dq siècle où nous vivons psenant le caraotère, 
^ Elle a changé de ton, de manière» de goût ^ 
^ ** Vainement la pédanterie 

<^ Se vante d6 l'avoir bannie ; 
^ SOM ttte lourde fbrne on la trouvé partent» 
<< A la &usse sdeiioe elle est toi^oufs mile ^ 
<< Couverte du manteau- de la philosophie^ . 
** Elle ose se mêler aux plus graves travaux^ 

^ Elle a^ dans sa folle manie, 
<< Gony>mptt Melpemètie et dédaigné tll^ $ 
^ Elle est dans ka salons» die est daur les hvnan ; 
^ Dans nos livres savana, dans nos pa^iphlets nouveaux^ 

« Et parfois à F Académie. 

<^ En efifot, est^il rien de plus frivole qw tons ces 




^ oa OB uuângmsx, q^ éustk mam 

"^ ccst kl fpâdé de Mofièie? Qmk de plB 

^ kl pféteBtioii fificide et CitipHile de 

^ ^mwy de fiecer de figue en figae vi noibiilluit 

^ on. mie peoiée pkQofopiBqae, BiéttMide sûre pour 

^ écrire faut natniel, et par roBi^qiifnt sans goAt et 

^ MUie justesee ! H n'ert pas iiioini fiânde de woiiknr 

^^ mettre de Tesprit et de jcBes jlhnaes dams des 

^ ourrages scientifiques et dans des fines de méde- 

** cine. ConTCBons donc qne kLCâmfité exempte de 

** malignité, ki firirofité qui ne Tent rien apprrfondir, 

^* qui eflkme tont ayec grâce, qui raifie sans aigreor^ 

** qui juge en badinant et raconte sans réflesdonsy 

** toujours prête à se moquer ^de ses j^pres joge* 

'^ mens, contenons que cette aimable frivofité fidt 

^' tout l'agrément de la société et de la conversation^ 

'^ et qu'elle est le délassement nécessaire des grandes 

** afbires et du travail. Son étourdeiie ressemble à 

** la candeur, et son espèce d'enfantillage ressemble à 

** rinnocence ; mais qu'elle est à la fois insipide et 

^* ridicule, quand, se méconnoig^ant elle-même, elle 

** prend un air capable et un ton doctoral poiur dis- 

** serter gravement sur des puérilités, ou pour débiter 

'* des lieux communs et de fitusses maximes 1. •• .'' 

Je louai un petit logement aux Bùns de Tivoli ; 
j'avois besoin de changer d'air, d^un beau jardin. 



DE MADAME DE GENLIS. 229 

d'une profonde solitude; et j'y allai en effets au 
grand déplaisir de M. de Valence. Il n'y avoit de 
vacant qu'un vilain logement ; au reste ma chambre 
donnoit sur le jardin : elle avoit une jolie vuey et 
j'en aurois été fort contente, si ma cheminée n'eût 
pas fumé • 

J'inventai un nouveau jeu de cartes tout en fleurs, 
et dont ridée me parut ingénieuse, parce qu'elle est 
d'une clarté si parfaite, qu'un enfant de sept ou huit 
ans pourroit la comprendre en un quart d'heure et 
jjouer tout de suite avec ces cartes. Je crois- que 
personne ne s'est occupé de fleurs autant que moi : 
une ou plusieurs fleurs jouent un rôle intéressant 
dans chacun de mes romans, et dans presque toutes 
mes nouvelles; j'en ai même fait une intitulée. Us 
FleurSj et une autre qid a pour titre, les Pleurs 
Funéraires. Dans ma jeunesse, j'ai fait sortir de 
sou obscurité la rose deSalency : j'en fis le sujet d'une 
pièce 4ans le Théâtre iï Education ; on imita^. depuis, 
cette petite comédie, qu'on mit en. opéra- comique, et 
j'-ai été la première cause de l'établissement de tou- 
tes les rosières fondées en France, depuis cette épo- 
que. C'est à moi que l'on a dû le premier rosier de 
roses mousseuses que Ton ait vu en France. Mon 
ouvrage intitulé, la Botanique historique et littéraire^ 
contient d'immenses recherches sur les événemens 
produits par les fleurs, sur le culte que plusieurs 



980 



MÉMOtRBS 



nations leur ont rendu, enfin sur ces charmantes 
productions comme attributs et comme emblèmes. 
J'ai fait en outre sur lep fleurs ; P. Touvrage manus- 
crit dont j!ai déjà parlé, et qui se trouve dans la 
bibliothèque particulière du roi. 2°« Des arabesques 
mjrthologiques peints par moi et gravés, et que j'ai 
ornés de toutes les fleurs consacrées aux faux* dieux. 
3*. Toutes les plantes.de grandeur naturelle dont il 
est parlé dans la &Ue; et c'est, je crois, ce que j'ai 
hit de mieux dans ce genre* Le prince Jérôme Bo- 
naparte, que je n'avois pas alors l'honneur de con- 
noltre personnellement, acheta cet ouvrage dont il 
donna six mille francs;' on lui présenta cette collec- 
tion sans lui dire le nom de l'auteur : il fut charmé 
de Texécution et de l'idée; il en fit sor-le-^hamp 
l'acquisition. 4*. Des Alphabets de fleurs. 5^. tJn 
volume manuscrit entièrement rempli de devises 
' toutes tirées du règne végétal, dont je peignis toutes 
les fleurs ; j'y ajoutai un petit nombre de notes ; ce 
Qianuscrit n'a point été imprimé, je n'en gardai 
point de copie; je n'ai ni donné séparéinent, ni cité 
dane mes ouvrages une seule de ces devises;- tandis 
que j'étois chez M. de Valence, je vendis ce petit 
manuscrit quatre mille francs ; il est entre les mains' 
d'une dame anglaise fort ùmable et très-spirituelle, 
lady Guilford. &• Quatre tableaux de fleurs sur les 
saisons^ chaque tableau contenant les fleurs deehaque 



BE MADAME DE GENLIS. 3^1 

saison avec des vers qtie je citerai plus tard. 
7^. Un onytagt intitulé t Herbier Moral composé 
de fables dont les sujets sont tirés du règne végétal; 
on a surtout remarqué les Deux Cerisiers, la Feuille 
défaehée éCtm grand arbre, et le Lierre. S". Mon Jeu 
de cartes. 9°« Mes Plantés ustêelles à l'usage des 
jeunes perso nnesy ouvrage livré depuis long- temps à 
M. Barrois; et qui n'a point encore paru; j'en ai déjà 
parlé avec détail/ lO. Enfin mes Jeua?^ Champêtres, 
dédïéd, à S. A. R. M. le duc de Chartres. J^oublîe 
mon plus grand titre de gloire en ce genre et Tun 
des plus anciens, ma Botanique de Fleurs Artificiel'^ 
/^s composéer de plantes des champs^ que je fis à 
Belle-Chasse, que M. de Buffon admiroit tant, et qui 
fut parfaitement bien vendue au profit de la nation, 
avec les caisse» et les vases qui la contenoîent, lors- 
qu'on fit à BeUe«>Chassel ^inventaire de tout ce qui 
m'appartenoit, tandis que j'étois dans le» pays étran- 
gers ; c'est avec ma LantemeMagique historique et 
mes tableaux, de tout ce qu'on m'a pris sans rien me 
rendrey ce que j'ai le plus vivement^ regretté^. 

* II iUanq[ae à <^é énomératioD deux choses sur leiB fleurs, que 
j*ai fautes depuis j fa premîère est un cantique sur les iieui^ (et sttir 
un aîr tulg^ré) que J*ai composé pour mon arrière-petHe-fflley Pul- 
chérie de Celles 3 c'est un eours de morale religieuse et de botanique 
dans ce qu'elle a de plus curieux, car j'y ai placé une très-grande 
quantité de plantes merveiUeu»es dans lesquelles se montrent évidera* 
meut la divine providence et les soins bienfeddans du Créateur. D^Kâ- 





332 MBBfOIRBS 

Je me trouvai parfaitement heureuse à Tivoli; je 
finis là, sans distraction, mon roman de FUxnàanie ; 
il ne manquoit à mon bonheur qu'un piano et une 
harpe ; mais j'exerce tous. les jours mes doigts sur 
une petite harpe que m'a faite Alfred, et j'étois bien 
sûre de ne rien perdre de mon exécution ; pendant ce 
temps, je dictois. Quant au piano, j'imaginai de 

leuni cette conporition eet une suite de Tidée. qui forme le fond de 
non ouvrage lur Téducation». qui est intitulé: ^{j^Aoïwtiie on Ui 
Umâruê* nwttmelU ; cette idée consiste à attacher, dès Tenfance, 
un souvenir vertueux à tontes les choses qui peuvent dans la' suite 
produire des sensations dangereuses, et ces espèces d^impressîOiiB 
sont peut-être plus à craindre que les passions, surtout pour les 
fBmmes. J^espère donc que mon cantique sera pour ma postérité 
fSminlne un préservatif contre les fadeurs et les flatteries qn*à Toc- 
casion des fleurs, on prodigue sans cesse avec succès aux jeunes 
personnes j J*al %)outé bea^up de notes *ci9ntifiqueê à mon cantique 
qui 'k cent et un couplets. ' C'est un véritable ouvrage^ j*y aï mis 
cette épigraphe : ^ Dieu a fait connottre aux hommes la vertu des 
** plantes j le Très-Haut leur en a donné la science, afin quMls Tho- 
^ norassent dans ses merveilles.'' (Ecclésiastique, ch. xxxviir.) 
J'en ai déJX envoyé' une copie à' ma chère petite Pulchérie, et j'en 
ftds une pour elle en ce moment, que j'écris de ma main, que j'orne 
de deux vignettes, et que Je lui enverrai incessanunent. Mon autre 
et nouvelle production sur les fleurs est l^ guitkmde d'Hélène, née 
priint9SHdêBea}ifi'emimi, eomtesM de Choiseul; je peins moi-même 
cette guirlande dans un beau livre blanc relié en maroquin, qu'elle 
.m'a donné, et j'^)oute à chaque fleur, quatre, ou six, ou huit yers 
qui lui sont adressés. Je compte y mettre iine trentaine de fleurs, et 
j'ai d^à commencé cet ouvrage auquel je travaille avec un bien, 
grand plaisir.— (iVbfe th V Auteur») 



\ 



Dfi MADAMB D£ GKNLIS. 233 

m'exercer tous les jours sur une table.* J'avois une 

* "y ni été vingff mois^taiia piano, et pendant tout ce tempe Je 
m^amnsois tous le» Jours à exercer mes doigts, de temps en temps, 
quand J*aToîs du monde, sur le bord d^nne table ou sur le bras d*un 
fauteuil, en>appuyant assez les doigts pour ne pas perdire la force, 
nécessaire & la pression ; et, quoique Je me sois moins occupée de 
cet exercice que de celui des harpes muettes, quand J*ai pu me pro- 
curer un piano, il y a six semaines, J*ai trouvé que mes doigts 
n^avoient absolument rien perdu : J*avois seulement presque entière» 
ment oublié tout ce que Jesi^ois par cœur, ce que J*ai rappris sans 
peine en huit ou dix Jours. ^ 

^ Pai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de ma- 
dame Errard) le traitsuivant :" Un très-bon pianiste fut mis en 
prison pour dettes ; il demanda et obtint la permTssibn d'avoir avec 
liii son fils, âgé de sept ans ; il eut Tidée, pour se distraire, d'en- 
«seigner à cet enfhnt àjouer dupianc^ il ne lui en avoit Jamais donné 
une seule leçon j mais il lui fut impossible de se procurer un piano j 
alors il imagina, ainsi que moi, d'y suppléer par l'exercice des doigts 
sur une table^ mais, de plus, il traça sur la table les figures des 
notes ; il marqua les dièses avec des morceaux de papier, auxquels 
il donna le relief nécessaire; Tenfant Jouait ainsi presque toute la 
J«nmée, et dans les intervalles il apprenoit la musique. Son père 
resta une année entière en prison. Aussitôt qu'il fut en liberté, il 
fit étudier son enfant sur un vrai piano, et, au bout d'un mois, l'en- 
IHnt tat en état de Jouer, dans un concert, une sonate difficile et 
brillante, composée de trois morceaux, et qu'il exécuta avec une per* 
fection très-rare à son âge." 

^ Tartini, excellent compositeur italien, et le premier violon de 
son temps (il y a soixante ans), s'avisa de commencer le violon à 
trente-trois ans ; il y devint supérieur en un an ; on sait que durant 
cette année il portoit toigours dans sa poche un manche de violon 
afin de rompre ses doigts aux positions les plus difficiles et Jes plus 
extraordinaires du manche de cet instrument. 

^Jejoue aussi de la guitare, sur laquelle J'ai été d'ane très-grande 



884 MÉMOIRJiS 

guitare et^enjouoifl sans fiction; avec tout cela un 
peu de peinture, un peu de lecture, beaucoup de pro- 
menades dans le jardin, de temps en temps lesidsites 
de deux ou trois amis, et ioies journées s'écouloient 
très ag réablement. 

lies perscmnés qui sont à la tête de cette maison 
sont très-obligetotes et fort aimables. J'avois une 
jeune voisine bien malheureuse et bien intéressante, 
mademoiselle Clémence Gabarus. Six mois auparar- 
vant, en se relevant la nuit sans lumière, pour aller 
prendre une perruche qui s*étoit échappée de sa cage, 
elle glissa, tomba et se fracassa la hanche et le genou ; 
depuis ce temps, elle étoit toujours dans son lit, 
souffrant de vives douleurs. Quand ce cruel accident 
arriva, elle étoit an moment de se marier ; quelques 
jours après, son prétendu fit une chute de cheval et 
se cassa la jambe 3 voilà une triste sympathie I Cette 
jeune personne me fit témoigner le désir de me voir ; 
j'allai chez elle sur-le-champ. Je hais les visites et 
je n'en fais jamais ; le temps m'est très-précieux^ 
mais ce n*est pas le perdre que d'en consacrer une 
partie à l'espoir de porter quelques consolations aux 

force, dont j*ai beaucoup perdu, paî'ce que Je n*ai point imaginé sur 
cet instrument de moyens dé suppléer à des études ordinaites et 
Journalières, de sorte que, n*en Jouant que de loin en loin, ma main 
gauche est beaucoup moins habile; la droite est toi;doiirs bonne, car 
les arpégemens et les batteries exécutés sur la harpe la donnent tou- 
jours telle sur la guitare.^— ^^mtploi du Tempe, Chap. H) 



BIS MABAMB SB GBNLIS. 295 

personnes qui souffirent. Mademoiselle GabàruB egt 
belle et intéressante à tons égards ; sa patience dans 
tous ses nuMix étoit véritablement admirable. 

Madame la duchesse de Berri vint à Tivoli prendre 
des bains 3 elle charma toute la oraison par sa bonté 
et son affiU>ilité« Jamais princesse n'a été aussi uni-» 
versellement aimée, et n'a excité une admiration d'mi 
genre aussi touchant* 

M. 46 Valence me demandoit, avec tant de grftce^ 
d'instance et d'amitié, de retourner chez lui, que je 
le hd promis, d'autant plus qu'il me mandoit, dans 
une de ses lettres et en propres termes, que si Je me 
rejwaiê â ses prières, U était certain de retomber 
malade et de mourir* Il m'avoit déjà dit, pour me 
retenir, cette même phrase, à laquelle je n'ai jamais 
pu résister. Ainsi, je ne crus plis pouvoir me dis-* 
penser d'aller reprendre mon petit logement dans la 
ruePigale; cependant je ne 'renonçai point au des* 
sein positif formé depuis si long-temps de me retirer 
dans un couvent ; mais rien n'est plus difficile à Paris 
que d'y trouver un logement, car ils sont tous pris ou 
retenus d'avance. 

Je voyois toujours' de temps en temps M. le cbe- 
vdier d'Harmensen ; je ne connois pas de conver- 
sation tète à tête plus intéressante et plus instructive 
que la sienne. 

Le comte de Rochefort, qui m'avoit feit feîre côn- 
noissance avec lui, m'en conta un trait charmant 



196 UÉUOIRBd 

^ue jo M puia me défendre de rapporter icL Haii^ 
«tu d« nos bouleveraeniens politiques^ M. de Rodie- 
fort M trouva dans uu vérita^ile embarras d'ar- 
g^XkU Un jour qu'il dinoit avec deux ou trois per- 
aoiinoschea le chevalier d'Harmensen, oak qoes- 
UaunaaoraaMluatioiif il répondit brièvement et lé^ 
fitrôment quil avoit chargé un homme d'affidrea de 
lui trouver de Taigent à emprunter, et que, comme 
il u'avoit pas besoin d'une grande somme, il étoit 
•ana inquiétude i après cette réponse, il se hâta de 
parler d'autre chose. Le lendemain, à son. réveil, 
on lui dit que le valet de chambre du chevalier d'Har- 
mensen demandoit ^ lui parler ; il le fit entrer, et 
cet homme lui dit que son maître Tavoit chargé de 
lui reiuirt les 4,000 Jir. qu'il lui devoiL Cette obli- 
geance et cette tournure généreuse touchèrent vive- 
ment le comte de Rochefort, et il n'accepta que 
3,000 francs, dont U avoit besmn; dans son billet de 
remerclment, il prit l'engagement de rendre cette 
somme à une époque fixe, et il eut ]e bonheur de 
pouvoir la resUtuer beaucoup plus tôt ; mais il ne 
crut pas s'acquitter, car il y a des dettes dont on ne 
se libère point par des restitutions ma^rielles ; et la 
belle mémoire de M. de Rochefort conservera tou- 
jours le souvenir de ce noble procédé. 

Au bout de cinq mois, je quittai Tivoli 5 j'y fis 
connoissance, dans les derniers jours, avec une per- 
sonne aimable et spirituelle, qui porte un nom que 



« 



DE MADAME DS GENLIS, 237 

}e «évésois deptiis long-temps : c'est madame la mar- 
quisede B^cdelièvre, dont le mari estpetit^neveadu 
vertueux évéque de Nimes^ qui étoit adoré bien j^uste* 
ment dans son diocèse, où il avoit établi des manu- 
factures (qui donnoient du travail à tous les pauvres), 
des hospices pour des malades, etc. En aUant en 
Italie, nous avons connu avee^détail le bien immense 
qu'il a fait dans cette province, et nous eûmes un 
grand plaisir à voir et à contempler ce pieux bienfai* 
teurde riiumanité. 

J'allai donc m'établir de nouveau dans le bruyant 
entresol que j'avois déjà occupé chez M, de Valence ; 
pour cette fois, j'en arrangeai le petit salon à ma fan« 
taisie : il contint alors tout ce qui m'occupe, une ta- 
ble à écrire et à peindre, une belle harpe d'Ërrard, 
que je venois d'acquérir, ma guitare, et un piano 
que M. de Valence eut la bonté d'y faire mettre. 

Je comptois faire alors un ouvrage dont on m'avoit 
donné l'idée, et qui étoit fort désiré par plusieurs 
personnes: c*étoient des nouvelles^ dont chacune 
devoit contenir la vie d'un poète moderne, le tout 
pour faire suite à mon Pétrarque. Je devois faire 
huit nouvelles, dont les sujets étoient le Camoëns^ 
Michel Cervantes^ le Tasse, Mîlton, Savage, Pierre 
Corneille, La Fontaine et Jeqn^Baptiste Rousseau ; 
, j'aurois voulu faire encore cet ouvrage, et en outre 
un gros volunxe in- 12 des Annales de la vertu, pour, 
jinir cet ouvrage dont on a.fait tant d'éditions ', j'au** 



238 M iMoiftBs . 

rois voulu Caire encore le La Bruyère des antickam" 
breSy pour les domestiques^ ouvrage qui manque et 
qui leur seroit très-utile. D'ailleurs^ comme je le 
concevois, les personnes des classes les plus élevées 
auroient pu le lire avec plaisir. Le milieu et la fin 
de cet hiver furent bien tristes pour moi y je voyois 
chaque jour dépérir M. de Valence : je tâchois cons- 
tammenty dans nos conversations particulières^ de 
ramener à des sentimens religieux'que les exemples 
édifians He sa femme et de ses filles aurcnent dû natu-* 
reUement lui inspirer; mais iln'avoit jamais fai dans 
toute sa vie que les ouvrages de nos prétendus phi- 
losophes* . Je m'attachai à lui prouver que ces 
esprits forts avoient écrits autant de mensonges que 
de blasphèmes: M. de Valence m'écoutoit avec une 

s 

douceur et une attention qui m'encourageoient ; ja- 
mais ces entretiens^ si nouveaux pour Im, n'ont eu 
l'air de le contrarier ou de l'ennuyer ; j'obtins même 
de lui d'aller régulièrement à la messe : il y venoit 
avec moi tous les dtmandies et toutes les fêtes. 
X Presque tous mes anciens amis étoient absens. 
Madame de Choiseul, qui m'avôit promis de ne 
rester que trois mois en Franche-Comté, fut forcée, 
par ses aflBsdres,'d'y passer quatorze mortels mois, 
qui me parurent d'une longueur démesurée } Astolphe 
dç Custine étoit dans sa terre de Fervagues, près de 
Lisieux ; madame la Maréchale Moreau, d^à très- 
nudade, gardoit sa diambre. 



D^ MAJDAMB DB 6ENLIS. 299 

Je fis connoissance avec une Anglaise charinante, 
madl^me Canning, femme da ministre; elle a luIé 
fille qui.est bdle comme un ange. 

Je vojrois s<mvent M. de l^aulty et son aimable fa-^ 
mille. M. de Sauby, quoiqu'il smt sans cesse oc^ 
cnpé d'afiaires, n'en est pas moins de la sodété la 
plus agréable. Je l'ai vu, dans son château deBa- 
ville^ jouer les soirs à de petits jeux, avec une gaieté, 
line vivacité qui me charmoient, quand je songeois 
que souvent il étoit obligé de se lever à la pointe du 
jour pour se livrer tout entier aux travaux les plus 
arides; Je me rappelle que, dans ma jeunesse, je 
souj^ois de temps en temps avec des magistrats et 
des financiers, et j'avois remarqué qu'ils se rembru^ 
nissoient singulièrement à la fin des soirées ; l'idée 
du lendemain matin gâtoit la fin de toutes leurs soi* 
rées. Enfin, M. de Saulty a une instruction tou£-à- 
fait étrangère à ses occupations h^ituelles ; il a fait 
de très-bonnes études ; il a en histcâre et en littéra- 
ture des connoissances beaucoup plus que superfi- 
cielles, et, pour que rien ne lui manque pour m'in* 
téresser et pour me~ plaire, il &it souvent de fort 
jolis vers ; et il est l'ami le plus obligeant et le plus 
fidèle. 

Je vis encore dans ce temps, et presque tous les 
jours, M« Gérono, ce jeune homme si intéressant 
dont j'ai déjà parlé. Il venoit toujours, par amitié, 
écrire sous ma dictée pendant des heures entières. 



240 M^Moiass 

J'allois toi^ours faire à S. A. S. mademoiselle d'Or- 
léansj* qui est toujours aussi bonne et aussi tendre 
pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville, qui 
u^avoit que deux ans^ et qui parloit aussi distincte- 
ment et aussi bien qu'un enfant de six ou sept ', il 
étoit d'ailleurs aussi obligeant qu'intelligent et beau ^ 
en tout, la famille de M. le duc d'Orléans est vérita* 
blement la plus intéressante que je connoisse ; elle 
est charmante par les figures, les qualités naturelles, 
et l'éducation, et enfin par l'îvttacliement mutuel des 
parens et des enfans. Je m'applaudis d'avoir pro- 
posé à M. le duc d'Orléans madame Mallet pour 
institutrice des jeunes princesses ses filles. Mada- 
me Mallet, par ses vertus et ses talens, est bien digne 
d'être dirigée par une princesse d'un aussi rare 
mérite que S. A. R. madame la duchesse d'Orléans ; 
elle a tout ce qu'il faut pour bien concevoir les or- 
dres qu'elle en reçoit, et ppur les exécuter avec une 
parfaite exactitude. C'est mademoiselle d'Orléans 
qui, seule, enseigne à ^ouer de la harpe à l'aînée de 
ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d'Or- 
léans crut devoir à sa vieille maîtresse de harpe de 
lui faire entendre sa jeune écolière, et elle me fit as- 
sister à une de ses leçons dont je fus charmée. 

Je fis d'un trait de plume, le lendemain de ma 
visite au Palais-Royal, une épître en vers à ma vieille 

• Portant aujoard*hm le Téritable titre qai convient anx princes 
du sang, celui d^aJteêêe ropaHe, — (Nàte de l* Auteur,) 



DK MADAMB IXB GBNLIS, 241 

montre ; et comme elle a eu du succès dans la so- 
ciété, je vais la placer ici. 

ÉPITRE 

A MA VIEILLE MONTRE USÉE ET N*ALLANT PLUS* 

(16 décembre 1820.) 
Dorant qd demi-siècle, attachée à mon 80rt> 

Tu fus ma compagne fidèle. 

Et Je me flattois qaé ton zèle 
• Se soutiendroit jusqu^à la mort ! 
Tu réglois mes travaux, mes veilles et mes muses^ ; 
Au lieu de me guider, maintenant tu m^abuses ! 

Tons tes avis, hors de saison. 

Pressent, retardent sans raison. 

Et trop souvent, pour me confondre. 

Tu refuses de me répondre ! 

A ta solide' et brillante beauté 

Le temps n*a fait aucun outrage. 
Tandis quHl épuisa toute sa cruauté 

Sur ma force et sur mon visag^e ! 

Mais je suis plus vieille que toi. 

Car tu recevois la naissance. 

Lorsque nous fîmes connoissance. 

Et tu radotes avant moi! . . 

Est-ce folie, est-ce vengeance ? 

Quand tu parois être en enfance, 

Dois-je croire à ta bonne foi ? 

Il est vrai, dans ma solitude, 

* J^ai dit mes muses, non pour la rime, mais pour rezacHtiide 
puisque j*ai cultivé plua d^tme «iim«, d*abord.ea littémtav^ .ayant 
écrit dans presque tous les genres^ ensuite ayant aussi coUIvé, et 
constamment, la musique, etc. Il >n*y a point de jHBéaoMipllon à dire 
un fait, puisque .je ne prétends point que ce soit avec sBCcé s >iwy 
(Noie de V Auteur,) 

TOME. Y!. il 



242 MÉMOIRES 

Quelquefois, J^en conviens, me laissant emporter 
[^ Par Tattrait si puissant des arts et de Fétude, 

J*oubliai de te consulter; 

Tu ne ra*en étois pas moins ch^re. 

Et ce tort fut involontaire ; 

£h quoi l prétends-tu m*en punir» 
. Par tes écarts et ton morne silence ? 

Ou plutôt veux-tu m^avertir 

Que pour moi le temps va 6nir, 
Et que sa voix s^éteint dans cet espace immense 

Que Je dois bientôt parcourir?. . 
Faite pour me survivre, ô mon ancienne amie, . 

Toi qui marquas presque tous les instans 
De mes jours orageux et de ma longue vie, 
Ne m^abandonne point dans mes derniers momens ! 
' Et, pour me préserver de tout penser frivole* 

Fixe-toi-là si près de mon tombeau ; 
Parmi tous ces papiers, reste sur mon bureau. 

Sans mouvement et sans parole; 

Et que ton immobilité. 
En frappant mes reg^ds, soit pour eux le symbole 

De rimmobile éternité* !••' 

Madame la comtesse d*Hautpoul* m'envoya le 
recueil de ses poésies, formant un volume în-8°., 

* Cette épitre, (quelques années après, a paru imprimée, pour la 
première fois, dans le joli petit Journal des Dimanchesj-^^Note de 
VAuteur,) 

f Madame Beaufort d^Hautpoui, née MarsoUier, a composé une 
vingtaine de volumes de romans; un Cours de Littérature ancieime 
et moderne^ à Vusage des jeunes demoiseUes, et un grand nombre de 
morceaux de poésies remarquables par la mollesse, Tabandon et une 
tendre mélancolie. Ses romances vsont des modèles de ce genre de 



t>£ MADAME D£ GENLIS. 243 

dédié au roi. Il y a dans ce volume plusieurs pièces 
de vers charmantes; mais il y en a quelques-unes 
qui sont beaucoup trop familières pour être placées 
dans un recueil dédié au roi, et contenant une élégie 
sur la mort de monseigneur le duc de Berri : ce qui 
est surtout étonnant^ c'est que l'auteur, par inadver- 
tance sans doute, ait mis dans ce même volume un 
conte burlesque et licencieux intitulé 7a Savonnette ^ 
et qui n'a pas même le mérite d'être plaisant. Avec 
un peu de réflexion, l'auteur auroit senti qu'il y a 
bien peu de goCtt à insérer un conte de ce genre dans 
un livre rempli d'élégies et dédié au roi. Madame 
d'Hautpolil -eut la bonté de venir me voir: elle est 
très -aimable ; elle s'occupoit alors de faire des ex- 
traits historiques pour la jeunesse. Elle me demanda 
de lui faire un plan de lecture pour cet ouvrage ; je 
lui répondis que j'en avois donné un dans Adèle et 
Théodore : elle m'a dit qu'elle le relimt et en pro- 
fiteroitj ce qui me fit sourire, parce que j'imaginai 
que ce plan seroit copié sans me citer. C'est un 
honneur que l'on me fait sans ceâse depuis quarante 
ans. 

Voici les vers que j'ai faits pour les quatj^ saisons 
de fleurs, que j'ai peintes pour en former quatre 
tableaux : 

composition. Madame d^Hautpoul a publié, soas le titre é^ Athénée 
deê Dameêy un joarnal qui paroissoit une fois par mois.*— (iVo^o de 
rEditeur,) 

11* 



244 -^ MEMOIRE» 



PRINTEMPS. 

Filles aimables da printemps» 

Ces belles fleurs, de la Jeunesse 
Ont la légèreté, Téclat et la souplesse, 
La brillante fraîcheur et tous les agrémens -, 

Mais de leur beauté fugitive 

Nous Terrons bientôt le déclm : 
Sous peu de jours et peut-être demain» 

Sur ces coteaux et sur la rive. 

Nos yeux chercheront en vain ! 
Et néanmoins ce n'est qu*en apparence 

Que ces fleura reçoivent l» mort f 

Elles conservent Te^tence, , 

Et pour subir le même sort. 

En dépit de rexpérience. 
Si quelquefois Thaleine du zéphir^ 

Par sa bienfaisante influence. 

Vient Ranimer et rafratchii" 

Leurs attraits prêts à se flétrir. 

Elles sont toiûo^n sans défense 
Contre Torage, et la grêle, et les vents, 
^t pour orner les bois, les champs et la prairie. 

Elles renaissent tous les ans. 

Je ne leur porte point envie ; 

Plaire et briller quelques instans, 

Craindre toigours» souflHr long-temps, 
' Hélas! telle est pour nous la viej 
Oh ! qui pourroit supporter ses tourmens,. 

Ses revers, ses peines cruelles. 

Ses inquiétudes mortelles 

Sur son. incertain avenir. 

Sans l^espoir de la voir finir U» 



DR MADABt» DB GENLIS. 245 

■ 

L'ÉTÉ. 

Saisons des doux plaisirs, des ]ciox fie rinnocence) 
A ton éclatante beauité ' 

Turéuidsi^ltiiitéj 
Tti réalises TespérianGe 
Du citadin et de r&omme des cliaraps, 
Tu leur donnes la jotilsÉance 
Des biens promis par le printetnps. 
Le riche, au sein de Tabondance, 
Le cénobite et le voluptueux, 
Ne peuvent se passer de tes fimHs savoureux. 
Que tes jours sont brillaa?, que tes nuits sont charmantes ! 

Mais à ton soleil radieux, 
J*ai toujours ^préféré les clartés vacillantes 
De ces étoiles scintillantes 
Qui parent la voûte des cieux. 
Combien j*al consacré de veilles 
A contempler tes touchantes merveilles 
Ddus les vallons silencieux. 
Quand Tastre de la nuit jette sur la nature 
Son voile transparent, mais si mystérieux \ 
Laissons le fol amour, ég^é dans ses voeux, 
Vanter cette lumière et si douée et si pure \ 
Un sentimeut religieux, 
Une céleste, une divine fiamme. 
Peuvent seuls en goûter Fattrait délicieux t 
Oui, c'est vers toi que s'élance mon âme, 

O Créateur de l'univers. 
En admirant de tant d'objets divers 
L'ordre, les beautés, Tharmonle ; 
Reçois, au déclin de ma vie, 
Mes derniers chants, mes 'derniers vers. 



246 MÉMOIRES 

L'AUTOMNE. 

Déjà la rose a perdu ses couleurs, 

D^à la feuille jaunissaiite 
Du sombre hÎFer annonce les rigueurs ; 
Le temps semble faàter sa course menaçante, 

La nuit s^approche, le jour fuit, 
Le rossig^nol se tait, et le soleil pâlitl 
La nature^ ainsi défaillant^ 
En présentant & nos regards. 
Une si triste ^décadence^ 
Nous invite de toutes part» 
• A ne fonder notre espérance, 

Nosvo&nz, nos désirs, nos projets. 
Que sur des biens de notre essence. 
Et qui ne périssent jamais. 

L'fflVER. 

Sans fruits, sans fleurs et sans verdure. 

Ennemi de toute culture. 

Parmi la neig^ et les frimas. 
Le triste hiver désole nos climats. 

Et désenchante la nature. 

Mais nous supportons sa rigueur. 

Sans en éprouver de douleur. 

Sans en gémir, et sans murmure. 

On ne pense qn*au doux printemps 

Qui doit terminer ses ravages y. 

Et vous, vieillards impatiens,. 

Vous osez vous plaindre du temps. 

De son poids et de ses outrages 1 
, Four se soumettre, sans souffrir,, 

A tous les maux de cette vie, 

Retraçons-nous le souvenir 

De la véritable patrie, 

Et de rimmortel avenir:^ 



DE MADAI4B DE GBNLIS. 247 

Mademoiselle d'Orléans me fit rhônneur de 
ttt^'éGrire une charmante lettre, en m'en voyant une 
très-jolie pendule, qu'elle appelle une suppléafite à 
ma vieille montre, car je lui avois offert l'hommage de 
l'Epître manuscrite à ma vieille montre. Mes arrière- 
petites- filles admirèrent tant cette pendule, que je ne 
pus résister au plaisir de la leur donner. 
. Madame la maréchale Moreau me dûniia un su- 
perbe bénitier de cristal, orné de dorures et d'timé* 
thystes, etc. 

Je fus obligée de renvoyer une fetnme de chambre 
incorrigible. Je fus servie à bâtons-rompus par les 
gens de la- maison, qui, ayant beaucoup d'autres 
choses à faire, m'oublioient sans cesse ; un soir on 
m'enferma, sans le vouloir, à la nuit, sans lumière, 
et pendant trois heures un quarts Je sonnai inutile-r 
ment quatre fois ; je pris mon parti sans aucune im- 
patience : je composai dans ma tête, je priai Dieu, 
je méditai, et je ne m'ennuyai point ; je fus délivrée 
de ma captivité par une visite. Je ne contai point 
cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire 
gronder ses gens, mais il en fut instruit quelques 
jours après, et rien de semblable ne s'est, renou^velé 
depuis. Au contraire, j'étois servie par tous ses do- 
mestiques avec un zèle qui ne s'est jamais démenti 
jusqu'à mon départ ; il est vrai que je sus le recon-> 
noître de manière à le redoubler encore, s'il eût été 
possible } malheureusement M* de Valence, si facile 



248 



MÂMOIBES 



à vivre dans la société^ étoit un maître impérieux et 
violent: il cjiiangeoit «très-souvent de domestiqua; 
ce qui étoit fort cher pour moi par les pour-boire 
continuels qu'il falloit sans cessé renouveler : aussi 
quand j'employois tous mes soins à l'adoucir pour ses 
domestiques^ il y avoit un peu d'intérêt personnel dans 
ce bon caractère. 

Je dînai cbez M. de Valence avec madame la prin- 
cesse de Wagram^ que je trouvai fort aimable^ et qui 
fut pour moi d'une extrême affabilité ; elle me fit 
Ffaonneur de venir chez moi. Je suis toujours recon- 
noissante de ces marques honorables de bienveillance ; 
mais, à Tâge où je suis, je ressemblée ces voyageurs 
qui trouvent que ce n'est pas la peine de cultiver les 
bontés qu'on leur témoigne dans des lieux qu'ils vont 
quitter et qu'ils ne reverront jamais. 

M., de Custine revint; je fus charmée de le revoir. 
Il fit des vers sur mon Epitre à ma montre, que je 
citerai ici, par vanité pour lui, et non parce qu'ils 
me furent adressés ; on sait que la poésie et Tamitié 
ont le privilège et le droit d'exagérer sans toesure^ 
Voici ces vers charmans que l'on peut appeler un im- 
promptu, car l'auteur sortit dexîhez moi à onze heures 
du doir pour aller lire à madame la princesse de 
Vaudemont mon épitre que je venois de lui donner, 
et, le lendemain matin, il m'envoya ces vers : 

■ 

Le tempSj pour nous si court, ne cessera pour tou& 
Que lorsqu'il finira pour la nature entière -^ 



DB MADABdUfi DS GENLIS. 249 

Vous aves arraché, de son aile légère. 
Une plame immortelle, et voué bravez ses coaps. 
En Versant comme lai la vie et la lumière. 
Jouissez ici-bas de I^mmortalité; 

Que le teaipil même vous essore ; 
Songez qu^il est pour vous, comme réternité ; • 

Une source abondante et pure 

De lumière et de vérité. 

M. de Custine^ dans cette année, m'amena un jeune 
homme fort aimable^ parent de feu M. de Genlis, et 

' qui s'appelle M. le marquis de La Grange ; il a une 
figure agréable, il pense et s'exprime bien, deux 

• choses qui me charment, surtout dans les jeunes 
gens qui peuvent aroir une si grande influence sur 
les mœurs. Je fis aussi connoissance avec un autre 
jeune homme, M. de Bouille, petit-neveu du célèbre 
marquis de Bouille, que j'ai beaucoup connu dans ma 
jeunesse, et qui a joué un rôle si noble et si coura- 
geux dans les commencemens de la révolution. Son 
petit-neveu me parott digne de son nom ; il est jeune, 
beau, spirituel, il a les sentimens les plus religieux : 
il me parut ^aussi, autant que j'en ai pu juger dans 
une conversation d'une heure et demie, qu'il a beau- 
coup plus d'instruction que les jeunes gens de son 
âge, même bien élevés, n'en ont communément. 

Je puis dire que j'ai également le droit de ne pas 
être honteuse de mes ennemis, et d'être fière de mes 
amis. 

• Ma Palmyre parut : un journal refusa tout net 



250 MéBioiRK» 

de l'annoncer; j'étoîs accoutumée à ce genre de- 
politesse des journaux; je n'en fus ni surprise^ ni 
fâchée; mais le public^ toujours si indulgent pour 
moi, malgré le silence des journaux^ se porta en 
foule chez Maradan, pour acheter ce nouveau ro- 
man. J'avois fait cet ouvrage comme par enchan- 
tement ; je ne mis pas trois mois à le dicter, en 
dictant aussi toutes les lettres de chaque mot ; mal- 
gré cette précaution ma femme de chtimbre copiste 
faisoit des fautes grossières presque à chaque page, 
car elle joignoit à la plus extrême ignorance la plus 
étonnante étourderie, et elle avoit dans l'imagination 
une telle surabondance d'A, à'i, et d'o, que rien ne 
pouvoit contenir l'impétueuse multiplicité de ces 
lettres ; elle prenoit d'ailleurs trois ou quatre ca- 
ractères dans une seule ligne, passant avec une faci- 
lité merveilleuse, non du grave au doux^ mais de la 
plus grosse majuscule à l'Elzevir le plus fin. Il en a 
résulté qu'il me fut impossible d'estimer (chose que 
je fais ordinairement très-bien) ce que produiroit à 
l'impression ce singulier manuscrit, et on l'imprima 
sans savoir s'il auroit un ou deux volumes. J'avois 
contracté, en dictant à ma femme de chambre co- 
piste, une si grande habitude de dire à haute voix 
toutes les lettres des motsquej'articulois, qu'il m'est 
arrivé plusiedrs fois, dans la conversation particu- 
lière, de faire la même chose sans m'en apercevoir, 
quand je n'avois qu'une phrase courte à dire. J'ai 
eu une véritable peine à perdre cette habitude. 



D£ MADAMK DK GENLIS. 



251 



Le jour où j'eus soixante-quinze ans accomplis^ 
en remerciant Dieu qui^ en prolongeant ainsi ma 
carrière^ daignoit me conserver une parfaite santé, 
une excellente vue qui s'étoit jusqu'alors passée de 
lunettes,* Touïe que j'avois à vingt ans, dé bonneë 
jambes, la mémoire et toutes nies facultés intellec- 
tuelles, je repassai sur tous les événemens de ma 
vie, et je me confirmai dans l'opinion que j'avois dèf 
puis si loug^temps, c'est qu'à l'exception delà perte 
de ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs 
et toutes nos peines viennent toujours un peu de 
notre faute. 

Je puis me rendre la justice de n'avoir jamais eu 
de mauvaises intentions, d'avoir été incapable de 
sentimens de haipe et de vengeance; mais j'ai eu si 
peu d'égoïsme, que cette vertu est devenue en moi 
un défaut capital, parce que non-seulement je ne 
me suis jamais occupée de ma fortune, mais que 
je n'ai jamais réfléchi à ma conduite, ce qui m'a 
fait faire une infinité d'étourderies et de faus- 
ses démarches. J'ai beaucoup médité sur les in- 
térêts des objets de mes affections, je n'ai jamais 
pris la peine de penser aux miens dans aucun 
genre ; de sorte que si j'avois ma carrière à recom- 
mencer avec le souvenir du passé, je ne ferois pres- 
que rien de- ce que j'ai fait qui m'a regardé person- 
nellement, excepté en littérature ; car je ne crois pas, 

• £t Je paîs dire encore exactement la même chose sur la fin de 
Vannée î825,où je prends quatre-yingts ans.— (ZVo^eifeZ^^tc^^ur.) 



262 BliMOIREfl 

dans ma conadence, que dans la nombreuse coUec- 
tion de mes ouvrages, j'eusse raisonnablement plus 
de dix pages à retrancher. J'ai eu, à cet égard, du 
courage, delà persévérance, et les intentions les plus 
pures, et je me flatte que mes écrits ont été utiles, et 
en général le seront toujours. 

Mais la plupart de mes actions ont été d'une im> 
prudence peu commune. Si j'eusse mieux calculé 
ina vie, je me serois épargné de cruels chagrins, et 
je serois très* heureuse aujourd'hui. Que Dieu me 
fasse la grâce de bien employer le temps qui me 
reste ; je ne déaire vivre encore quelques années que 
pour achever de réparer et d'expier mes fautes. Je 
finirai cet article |iar un avertissement utile à la jeu- 
nesse spirituelle et studieuse : elle doit se défier de 
deux très-bonnes choses dont l'excès est dangereux : 
le désintéressement poussé jusqu'à la duperie, et 
l'esprit observateur qui donne une curiosité qui peut 
entraîner facilement dans des démarches inconsidé- 
rées. Tout excès est mauvais ; la sagesse fondéesur 
la religion et sur la défiance de soi-même, peut seule 
en préserver. On ne s'instruit point, ou l'on s'ins- 
truit à ses dépens, en-se plaçant volontairement dans 
des situations périlleuses. Quant au désintéresse- 
ment, la raison doit y mettre des bornes ; quand il 
devient romanesque, il n'est plus qu'une folie causée 
par l'orgueil, et non par la délicatesse de l'âme et 
des principes. Par exemple pourquoi refuser ce qui 



DE MADAME DB GENLIS. â&3 

s 

est légitimement dû de gens qui peuvent payer sans 
fe^appauvrir ? Ne vaudroit-il pas mieux recevoir pour 
donner à ceux qui sont dans le besoin f II est beau 
et se dépouiller par bienfaisance^ il est absurde de 
rejeter le paiement d'une dette par vanité, et voilà 
ce que j'ai fait mille fois. Ces sortes d'actions sont 
toujours punies, car elles n'inspirent jamais de re- 
connoissance. Il est très-louable de remettre, quand 
on le peut, une dette que le créancier ne pourroit ac- 
quitter sans se ruiner y tuais je le répète, il y a de la 
sottise à' ne pas accepter l'acquit d'une dette qui ne 
sauroit déranger Infortune du débiteur. 

Je trouvai chez M* dé Valence un secrétaire qui 
nie dédommagea pleinement de toutes les bévues de 
ma femme de chambre, copiste : c'étoit une jçùne 
personne, fille de la concierge, femme de charge de 
M, de Valence, qui ti'avoit dans la maison aucune 
espèce d'emploi ; sa mère qui n'étoit pas née pour 
servir, obtint, pour prix de l'utilité de ses soins, 
de garder sa fille avec elle, et à condition qu'elle 
n'auroit rien de commun tivec M. de Valence et 
qu'elle n'entreroit même jamais dans sa chambre, ce 
que M. de Valence approuva entièrement comme une 
mesure intlispensable de décence pour une personne 
aussi jeune et aussi jolie. Cette personne, appelée 
Julie, est charmante par sa figure, sa modestie et ses 
sentimens ; elle employoit son temps très-pieusement 
et d'une manière utile 3 elle est fort habile dans tous 



254 MÉMOIRES 

les ouvrages à Taiguillè^ elle a une jolie écriture^ 
ejb son orthographe^ à fort peu de chose près^ étoit 
fort bonne. J'acheva)^ en peu de^temps^ de la per- 
fectionner; ce qu'elle me dut particulièrement, ce 
fut d'écrire des billets et des lettres avec une conve- 
nance parfsûte et avec toutes les formules d'usage 
qui varient prodigieusement suivant l'âge, le sexe et 
le rang des personnes auxquelles on, écrit. Je^ne 
connois point de femme qui écrive une lettre ou un 
billet avec plus dé goût et un meilleur ton. Elle ré- 
compensoit mes sofns par le zèle le plus empressé et 
l'affection la plus touchante; elle venoit régulièrement 
tous les jours écrire pour moi sous ma dictée. Je 
n'aurois jamais pu sans elle, débrouiller les notes 
presqu'indéchiffrables qui m'étoient remises pour 
écrire les mémoires de madame de Bonchamp ; je re- 
parlerai encore d'elle à ce sujet. 

M. de Valence, malgré le déplorable état de sa 
sapté, alloit toujours à la Chambre des Pairs; il a 
rempli ce devoir, devenu si fatigant pour lui, avec un 
courage bien digne d'éloges, mais il ne pouvoit pres- 
que plus travaille!* à ses discours. Jusque-là il 
n'avpit fait que me les lire et me demander quelques 
petits conseils sur le style ; mais voulant proposer 
à la Chambre un projet de loi véritablement intéres- 
sant,* il me conjura de faire tout ce morceau; je 

• Peu de temps auparavant, un infortuné (Lesurgues) aroit été 
faussement accusé d'un crime, condamné à mort, et exécuté 5 sa 



DE MADAMB DK GENLIS. 255 

lui répondis que je le ferois avec plaisir^ mais qùe^ 
ne pouvant écrire moi-même sans une extrême fati- 
gue, je ne pourrois lui donner cet article, c'est-à- 
dire, lui promettre le secret à cet égard, puisque je 
serois obligée de le dicter à Julie. M. de Valence 
répliqua que cela ne XxA faisait rien du tout y et qu'il 
ne cacheroit nullement le nom du véritable auteur. 
Je dictai donc à Julie ce morceau tout entier ; il se 
trouve dans les discours imprimés de M. de Valence, 
qui. le lut avec le plus grand succès à, la Chambre, 
qui en ordonna Timpressiou. Voilà toute la part 
réelle que j'ai eue à ses discours, quoiqu'on ait dit que 
je les faisois tous; il ne m'a jamais consulté d'ailleurs 
que sous les rapports littéraires, et encore assez rare- 
ment, et seulement sur quelques phrases isolées 
qu'il croyoit lui-même susceptibles de critique. 

Palmyre fut accueillie par le public, comme mes 
autres ouvrages ; et de plus les journaux qui en par- 
lèrent en firent les plus grands éloges, surtout le jour- 
nal des Débats, qui dérogea, dans cette occasion, à 
la loi qu'il s'étoit faite de charger M. Hoffman de 
faire tous les articles qui me concernent; c'est M. 
Dussault qui rendit compte de Palmyre, et avec une 
extrême bienveillance et tout le talent qu*on lui con- 

parfaite innocence yenoit d*étre authentiquement reconnue. M. de 
Valence vouloit demander ane loi qui non-seulement réliabilitât la 
mémoire de l'innocent ii\justement condamné, mais qui offrît des dé- 
dommagemens à sa malheureuse famille.—- (ZVbfe de V Auteur.) 



256 



MÉMOIRES 



nolt ; les journaux libéraux refusèrent tous de Tan- 
noncer. Ce n'est assurément pas l'intrigue, la fa- 
veur^ et la catMde, qui ont fait mes succès ; je n'ai ni 
le génie, ni le talent du grand Corneille, mais je 
puis dire connue lui : 

Je ne dois qu'à moi seul tonte ma renommée. 

C'est une chose plaisante de voir aussi avec quel 
peu de pudeur les auteurs mes contemporains se font 
louer ; c'est un art qui est poussé très-loin aujour- 
d'hui, mais celui de bien écrire vaut mieux. Il est 
mieux encore de voir avec quelle effronterie on me 
pille de tous côtés, surtout depuis quinze ans. Si 
je revendiquois tout ce qu'on m'a volé, je n'aurois 
plus le temps de composer. On a pillé mon Théâtre 
âH Education dans des milliers de Dialogues faits de- 
puis pour la jeunesse ; on a même pillé une pièce in- 
titulée la Curieuse pour la mettre au Théâtre-Fran- 
çais sous un autre nom.* Toutes les femmes, sians 
exception j qui, depuis vingt ans, composent des 

* On Tient encore de mieux faire, comme je Pai d^à dit: on vient 
'de prendre toute entière cette piècede la CurieusCy qu^on a mise an 
tliéâtre 'y on y a seulement inséré quelques plirases burlesques, qui 
ne sont point dans Toriginal. On voit, entre autres, à TOpéra-Co. 
mique,. une pièce qui a pour titre, les Deux motSy ou Une Nuit dans 
la Foréty et qui est entièrement prise d^une pièce de madame de 
Genlis, intitulée Minuit^ qui se trouve à la suite des Souvenirs de Pé- 
îicie. On ponrrolt citer une énorme quantité d'autres plagiats de ce 
genre, et que l^anteur mêmeipiore,^ CNote de V Editeur J 



DE MADAMIS BB GENLIS. .^57 

romans^ ont mis dans leurs ouvrages tous les miens 
à contribution. 

Toutes mes recheréheïi historiques, presque sans 
exception, ont été pillées de même, sans jamais me 
citer. On a copié dans des Dictionnaires des articles 
entiers de mes ouvrages sur la mythologiet* Il y a 
quinze ans que Je les ai publiés, et depuis ce temps, 
on a fait une quantité de petits Dictionnaires, pour 
y insérer une grande partie de mon travail sur ce su- 
jets On a fait depuis une quantité de petits Aima* 
tiachs sur les fleurs, et tout le texte en est presque 
entièrement .tiré de ma Botanique historique et liité- 
rfnre, btivrage qui, je Tose dire, est amusant et très- 
curieux par l'immensité et la singularité des recher- 
ches. Enfin mes ouvrages ont produit une. énorme 
quantité de pièces de théâtre, de ballets, de mélo- 
drames, etc. Ainsi je puis me flatter d'a^'oîr été d^un 
très-grand secours à tous les auteurs de mon temps 
quimànquoient d'imagination. 

L'anniversaire'de la mort si tragique et si touchante 
de l'infortuné duc de Berri renouvela visiblement 
rimpressîon terrible de cet événement funeste ; ce 
jour malheureux fit faire bien naturellement de tristes 
réflexions : le crime qu'il rappeloit en retraçoît tant 
d'autres !. . ^.Que de forfaits, de meurtres, de guer- 

* MeB Arabesques Mythoiogique9iConten9aty Tfaistoire des dieu je, 
déesgçB, demi-dieux, et des divinités allégoriques. — (Note de VAut 
iéur.) 



258 MÉMOIRES 

res injustes^ de scandales^ d'impiétés monstrueuses 
et d'excès dans tous les genres depuis trente wsl.... 
Quand les opinions nouvelles ne produisent que des 
boule versemens, des crimes, la perte de la morale 
publique, des erreurs, des sophismes, la décadence 
des lettres et l'abaissement des âmes de la masse 
d'une nation, certainement ces opinions ne sont pas 
bonnes. Personne ne s'entend plus ; aucun parti ne 
sait au juste ce qu'il veut ; les discours et les écrite 
politiques manquent en général de franchise et de 
loyauté;, on y sent partout des arrière-pensées ; on 
n'y voit de clair et de positif que des intérêts person- 
nels. Le véritable amour de la gloire n^existe plu$, 
le besoin et le désir des richesses l'ont remplacé. Les 
écrits politiques n'instruisent plus, ils sont sans au- 
cun plan, et leur langage souvent barbare est presque 
toujours inintelligible : ils offrent la confusion mo- 
rale des langues. On peut quelquefois y trouver 
quelques -bonnes maximes, quelques paragraphes in- 
téressans; mais presque toujours l'ensemble n'en 
vaut rien, faute de résultats utiles et de conclusions 
satisfaisantes. Il est vrai que les sciences ont fait 
de grands progrès ; mais il est absurde de penser 
que sans les guerres, les conscriptions, les gardes 
nationales^ l'interruption de toutes les études, on 
n'auroit point porté jusqu'à leur perfection l'agricul- 
tute, la chimie, la physique, la chirurgie, la méca- 
nique, etc. 'y et c^u'il falloit le bouleversement de l'Eu- 



DE MADAME DE GSNLIS. 259 

rop6 pour produire en médecine^ etn chirurgie^ etc.^ 
un Alibert, un Moreau (de la Sarthe), un Dupuytren, 
un Richerand, etc. ; et si nous n'avions pas perdu 
par les guerres des millions de bras, l'agriculture se- 
roit beaucoup plus florissante. Au reste, la nais- 
sance miraculeuse de M, le duc de Bordeaux ouvre un 
champ sans limites aux plus douces espérances, et 
semble nous annoncer et nous promettre un meilleur 
ordre de choses. 

On célébra à Saint-Denis l'anniversaire de la mort 
du malheureux duc de Berri, et, malgré le mauvai9 
temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de 
la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse 
de la nation un grand fonds d'attachement pour la 
famille royale. On peut dire qu'il seroit difficile de 
trouver dans une famille particulière plus de vertus 
et de bons exemples que, depuis la restauration, on 
en voit dans la famille royale^. Madame, duchesse 
d'Angouléme, Madame, duchesse de Berri, par la 
pureté de leur vie et par leur conduite, sont des 
anges ; M. le duc d'Orléans est le modèle des époux 
et des pères; Madame la duchesse d'Orléans douai- 
rière étoit généralement admh'ée ; S. A. R. Madame 

• Louis XVllI avoit certainement beaucoup d^esprit, d^nstruction 
et de fort bonnes intentions. Notre monarque actuel, Charles. X, 
monseigneur le dauphin, ont la piété la pUs exemplaire, Taffabilité 
la plus aimable et uue immense charité.— ^2Vb/6 de V Auteur y fuite en 
1825.) 



260 MÉMOIRES 

duchesse d'Orlâtns et mademoiselle d'Orléans 
sont révérées et chéries de tout ce qui les approche. 
Tout le monde rend justice à Taffiibilité, aux qualités 
du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bout* 
bon. Madame la duchesse de Bourbon se refusoit 
tout personnellement pour donner aux pauvres^ et 
pouir soutenir les établissemens de charité qu'elle 
avoit fondés. La perfection de la vertu n'a dans 
aucun temps été contestée à madame la princesse de 
Condé**. Si l'on étoit équitable^ on béniroit universelle- 
ment le ciel qui a rétabli dans ses droits une telle 
funille, et dont les ancêtres ont illustré la France en 
la rendant la première nation de l'Europe. 

M. Fiévée fit paroître une petite brochure intitulée : 
Ce que tout le monde pense, ce que personne ne dit. 
On pourrait critiquer ce titre sous plus d'un rapport, 
"mais un titre ne vaut pas la peine d'hêtre discuté. On 
doit admirer dans cet écrit ce que l'on trouvera tou- 
jours dans les ouvrages de l'auteur, une grande su- 
périorité de talent et d'esprit. Je ne puis m'empê- 
cher de citer ici un passage de cette brochure : 

" L'habitude qu'on a prise en France de faire re- 
^* poser la politique sûr des opimons,t a conduit 

• Abbeme du Temple.— y2Vo#e de V Auteur J 

f UécAvtin confoud ici le mot repoeer avec les verbesybiHfer et 
appuyer, ce qui donne un sens louche à cette phrase, et telle est av- 
Jenrd'hui, en écrivant, la négligence habitaelle des esprits les ptas 
distingué8.^^o/e de V Auteur), 



DE MABABIB D£ GJBNLIS. 261 

^' nécessairement à isoler les faits de leur consé- 
^^ quence. Les esprits s'épuisent dans les vains 
" efforts qu'ils font pour comprendre chaque événe- 
^^' ment^ sans le rapprocher des événemens qui l'ont ' 
" précédé. 

^^ Le monde n'a jamais été gouverné que par des 
^^^ doctrines et des talens.. • 

^^ A mesure que la civilisation avance^ l'histoire ne 
^^ s'occupe plus uniquement de ceux qui gouvernent ^ 
^^ on sent que les nations, ont une force qui n'est pas 
^^ concentrée dans l'administration.. • 

^^ Renoncer aux doctrines du gouvernement qu'on 
^^ est appelé à défendre^ et se soutenir avec éclat 
^^ dans l'opinion publique est une chose impossible. . . 
" Tout le monde vise à l'importance, il ne faut 
" que rétrécir le cadre. Renfermez ensemble les 
^^ trois députés les plus muets, il y aura au moins un 
** orateur. " 

L'auteur dit ceci avec beaucoup de justesse sur le 
danger dès réunions particulières où l'on prépare 
les délibérations des chambres. Ces dangers sont 
expliqués dans la brochure avec beaucoup de saga- 
cité. 

^^ Depuis que tous les services publics sont 
^^ soldés, quiconque sollicite une fonction demande 
" de l'argent. 

^^ Quand vous aurez donné toutes les places à un 
^^ parti, depuis les directions générales jusqu'aux 



2fô MEMOIRES 

'^ bureaux de loterie et de tabac, ceux qui n'en 
" auront pas obtenu (et ce sera neuf sur dix) reste- 
'* rorit là encore pour crier que tout est perdu^ et que 
'^ le gouvernement néglige ses plus sincèrespartisans. 
^^ Jamais folie n'a été plus grande que celle de préten* 
^^ dre fonder la stabilité d'un état sur le zèle des 
^^ hommes qui offrent pour garantie le besoin qu'ils 
" ont d'un emploi lucratif. 

" Ce n'est jamais ceux qui veulent être payés 
" qu'il faut avoir la prétention de satisfaire, mais 
^^ bien ceux qui payent, par conséquent, la nation 
^' propriétaire, industrieuse et commerciale. Ceux 
^^ qui la composent ne demandent rien pour eux que 
" la part qui leur appartient dans les libertés publi- 
^^ ques 'y ils apportent au trésor pour tous. Entrez 
'^ franchement dans un système qui les satisfasse.. .. 
" vous aurez une majorité fixe dans la chambre et 

^' hors de la chambre Comme le pouvoir est une 

^^ condition indispensable de tout état social, lepou- 
" voir aura gagné en moyens -dans les mêmes pro- 
^' portions que la société aura acquis; seulement 
** pour jouir de toutes les forces qui résultent des 
" nouveaux développemens de la civilisation, il fau- 
*f dra qu'il cherche les forces bù elles sont, et non 
" OÙ elles ne sont plus, du moins exclusivement 3 
^* c'est là tout le secret des gouvememens moder- 
^^ nés. .. 

" L'union par les hommes n'est presque toujours 



DE MADAME DE GSNLIS. 263 

" qu\in amas de trahisons secrètes ; l'union des es^^ 
*^ prits est la seule bonne, durable, et elle ne s'opère 
^^ que par des doctrines. Les doctrinaires sont ceux 
*^ qui font des doctrines ; les hommes d'état sont 
'^ ceux qui cherchent leur force dans les doctrines de 
'^ l'état"*^ ; ils ne les font pas pour les circonstances, 
*^ ils s'en appuient contre les circonstances. Mais 
^^ lorsqu'il y a dans un état des doctrines publiques 
^^ et des doctrines secrètes, tout est impossible, 
^' même la répression d'autres doctrines secrètes 
^^ professées dans des intentions qui ne sont ni fran- 
'^ çaises ni constitutionnelles^ ni ministérielles." 

Je dois réfuter ici quelques articles d'un ouvrage 
estimable à beaucoup d'égards, mais qui contient 
plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ou- 
vrage est d'un M. Lemaire, qui n'est pas le latiniste. 
L'auteur de cette histoire raisonne souvent avec 
beaucoup de sens ; il parait avoir de la modération et 
de bons sentimens ; on ne sent point en lui le projet 
de mentir ou d'exagérer ; mais il a été très-mal in- 
formé d'une quantité de faits qu'il conte d'une ma- 
nière inexacte,et souvent comme je l'ai dit, tout-à- 
fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme 
témoin oeulaire; par exemple, le ^malheureux duc 
4'Orléans, père de mon élève, est sans ces^e calom- 

« Cest-à-dire, appoyées sur les doctrines religieiiseS) fondement 
de touU^(Noie de V Auteur J 



264 MÉ24OIRE0 

nié dans cet ouvrage. Voîci ui) dos ^BspnigeB qu'on 
y rapporte à soa si^et^ celuVflà .suffis» pour damner 
une idée de», autres ; on y dit q^ to .princifiale cause 
de sa haine contre la icour viotidu refus que Ton y 
fit de la main de madenckoiselk d'Orléaii^ |^ur lopn* 
seigneur le due d'Ângouléme* ^^Qute.la cour et. ti>ut 
le monde savent que ce maziage fut positiyemwt ar- 
rêté peu de temps avant la révolution^ q^e les. parod- 
ies furent données^ les complimj^iS'reçtts, et que le 
mariage ne se ût pas sur-le-champ, parce que les;fu- 
turs époux n'avoient pas tout-rà-fait Tâge fixé par les 
lois \ il leur manquoit à Tun et à l'autre quelques mois 
pour atteindre cet âge; mais l'entrevue, fut .faite, la 
chose publiée 4e part et d'autre ; et j'ai déjà dit que 
Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l'hon- 
neur de m'écrire pour me demander' d!accorder une 
place de lectrice auprès de la princesse à une fenoune 
qui'avoit été attachée à son éducation; car la prin.'- 
cesse, en se mariant à douze ans, devoit rester à 
Belle-Chasse jusqu'à seize pour y fiimr son éducatiop, 
et l'on savoit> que l'on m'avoit donné la disposition 
de toutes les places subalternes de la "maison. La 
révolution vint qui rompit tout. 

Il y a dans le premier volume de cette histoùre trois 
pièces authentiques l'apportées tout du long, et très- 
curieuses à lire ainsi réunies et de suite : ce sont 
trois discours prononcés par- Je roi, ' le garde des 
sceaux, et M. Necker, à la séance royale des états- 



DE MADAME DE 6ENLIS. 265 

généraux en 1789. J'étois à cette séance royale^ et 
je me souviens que je trouvai les discours très-mala- 
droits ; mais avec l'expérience que je dois à trente 
années écoulées depuis et à touls les événeniens qui 
ont signalé cette époque, je ne revins pas de ma sur- 
prise, en rélisant ces discours, et en réfléchissant à 
l'effet qu'ils durent produire. Le roi s'y livre aux 
révolutionnaires, il autorise tout ce qu'il devoit répri- 
mer, il sanctionne tout ce qu'il devoit craindre* Le 
garde des sceaux, dans sa harangue, oublie les inté7 
rets du Tci'j M. Necker, dans la sienne,, les trahit 
tous. D'ailleurs son discours, sous le rapport, du 
style et du talent oratoire, est véritablement bien au- 
dessous de sa réputation d'écrivain. 
~ En tout, en pensant à tous les faits de la révolution, 
et en se retraçant le tahleau de la conduite irréfléchie 
de la cour, on n'est nullement étonné de la plupart 
des choses qui y sont arrivées ^ elles n'ont été que 
les conséquences n^essaires d'une telle conduite. ^ 

Je voyois quelquefois chez M. de Valence mon- 
sieur et madame d'Ârgenson, monsieur Victor de 
Broglie (fils, de madame d'Ârgenson, d'un premier 
mariage), et monsieur de Chauvelin. J'ai beaucoup 
vu madame d'Argenson dans sa première jeunesse, 
et avant son mariage ; elle est fille de madame de 
Rosen, qui étoit sœur du comte d'Harville, Madame 
d'Argenson avoit la figure la plus agréable, et sa 
personne le sera toujours, parce qu'elle est graicieuse, 

TOME VI. 12 



966 lifil|OIR£6 

qu'elle a de la donceur, de la gaieté, la politesse la 
plus ainiable, et beaucoup de naturel. 

M. d'Argenson est très-spirituel^"*^ il y a de 
l'intérêt et de la vivacité dans sa conversation. 

On loue généralement l'esprit et l'instruction de 
M* le duc de &oglie;t je n'ai pu en juger^ il parlé 
très-peu^ et cette réserve annonce certainement un 
grand nombre de quittés rares dans une persoime 
qui passe généralement poiùr avoir un esprit très- 
distingué I mais il a dans la physionomie quelque 
chose de moqueur et de persifleur qui ne me plait pas. 

• M. le marquis Voyer d'Argenson, né à jParin, en 1771, entra fort 
jeune au serrice ; il fut aide dé camp du gfénéral Wittgenstein qui, 
au commencement de la révolution, comiAandoit .une divii^on sur la 
Meuse. Bientôt M. d*Arg«naon quitta Tarinée et rentra dans l'inté- 
rieur. Il épousa la veuve du prince de Broglie, mère du duc de 
Broglie, pair de France, et petite-fille du maréchal de Rosen. JBo 
1804, il fut nommé préfet des Deux-Nèthes, et se distingua dans 
cet emploi par la plus honorable rénstance à «m ordre illégal d^ar- 
restation, donn^ par décision de Tempereur, contre Je maire et c<mtre 
les habitans d'Anvers ; il falloit obéir ou se retirer. M. d'Argenson 
donna sa démission. U fut nommé, en 1815, membre de la chambre 
des représentans, et réélu, dans le cours de la même année par le 
département du Hant.Rbinv^iVd#e de VEMeurJ " 

t M. le duc Victor de Broglie, peàr de France, né en 178Ô» n'avoit 
que neuf ans lorsqu'il perdit son .père, condamné par le ùrlbnnalTévo- 
lutionnaire de Paris. Nonimé auditeur au conseil d'état, en 1809, 
U fut bientôt chargé de missions importantes, en lllyrie, en Espagne, 
en Pologne et en Autriche. Il prit séance à la chambre des pairs, 
au mols'de juin 1814. Madame dé Broglie est fille de madame de 
WMX^fiQie de rjBdUeurJ 



DB MADAME DB GENUS. 267 

Je n'ai vu cette espèce d'expression aussi singulière- 
]a;tent marquée que sur le visage du feu vicomte de 
Custine. 

Il arriva à M. de BrogUe une aventure qui fit \^e&xi* 
coup de bruit. 11 s'apercevoit, depuis quelque tempSj 
que^ malgré sep défendes expressres^ on dérangeoit 
daiip son cabinet, sur pon bureau, aes lettres, ses 
papiers, les brouiUoiis de ses discours oratoires; on 
les çb^itgeoit de pls^e et souvent même il lui en man- 
quoit plusieurs pages ; on l'avertit que l'on voyoit 
presque tous les jours de la lumière jusqu'à quatre 
ou cinq heures du niatin dans les chambres de deux 
domestiques» M, de Broglie^ conçut des soupçons, 
et, pour les ^çlaircir, il feignit un soir d'être un peu 
malade, et se coucha à dix heures ; il se releva, sans 
brutit et sans appeler, à minuit, et il. alla visiter son 
Q^binet : alors il trouva qu'on avoit enlevé tous ses 
papiers ; U alla sur-le-champ dans les chambres des 
domestiques qui conservoient de la lumière toute la 
nuit, et il les nurprit copiant ses manuscrits. M. de 
Broglie, dans cette occasion, qui pouvoit naturelle- 
, ment causer un violent mouvement de colère, se con- 
duisit avec beaucoup de modération et de ss^-froid ; 
il se contenta d'obtenir un ordre qui forçoit ces deux 
misérables, qyi sont Suisses, à ^udtter sur-le-Kshamp 
la France, et M. de BrôgUe eut lagénâiosité de leur 
donaer l'argent nécessaire pour retourner daiip l^up 
pays. -- 

12* 



268 MEMOIRES 

- Rien certainement ne nous appartient mieux que 
le fruit de ^ notre travail et les productions de notre 
esprit. Ainsi le vol d'un manuscrit est, s'il est pos* 
sible, plus condamnable encore qu'un vol d'argent 5 
par conséquent je ne crois pas que la licence de ^es- 
pionnée' puisse s'étendre, jusqu'à faire dérober des 
lettres et des papiers inédits, c'est-à-dire, en secret 
et par de» domestiques ; car le domestique capable 
.de commettre un tel délit ne se fera aucun scrupule 
de voler de l'argent pour son compte, et avec un peu de 
temps il pourra bien en venir à assassiner son maître, 
et à le feire sauter avec de la poudre à canon, comme 
fit alors le valet de chambre de l'ex-ministre de la 
marine. En général les moyens de force et d'autori- 
té, dans les temps orageux, sont beaucoup moins 
funestes dans leurs conséquences^ que les moyens 
obscurs et corrupteurs ; outre qu'ils renversent tous 
les fondemens de la morale, ils ont toujours peu de 
sûreté, et s'ils échouent, ils déconsidèrent le gouver- 
nement. . Quand la violence ne réussit pas en ce 
genre, son audace au moins la sauve du mépris; et 
si elle a du succès, elle acquiert une sorte de gran- 
deur, qui, aux yeux du vulgaire, . efface son injustice. 
. M. le marquis de Chauvelin avoit alors la réputa- 
tion d^étre trop libéral pour me plaire; je n'admire 
les ulirà dans aucun genre, excepté les vrais dévots ; 
et j'appelle ainsi ceux qui sont également catholiques. 



DB MADAME BS GBNLIS. 269 

apostoliques, romains, et évangéliqties; ceux qui ne 
pensent pas que l'unité de l'église soit rompu par les 
libertés gaUicafieSf puisque ces libertés oixt été accor- 
dées par les chefs suprêmes de Téglise, par les pape^ 
que la religion nous prescrit de croire infaillibles, et 
par conséquent toujours sincères en matières de foi. 
J'appelle enfin vrais dévots ceux qui, d'après l'Evan- 
gile (qui défend jusqu'au mensonge officieux), ne 
croient pas permis de faire un petit mal pour opérer 
un grand bien ; admirable précepte (jui réprouve le' 
zèle violent et inconsidéré qui produit le fanatisme 
sanguinaire ! Pour en revenir à M. de Chauvelin, il 
me sembloit, d'après sa conduite publique, qu'il 
aimoit les scènes et le bruit ; et c'est un travers d'à- , 
mour-propre qui mène loin dans les temps de 
faction; car, lorsqu'on vise hY^et, on perd toujours 
un peu de vue le bien public. 

On donna promptement, après la première, une 
seconde édition de Palmyre* . L'article^ d'annonce, - 
fait encore par M. Dussault,"*^ contenoit de nouveaux 

* M. Diiflsault, critique jadicieux, mais excessivement séTère, 
n*a g^ère écrit que dans les feuilles publiques. Après la réTolution 
du 9 thermidor il rédigea avec Fréron, et sous sa direction, VOraieur 
eu Peuple, feuille dans laquelle il attaque, avec beaucoup de force, 
les auteurs de la tynmnie populaire. U travailla ensuite au Véridi- 
quey ce qui le fit condamner à la déportation, mais il sut se soustraire 
à cette peine. Enfin, il a coopéré à la rédaction du Journal été 
Débaie, M. Dnssanlt ' publia plusieurs écrits, après la chute de 
Robespierre^ le plus remarquable est intitulé: Fragmene pour 



370 MBMOIABS 

élogea .de Touvrage ; mais l'auteur de l'articie me 
fidsoit un étrange reproche ; il prétendoit que j'urois 
dit que toutes les dames dufatibourg Stdnt^Oermain 
sont fausses. . Il n'est point dit, dans le passage itt^ 
diqué, qu'elles le soient toutes; et, en second lieu, 
ce n'est point moi qui les accuse. J'étois alors moi- 
même à l'époque indiquée dans l'ourrage, une dés 
dames du faubourg Sûnt-Oermain, puisque je logeois 
rue de Grenelle, chez M. de Puisieux^-à l'hôtel de 
Sillery. J'ai placé ce mot satirique dans une lettre 
d'un homme qui appelle la sensibilité une duperie, et 

• 

Yinnocence une niedserie, d'un homme enfin qui, en 
parlant des trois personnages* les plus rertueux du 
roman, ne les appelle jamais que des hypocrites et des 
tartufifes. Ainsi, le reproche vague en deux lignes 
que me fit M. Dussault.étoit de la plus extrême in- 
justice, et si l'article d'ttllemrs étoit malveillant, ou 
potuToit appeler ce reproche une fisusseté calomnieuse, 
et d'autant plus qu'il mit en rumeur contre moi toutes 
les dames du faubourg Saint-Grermain, quoiqu'elles 
eussent lu l'ouvrage avec ravissement ; mais ce mot ^ 
de M. Dussault changea leurs dispositions, elles 
dirent que j'avois eu les plus mauvaises intentions, 
puisqu'un littérateur si distingué, qui a tant loué le 
reste de l'ouvrage, le trouvoit ainsi 5 et voilà comme 

1 

ierfHr à PHUtoirê de la Contention. Ce sarant critique est mort 
depuis trèft-peu de temps. U étoit dé en 1769^ à FAÛB^-^Noie de 
r Editeur J 



DB MADAME D^ GSNLIS^ 271 

on juge dans le monde^ et voilà comment tournent 
à mon désavantage lés éloges même qu'on medopne/ 

J^écrivis une réclamation sur. cet article; elle étoit ^. 
remplie de douceur^ de modération et d'égards pour 
l'auteur. Je l'envoyai à Maradan pour la &ire inaé» 
rer dans le Journal des Débats / mais M. Dussault, 
auquel Maradan la montra, fiit désolé, et vint me 
supplier d'y changer une infinité de choses. En* 
nuyée de cette tracasserie, je dis' à M. Dussault que 
je le priois de faire lui-même ces changemens. 

Je réfléchis depuis que, s'il n'avoit pas eu la bonne 
foi que je lui supposois (je le connoissois à peine per- 
sonnellement), et s'il eût été gagné par mes ennemis, 
il auroit arrangé ma réclamation de manière à me 
nuire tout-à-fait et sans retour, puisque j'y aurois 
mis ma signature (cependant l'ouvrage restoit pour 
le démentir). Je fus persuadée cependant qu'il étoit 
incapable d'une telle noirceur ; uuiis du moins j'au- 
rois dû demander à revoir cette lettre arrangée par 
lui, avant de la livrer à l'impression. Le temps et 
l'expérience n'ont pu me corriger d'un excès de con- 
fiance et de droiture, qui rendent tous mes premiers 
mouvemens d'une extrême imprudence ; mais^ dans 
cette occasion, je n'eus point à m'en repentir : je , 
lus, le surlendemain, ma réclamation dans le Jàur^ 
nal des Débats. Ma confiance en l'honnêteté de M. 
Dussault ne fut point trompée ; on changea seule- 
ment deux ou trois expressions qui ôtèrent un peu 



/ 



272 MÉMOIRES 

de la fiprce de ma réplique ;' mais je Tavois permis> 
et même j'autorisois à faire beaucoup plus, ainsi je 
n'eus qu'à me louer de M. Dussault et de la promp- 
titude avec laquelle il fit insérer cette réponse ; elle 
dut calmer l'agitation dès dames du faubourg Saint- 
Germain. Il est sing^er que ces dames soient si 
disposées à s'irriter contre moi, elles dont les mères 
et les gcajid's-mères ont supporté avec tant de doo- 
ceur et de bonhomie les peintures scandaleuses, ri- 
dicules et fausses que Crébillon fils, Marmontel et 
Duclos ont ftdte» des gens du monde, de la cour, et 
de la société. 

J'ai réfuté avec un succès qui n'a jamais été con- 
testé toutes ces faussetés extravagantes ; je m'en 
suis moquée surtout da!a^\ddèle et Théodore^ et dans 
mon conte intitulé les Deux M^nitations ^ dansle- 
quel je passe «n revue les contes prétendus moraux 
de Marmontel ; ce littérateur vivoit alors y il ne ré- 
pondit pas à mes Critiques, et comme je crois l'avoir 
déjà dit, lorsque, plusieurs animées après, il fit une 
nouvelle édition de ses contes, il retrancha de sa 
préface cette phrase : Si ces contes n'ont pas le mé^ 
rite de bien peindre le grand monde"^ Us n'en ont 
aucun. 

J'ose croire que, sous ce rapport, mes ouvrages 
seront le seul n\onument littéraire qui puisse donner 
une idée ju^te et parfaitement vraie de la société, du 
ton et des mœurs du dix-huitième siècle, et des vingt 



BB MADAME BB GENLIS. 2/3 

premièves années de oelui-ei. J'ai vécii à la cour^ et 
dans le grand monde ; j'ai su observer^ et j'ai peint 
sans humeur^ sans exagération, et avec une parfaite 
vérité. J'ai justifié les gens de la.eour et de la société 
d'une infinité de platitudes et même de bassesses que 
leur attribuoient les gens de lettres ; cependant ces 
mêmes écrivains n'ont inspiré aucun ressentiment, 
aux gens du monde, tandis que mes ouvrages ont 
excité beaucoup d'inimitiés, de ressentimens et de 
calomnies ridicples. Des peintures vraies -qui ren- 
ferment quelques traits de critique blessent tous ceux 
qui s'y reconnoissent ; c'est pourquoi les Caractères 
de la Bruyère ont fait tant d'ennemis à l'auteur ; 
ses contemporains l'ont déchiré, mais la postérité 
l'admirera toujours. L'attribut inséparable du vrai 
est la durée. 

Pour revenir aux injustices que j'ai éprouvées, 
noil-seulement des littérateurs, mais des gens du 
monde et de ma propre classe, je terminerai cette di- 
gression par un trait qui prouvera que même la bien- 
veillance" personnelle ne sauroit empêcher de méjuger 
avec cette rigueur outrée. 

Une femme dé beaucoup d'esprit, qui a toujours 
paru s'intéresser à moi, en causant sur merf ouvrages^ 
il y a peu de temps, faisoit un grand, éloge de mes 
Petits ^Emigrés, et puis' tout d'un coup elle ajouta ; 
mus je ne me console pas que vous y ayez si maltraité 
la noblesse émigrée. Ce reproche me confondit} car 

12** 



274 MÉMOIRKB 

il est tout-à-fait extravagant^ puisque dans cet 
ouvrage je suis continuellement occupée du soin de 
faire valoir les vertus, le courage, et les sentimens 
de la noblesse éinigrée, et que je n'en représente pas 
un seul qui soit intrigant, envieux, vicieux ; etnéan* 
moins dans le grand nombre il s'en est trouvé de tels ; 
mais ce que madame de*** appelott maltraiter les 
émigrés, c'est d'avoir peint une dame de la cour par- 
lant ridiculement ,sur la politique, et mettant mal 
l'orthogri^he. Je représente d'ailleurs cette fçmme 
comme une personne très-bonne et très<-honnête, et 
je lui oppose une autre rojraUste remplie d'instruction, 
d'esprit et de vertus. A en croire quelques libéraux 
d'aujourd'hui, toutes les personnes de la vieille cour 
étoiént ignorantes, arrogantes, à peu' près imbéciles, 
et ne sachant ^as un mot d'orthographe ; et en pro- 
nonçant ce beau jugement, ils n'admettent que deux 
ou trois exceptions. La vérité est qu'en général la 
classe élevée n'étoit nullement dépourvue d'instruc- 
tion, et qu'on ne pou voit citer qu'un très-petit nombre 
de gens d'une ignorance honteuse, mais il en existoit; 
et l'on a long-temps parlé, quelques années avant la 
révolution, des lettres de deux grandes dames de la 
cour, dont l'orthographe étoit si ridicule qu'elle en 
étûit devenue fameuse; c'est Tune de ces deux dames 
qui, étant en Suisse, écrivoit de Schaffhouse qu'elle 
venoit de vmr dans les envi^onds une belle chute de 
teins. Cette lettre toute entière écrite dans ce genre. 



• B£ MÀDAMB DB GENLIS. 275 

fat communiquée à plusieurs personnea^ et il en cou- 
rut plusieurs copies. . 

Je dinois souvent chez lord Bristol : je m^ trouvai 
un jour avec M. Canning* qui se mit à table à cdté 
demoi^ et dont Tentretien m'a vivement intéressée; 
il a beaucoup d'esprit et de sagesse^ deux choses 
aussi agréables que précieuses lorsqu'elles sont 
réunies* 

Je fits charmée de revoir là le savant voya^eur^ si 
justement célèbre^ M. deHumboldt; il étoit à table 
à côté de M. Canning : je causai beaucoup avec lui ; 
il a vu tant de choses, il en parle si bien, et il a unç 
si profonde instruction et uii si excellent esprit,- qu'on 
ne peut se lasser de le questionner et de l'écouter. 
Il m'a confirmé tout ce que j'avois lu dans les esti- 
mables ouvrages de mon ami le docteur Âlibert sur 
les belles expériences de M. Mutis sur les diverses 
aortes de quinquina. M.. Mutis, le plus persévérant 
observateur de tous les botanistes, a passé trente- 
olnq^ ans dans l' Ajnérique méridionale, pqur y étudier 
la botanique, et surtout les propriétés des différentes 
espèces de quinquina. M* Mutis est mort il y a peu 
de temps dans ce pays où la science l'avoit natu*- 
ralisé. 

M. de Humboldt nie confirma aussi dans la foi des 
merveilles du gu^o, cette plante admirable, qui pré- 
serve de la piqûre mortelle du plus \fenimeux et du 

* Mainteuaut premier ministre en Ang\eterre,-^Nci« de V Auteur,) 



276 MÉMOIRES 

plus redoutable de tous les serpens ; il suffit, pour 
cela, de faire passer dans le sang quelques gouttes 
du jus de cette plante et alors on peut se faire piquer 
impunément par |e serpent'; sans quoi une seule 
piqûre de ce reptile fait mourir en quelques secondes ; 
c'est avec son veain que les sauvages empoisonnent 
leurs flèches, dont la blessure donne à l'instant la 
mort, si l'on n'a pas fait usage du guaco. Ces flèches 
empoisonnées conservent leur propriété meurtrières 
pendant un grand nombre d'ahnées.* 

C'est une bien belle découverte que celle de cette 
plante, et qui contribue à faire admirer la Provi- 
dence, qui partout et toujours place le remède à côté 
du mal. 

M. de Humboldt me demanda de me venir voir 

■ 

avant son départ pour de nouveaux voyages, car il 
comptoit aller incessamment en Perse ; cet infati- 
gable voyageur est d'une santé si robuste, qu'il n'a 
jamais eu un seul accès de fièvre. C'est un don du 
ciel, bien heureusement placé pour l'intérêt de la 
botanique et des sciences. Je veux me vanter ici du 
suffrage dont U a honoré mon ouvrage intitulé ; la 
Botanique historique et littétaire f j'avois appris par 
plusieurs personnes qu'il en avoit fait l'éloge en 
s* étonnant (ce fut son expression) des recherches pro- 
digieuses que contient cet ouvrage. Son approbation, 

• Il semble qu^on devroit eirployer cette plante contre la rage— 
(NHedêrEdiiewr.y , 



DJÊ MADAMB D£ GENLIS. 277 

• 

toujour3 si honorable, fut doublement précieuse pour 
moi. puisqu'elle ne m'avoit point été adressée 3 et U 
me fiit i^rès-doux de trouver l'occasion de le remercier 
personnellement de cette aimable indulgence. 

Je vis encore à ce dîner un homme très-célèbre. 
Sir Sidney. Smith ; dans de longs voyages sur mer, il 
a sauvé la vie, il y a vingt ans, à un pacha d'Egypte ; 
ce pacha, au bout de tant d'années, s'en est ressou- 
venu, et, se rappelant que Sir Sidney Smith est 
savant et curieux d'antiquités, il venoit d'envoyer à 
ce grand amiral anglais une très-belle chose qui a 
été trouvée en creusant la terre sous les ruines d'un 
antique temple païen : ce isout deux grandes plaques 
d'or extrêmement pur, portant des inscriptions en 
grec, et parfaitement conservées, qui apprennent 
que ces plaques ont été mises en terre avec les fonde* 
mens du temple par la reine Bérénice, femme et sœur 
du roi Ptolomée, qui éleva ce temple ; ceci nous ap- 
prend un usage des anciens que nous ne connoissioiis 
pas, et qui cependant s'est perpétué jusqu'à nous, 
puisqu'en posant la première pierre d'un édifice, nous 
mettons toujours sur cette pierre une naédaille de. 
métal portant la date de la fondation et le nom du 
fondateur et de l'architecte. Sir Sidney Smith avoit 
apporté ces plaques dans sa poche pour me les mon- 
trer ; quoiqu'il eût un cabinet de curiosités, il n'y 
mit point ces plaques : il en fit le sacrifice pour 
enrichir le Musée public de Londres, et c'est une 



278 MÉMOIAES 

très-belle action pour Un antiquaire. Revenons à la 
littérature. 

Je crois avoir peint les femmes dans mes romans 
et mes Nouvelles, mais je ne les ai jugées que dans 
un petit discours fait pour être placé à la tète d'un 
de mes ouvrages. Comme il ne fait point partie de 
ce livre, et que le jugement ne parolt manquer, ni 
d'originalité, ni de justesse, je ne résiste point à la 
tentation de le placer ici, et ce sera le seul, double 
emploi qu'on trouvera' dans la collection de mes 
ouvrages. 

Les hommes de lettres ont sur les femmes auteurs 
une supériorité de fait qu'il est assurément impossible 
de méconnoltre et de contester : tous les ouvrages de 
femmes rassemblés ne valent pas quelques belles, 
pages de Bossuet, de Pascal, quelques scènes de Cor- 
neille, de Racine, de Molière, etc.; mais il n'en faut 
pas conclure que l'organisation des femmes soit infé- 
rieure à celle des hommes. Le génie se compose de 
toutes les qualités qu'on ne leur conteste pas, et 
qu'elles peuvent posséder au plus haut degré ; l'ima- 
gination, la sensibilité, l'élévation de l'âme. Le 
manque d'études et l'éducation ayant dans tous les 
temps écarté les femmes de la carrière littéraire, elles 
ont montré leur grandeur d'âme, non en retraçant 
dans leurs écrits deis faits historiques, ou en présen- 
tant d'ingénieuses fictions, mais par des actions 
réelles ; eUes ont mieux fait que peindre, elles ont 



\ ■ 



BB MADAME DJS 6BNLIS. 2/9 

souvent^ par leur conduite^ fourni les modèles d'un 
sublime héroïsme. Nulle femme, dans ses écrits, n'a 
peint la grande âme de Comélie ; qu'importe, puisque 
Cornélie elle-même n'est point un être imaginaire ? 
et n'avons-nous pas vu, de nos jours, durant lés 
tempêtes révolutionnaires, des femmes égaler les 
héros par l'énergie ^e leur courage et par leur gran> 
deur d'âme ? Les grandes pensées viennent du 
c€suTj* et de la même source doivent (quand rien ne 
s'y oppose) résulter les mêmes elSets. 

On répète, pour prouver l'infériorité des iEemmes, 
que nulle d'elles n'a fait une bonne tragédie, ou un 
beau poëme épique. Une multitude innombrable 
d'hommes de lettres ont fait des tragédies, et -nous 
ne comptons que' quatre grands poëtes tragiques, et 
c'est beaucoup ; nulle autre nation n'en peut compter 
autant. Nous n'avons qu'un seul poëme épique, et 
il faut avouer qu'il est extrêmement inférieur au 
Paradis perdu et k \^ Jérusalem délivrée. Cinq 
femmes seulement parmi nous ont easayé de faire des 
tragédies, et non-seulement aucune n'a éprouvé, com- 
me tant d'auteurs, le chagrin d'une chute honteuse, 
mais toutes ces tragédies eurent un grand succès dans 
ieur nouveauté.f Les jeunes gens au collège, nour- 

• Vauvenargues. * 

t Arrie et Petus^ de mademoiselle Barbier, eut seize rcprésenl- 
tatioos ; toutes ses autres pièces furent de même reçues avec de 
g^rands applaudissemens. Laodamief de mademoiselle Bernard, 



S80 MEMOIRES ' ' 

ris de la lecture des Grecs et<des Latins^ font presque 
tous des vers; et pour peu qu'ils aient de talens, ils 
forment le désir ambitieux de travailler pour le théâtre. 
On doit convenir que ce n'est pas une idée qui puisse se 
présenter aussi naturellement à unepensionnaire de cou- 
vent, et à une jeune personne qui entre dans le monde. 
IMra-*t*on que nul des rois^ des grands ci^itaines, des 
hommes d*état,n'a eu de génie, parce qu'aucune d'eux 
n'afait une tragédie, quoique néanmoins plusieurs d'en- 
tre eux aient été poètes? Dira-t-on q^e les Suédois, les 
Danois, les Russes, les Polonais, les Hcdlandais, ces 
peuples si spirituels, si policés, ont une organisation 
inférieure à celle des Français, des Anglais, des Ita- 
liens, des Espagnols et des Allemands,- parce qu'ils 
n'ont pas produit de grands poètes dramatiques ? 
Nous ne pouvons exceller dans un art que lorsque 
cet art est généralement cultivé dans notre nation, et 
dans la classe où le ciel nous a placés. Le peuple le 
plus célèbre dans l'histoire, les Romains, n'ont 
point eu de bons poëtes tragiques. Des millions de 
porte-faix, et des milliers de religieuses et de mères 
de famille auroient pu, avec une éducation différente, 
et dans une autre situation, composer d'excellentes 
tragédies. La faculté de sentir et d'admirer ce qui 

eut ^rbagi représentations ; J3nc<tt«y de la même, en eut vingt- cinq. 
Leê Amaz<meSf de madame du Bocage, eurent aussi un grand nom- 
bre de représentations. Son poème épique, la Coiamàiadè, eut 
beaucoup de succès, et fut traduit en plusieurs tangues.— fi^o/e de 
r Auteur J 



BE MADAMB DB OBNLIS. 281 

est grande ce qui est beau^ et la puissance d'aimer^ 
sont les mêmes dans les deux sexes : ainsi l'égalité 
morale est parfaite entre eux. 

Mais si trop peu de femmes (faute d'étudje et de 
hardiesse) ont fait des tragédies et des poëmes pour 
avoir pu s'égaler aux honmies à cet égard^ elles les ont 
souvent surpassés dans plusieurs ouvrages d'un autre 
genre. Aucun homme n'a lusse un recueil de lettres 
familières que l'on puisse comparer aux Lettres de 
madame àe SévignéeXrk celles de madame^ de Main^ 
tenon ; la Princesse de CUves, les Lettres Péruvien^ 
fies, les Lettres de madame Riccoboni, les romans 
de madame de Staël, de madame Souza, les deux 
derniers de madame Cotin, sont infiniment supérieurs 
à tous ceux des romanciers français^ sans en excep» 
ter les romans de Marivaux^ et moins encore les en- 
nuyeux et volumineux ouvrages de l'abbé Prévôt. 
Car Gilbl(zs est un ouvragé d'un autre genre ; C'est 
la peinture des vices, des ridicules produits par l'am- 
bition^ la vanité^ la cupidité, et non le développe- 
ment, des sentimens naturels, du cœur, l'amour, 
l'amitié^ la jalousie, la piété filiî^e, etc. L'auteur, 
si spirituel et. souvent si profond dans ses plaisante- 
ries, n'avoit étudié, et ne connoissoit bien que les 
intrigans subalternes et les ridicules de l'orgueil^ 
quand il quitte son ^pinceau satirique, il devient 
commun; tous les épisodes de Gilblas qu^il a voulu 



SHB MiMoiUBs 

rendre intéreasans et tonchans, sont fades et mal 
écxitB. 

Madame Deshoulières n'a point de rivaiDC dan» le 
génie de poésie dont. elle a laissé de si charmans mo- 
dèles./ Les hommes qtd assignent les rangs dans la 
littérature, pai9qu'ilft en «Ëspensent les Honneurs et 
en distribuent les places, 'dont toutes les femmes 
sont exclues, donnent souvent de* la célébrité à des 
talens fort médiocres. Par exemple, si d'Alembert 
n'eût été ni géomètre, ni académicien, malgré son 
acharnement contre la religion, son mépris pour les 
rms et pour la France, ses écrits sont si froids, si 
dénués de grâce, de pensées et de naturel, qu'ils 
seroient oubliés déjà; Une femme qui auroit eu le 
malheur de composer la plupart de ses éloge» aca- 
démiques, ne paroltroit à tous les yeux qu'ime pré- 
cieuse ridicule. Cependant l'Académie reçut d'Alem- 
bert comme le littérateur le plus distingué. Et l'auteur 
à* Ariane et du Comte d'JEssex, frère du créateur 
parmi nous de la tragédie et de la comédie, ne lut 
élu qu'après la mort du grand Corneille ; mus on 
reçut le marquis de Saint- Aulaire pour un madrigal, 
tandis que le fils du grand Racine, auteur lui-même 
d'un beau poëme, ne fiit jamais admis dans son sein! 
Cette même académie fit la plus injuste critique 
du Cidf le premier chef-d'œuvre qui ait honoré 
la scène française, et elle prit le deuil à la mort de 



DB MADAME DR GENLIS. 288 

Voiture I • • «S'il existoit une académie de femmes^ aa 
ose dire qu'elle pourroit sans peine secondaire mieux 
et juger plus sainement. 

Il est difficile de concilier entre eux les jugement 
universellement portés sur les femmes ; car ils sont, 
ou contradictoires^ ou vides de sens : on leur accorde 
une extrême sensibilité^ on dit même qu'elle est plus 
vive que celle des hommes, et on leur refuse de Vér 
nergie ; ma|s qu'est-ce qu'une extrême sensibilité 
sans énergie, c'est-à-dire, une sensibilité qui ne 
rendroit pas capable de tous les sacrifices et d'un 
grand dévoûment? Et qu'est-ce que l'énergie, sinon 
cette force d'âiiie, cette puissance de volonté qui, 
bien^ou mal employées, donnent une constance iné- 
branlable pour arriver à son but, ou fait tout braver, 
les obstacles, les périls, la mort même, pour l'objet 
d'une passion dominante? La ténacité de volonté 
des femmes pour tout ce qu'elles désirent ardemment 
a passé en proverbe: ainsi donc on ne leur4X)nteste 
pas ce genre d'énergie qui exige une extrême perse* 
vérance» Qui pourroit ne pas reconnoitre en elles 
l'énergie qui demande uncQurage héroïque ? En man- 
quoit^elle, cette princesse infortunée qui se précipita 
au milieu des flammes pour chercher sa fille* ?— ^Et 
parmi tant de nobles victimes de la foi, parmi tant , 
de martyrs qui ont persisté dans leur croyance avec 

• La princeMe de Schwartzemberg. 



284 MÉMOIRES 

une énergie si sublime^ et malgré Thorreur' des plus 
affireux supplices^ ne compte-t-on pas sautant de fem- 
mes que d'hommes ? 

' On prétend que les femmes, par leur organisation, 
sont douées d'une délicatesse que les hommes ne 
peuvent avoir] ce jugement favorable ne me parott 
pas plus fondé que tous ceux qui leur sont désavan- 
tageux : plusieurs ouvrages faits par des gens de let- 
tres prouvent que ce mérite n'est nullement exclusif 
chez les femmes; mais il est virai que c'est un des 
caractères distinctifs de presque tous leurs écrits. 
Cela doit être, parce que l'éducation et la bienséance 
leur imposent la loi de contenir, de concentrer pres- 
que tous leurs sentimens, et d'en adoucir toujours 
l'expression: de là ces tournures délicates, cette 
finesse exercée à faire entendre ce que l'on n'ose 
expliquer. Ce n'est point de la dissimulation ; cet 
art en général n'est point de cacher ce qu'on éprouve, 
sa perfection au contraire est de le faire bien con- 
noltre sans l'expliquer^ sans employer des paroles 
que l'on puisse citer comme un aveu positif. L'amour 
surtout rend cette délicatesse ingénieu&e ; il donne 
alors aux femmes un langage touchant et mystérieux, 
qui a quelque chose de céleste, car il n'est fait que 
pour le cœur et l'imagination ; les paroles articulées 
ne sont rien, le sens secret est tout, et ne peut être 
bien compris que par l'âme â laquelle il s^adresse. 
Indépendamment 'de tous les principes qui rend la 



BB MADAMK DS 6ENLI8. ' 285' 

pudeur et la retenue siindispensablesdans une femme, 
que de contrastes résultent de cette timidité d'un 
côté, et de cette audace, de cette ardeur de l'autre ! 
que de grâces dans une femme jetine et belle, lors- 
qu'elle est ce qu'elle doit être ! Tout en elle est 
d'accord ; la délicatesse de ses traits, de ses formes 
et de ses discours; la modestie de son maintien et de 
ses longs vétemens, la douceur de sa voix et de son 
caractère 3 elle ne se déguise point, mais elle se voile 
toujours j ce qu'elle dit d'afiectueux est d'autant plus 
touchant, que, loin d'exagérer ce qu'elle éprouve, 
elle doit l'exprimer sans véhémence; sa sensibilité 
est plus profonde que celle d'un homme, parce qu'elle 
est plus contrainte; elle se décèle et ne s'exhale 
point; enfin, pour la bien connoitre et pour l'enten- 
dre, il faut la deviner ; elle attire autant par l'attrait 
piquant de la curiosité que par ses charmes. Quel 
mauvais goût il faut avoir pour dévoiler tout ce 
myistère, pour anéantir toutes ces grâces, en présen- 
tant dans un roman, ou dans un ouvrage drama- 
tique, une héroïne sans pudeur, s'exprimant avec 
tout l'emportement de l'amant le plus impétueux I 
c'est cependant ce que nous avons souvent vu 
depuis quelques années. En transformant ainsi les 
femmes, on à cru leur donner de l'énergie, on s'est 
trompé : non-seulement on ne pouvoit les dépouiller 
de leurs grâces naturelles sans* leur ôter toute leur 
dignité, mais ce langage véhément et passionné leur 



I 



286 MBMOIRB8 

ôte tout oe qu'elles avoient de véritablement ton- 
chant. 

Si Ton veut réfléchir aux situalioiis et aux scènes 
qui, dand les ouvrages d'imagination et au théâtve, 
produisent le plus d'e£kt^ on verra toujours que ces 
grands effets sont dus aux réticences et aux senHmens 
contraintSy c'est-^«dire^ aux sentim^is que l'on n'ose 
montrer ouvertement, ou que Ton voudroit cacher. 

Lorsque Orosmane dit: 

le iM sala point Jaloux ; n je Tétoii jamais. . 

il fait frémir, parce qu'il parle à Timagination qui se 
représente aussitôt à la fois et vaguement des ven- 
geances terribles et des excès inouïs; et si Orosmane 
eût déclaré qu'il seroit capable de tuer sa maîtresse, 
il n'auroit fait aucune impression. 

Le beau vers de situation des Troyennes : 

Ces farouches soldats, les laissez-voûs ici ? 

ne fidt une si vive sensation que parce que cette mère, 
tremblante pour son fils qu'elle vient de cacher^ n'ose 
demander ouvertement qu'on éloigne ces soldat^; 
elle contraint sa frayeur pour ne pas trahir son 
secret, et l'on frémit avec elle; car le spectateur 
qui connolt sa situation, croit lire dans son âme ; il 
y découvre une inquiétude déchirante que nul langage 
ne pourroit exprimer. ' ' 

Quand, dans Bafazet, Roxane dit : 

£cmt^> Bajayet} je sens que je vous me. 



N 



DE MADAME DE GENLIS. 287 

eUe fait infiniment plus, d'effet que si elle employoit 
l'expression la plus passionnée. Si elle s'écrioit je 
t'adore^ le spectateur resteront froid ; mais on voit 
que^ voulant intimider Bajazet^ et redoutant de lui 
donner des armes contre elle^ son dessein est de 
cacfier ^a passion, et que, -même dans ce moiuve- 
ment qui la décèle, ^lle en contraint l'expression ; 
alors ce mot si simple, surtout -dans une femme 
naturellement si emportée, si violente,^^ senè que je 
vous aime, est mille fois plus théâtral que ne pour- 
roient l'être le retour et les transports d'amour les 
plus véhémens. 

Dans Phèdre, l'intérêt de la belle scène entre 
Hippolyte et Thésée n'est fondé que sur la con- 
tramte que s'impose le jeune prince qui ne veut 
point se -justifier en accusant Phèdre* 

Une des plus belles scènes de Zàire est celle dans 
laquelle Orosmane veut cacher à Zaïre sa jalousie 
et sa colère. 

11 seroit facile de multiplier à l'infini ce genre de 
citations, qui prouvent que la contrainte et la retenue 
qui, dans mille occasions, donnent aux sentimens 
tant de délicatesse, leur peuvent donner aussi souvent 
beaucoup plus d'éner^e que les expressions les plus 
fortes, et que le langue le plus passionné* Le 
caractère naturel des femmes offre toutes ces res* 
sources^ tous ces moyens dramatiques *, il présente 
de plus le contraste le {dus agréable ou le plus 



288 MéMOIEKS 

touchant avec celui des hommes: c'est donc une 
grande malao^sse de le dénaturer^ et qui décèle 
une extrême ignorance de Tart d'émouvoir et de 
plaire. Aussi les anciens et les modernes du bon 
temps lï'ont fait parler avec véhémence que des 
femmes capables de commettre des crimes*. Her- 
n^ione, Phèdre^ etc. Mais quel doux langage dans 
}es situations les plus violentes^ que celui d'An- 
dromaque^ d'iphigénie, de Josabet, de Zaïre, etc. ! 
et comme elles savent aimer ! quelle profondeur dans 
leurs sentimens 1. . Josabet craint pour sa religion et 
pour l'enfant qu'elle aime uniquement; mais quel 
contraste admirable perdu, si, dans ses discours, 
elle avoit la force et la véhémence du grand-prêtre! 
On reviendra à la nature et à la vérité, c'est tou- 
jours par un défaut de réflexion et de goût qu'on s^en 
écarte* Ici une objection se présente; JLes femmes, 
parmi 7i<ms si différentes des sauvages, sont^elles 
réellement ce que la nature a voulu qu^ elles fussent, 
et ce qu'elles doivent être ? Oui, parce que les sau- 
vages ne sont que dans un état de dégradation et 
d'anarchie. Dieu, qui n'a rien fait en vain, n'a pas 
donné à l'homme tant de facultés intellectuelles pour 
que ces facultés admirables restassent enfouies. Les 
développer, les étendre, c'est remplir le vœu de la 



* On nées chez des barbares oa peu civilisées encoreiP^lVbfo de 
VAuteur, 



BB MADAME DE OENLIS. 289 

nature. L'homme est évidemment fait pour vivre en 
société^ pour avoir un culte^ des lois^ et pour cultiver 
les sciences et les arts. Chez les sauvages^ toutes les 
lois de la nature sont outragées^ tous les droits usur- 
pés au hasard^ parce qu'ils y sont méconnus : de pro« 
fondes réflexions^ l'expérience des siècles, l'accord 
unamnie de tous les peuples civilisés, ont fixé les 
idées sur la véritable destination des femmes, et par 
conséquent leur état dans la société. 
. Les femmes, plus foibles physiquement que les 
hommes, et dépositaires des enfans, ne sont pas des- 
tinées par la nature à combattre, à porter les armes ; 
et qui ne peut défeaidre n'est pas fait pour conmiander 
et pour régner. Par la même . raison, elles. ont droit 
à la protection ; la force généreuse doit les dédom- 
mager par les égards et toutes les déférences du pou^ 
voir que la raison leur refuse. Beaucoup de prin- 
cesses ont gouverné avec génie, avec succès, mais 
elles auroient acquis plus de gloire encore si elles 
eussent été des hommes. Les grâces sont si néces- 
saires à un être dont le véritable empire est fondé sur 
l'amour, que ni la morale ni la politique n'empêche- 
ront les femmes d'attacher un grand prix à ce frivole 
avantage : on n'en trouveroit peut-être pas une seule 
de vingt ans,"^ qui, possédant une éclatante beauté, 
consentit (si l'échange étoit possible) à la perdre, 

* A Pezception des redusesi — (NoU de VAnieur.J 
TOME Vï. 13 



290 MÉMoimBs 

pour acquérir un tr^a^ Et dvns ime souveraine^ 
quels perniciettx résulttits peii^aToir cette frivolité ! 
ce tilt une rivalité de figure et d'Bgrémens ^i décida 
Elindietii, reine d' Angleterre^ à violer tous les droits 
sscréft de l'hospitalité, de la justice et de la royauté, 
en&ssaht périr sur un échafiuid, au iioutde 4ix«*ii^ 
aufe ^ captivité, la reine infortunée qui étoit venue 
volontaîreiivent se remettre enire ses mains et lui de- 
mander im asile. 

Il&utdoiic convenir qu'en général les femmes 
ne sont faites ni pour gouverner, ni pcMir se 
m^er des graves intérêts de la politique. Doit- 
on en conclure qu'en elles la supériorité de l'es- 
prit est un malheur ? Non, sans doute, puisque, 
épouses «t mères, elles peuvent en faire un utile 
usa^ par l'asc^idant de l'amour, de Famitié, et 
par l'autorité maternelle. Enfin, pourquoi leur 
seroit-U interdit d'écrire et de devenir auteurs? Je 
conndis tous les raisonnemens qu'on peut opposer à 
cette e^ce d'ambition, je les ai moi-même employa 
jadis avec ce sentiment de justice qui fait souvent 
pousser Vimpattialité jusqu'à l'exagération ; main- 
tenant, à la fin de tua carrière, je puis à cet égard 
parler plus libreinenl;, paiH^e que je me sens tout-à- 
fait désintéressée dans une cause que je ne regarde 
plus comme la mienne. 

L'argument le moins profond, le plus vulgaire, 
mais le -plus fort aux yeux de tout le monde, contre 
les femmes miteurs est celui-ci : que le goût d*écrire 



i)£ MADAME DE GENLIS. 291 

et le désir de la célébrité leur doniii^it du dédain pour 
la simfiicibé des devoiis domestiques. Cpmme ees 
devoirs^ dans une uoaison bien ordoanée^ ne peuvent 
jaioais prendre plus d'une heure par jour^ cette ob- 
jection est absolument nulle. Dans le siècle où les 
geosi de lettoes œènenA la vie la plus dissipée^ dans le 
siiècle ou Ton voit si peu d'auteurs laborieux, on feint 
de ciroîre que^ pour cultiver la littérature^ il faut 
écrire eans relâche depuis l'aurore jusqu'au milieu 
des nuits: les personnes actives et sages trouvent 
sans peine le moyen d'accorder leurs devoirs avec 
des goûts nobles et utiles. S'il faut qu'une fenime^ 
après avoir le matin réglé ses comptes^ «t donné ses 
ordires .à ses gens, se concentre ensuite dans <;ette 
pensée pendant tout le reste du jour, il faut non- 
seulement lui défendre de cultiver les arts, mais lui 
interdire aussi la lecture. Ce ne sont oas des goûts 
sédentaires qui peavent distraii?e les femmes de leurs 
devoirs ; laissons-les écrire, si elles sacrifient â cet 
amusement les spectacles, le jeu, les bals et les visites 
mutiles. Voilà les dissipations dangereuses qui em- 
pêchent de bien élever ses enfans, qui désunissent 
et qui ruinent les familles. L'abus d'Orne chose jette 
toujours dans l'extrémité opposée. On a voulu faire 
de toutes les jeunes peiTsonnes des artistes célèbres; 
aujourd'hui l'on soutient qu^une ignoi^noe absolue 
est tout ce qui leur consent. 

On .doute que 4;ette manière de 4»imptifier Téduoa- 

13* 



292 MÉMOIRKS 

tion répande beaucoup de charmes dans l'intérieur 
des ménages ; les dons de la nature sont si précieux^ 
qu'on ne doit en rejeter aucun : ainsi toutes disposi- 
tions véritables^ toute aptitude non douteuse à un art, 
méritent d'être cultivées, parce qu'alors on a la cer- 
titude de donner un grand talent> c'est-à-dire la plus 
noble de toutes les ressources dans l'adversité, et 
l'amusement le plus agréable et le plus innocent dans 
toutes les situations de la vie. Qu'on ne donne de 
maîtres de chant et d'instrument qu'aux jeunes per- 
sonnes qui ont de la voix, de l'oreille^ et le sentiment 
delà musique ; qu'on n'enseigne le dessin qu'à celles 
qui ont le goût de cet art, et le nombre des amateurs 
sera infiniment restreint, et l'on ne rencontrera plus 
cette foule de petits talens à grandes prétentions, qui 
jettent tant d'ennui dans la société, La même règle 
peut s'appliquer aux élèves qui annoncent un esprit 
très-distingué. On doit mettre un soin particulier à 
former, à orner leur mémoire, et même à leur en- 
seigaer les langues savantes. Celles-là, par la suite^ 
deviekidroient vraisemblablement auteurs ; mais elles 
eotreroient dans cette carrière avec l'avantage im- 
mense que peuvent donner de bonnes études. Les 
femmes ignorantes et sans talent n'oseroient lutter 
contre elles avec cette inégalité de fait: on ne 
Im compare point aux hommes, elles bravent leur 
supâiorité; mais elles craindroient celle des per- 
sonnes de leur sexe : de sorte que le nombre 



JDK MADAME DB GENLIS. 293 

ei&ayant des femmes auteurs seroit excessive- 
ment réduit, et il n'y en auroit plus de ridicules. ' 
Mais . il faut que les femmes sachent à quelles 
conditions il leur est permis de devenir auteurs : 
1^. elles ne doivent jamais se presser de faire 
paroltre leurs pi*oductions ; durant tout le temps de 
leur jeunesse,- elles doivent craindre toute espèce d'é- 
clat, et même le plus honorable ; 2o. toutes les bien- 
séances leur prescrivent de montrer invariablement 
dans leurs écrits le plus profond respect pour la reli- 
gion, et les principes d'une morale austère ; 3<>. elles 
ne doivent répondre aux critiques que lorsqu'on fait 
une fausse citation, ou lorsque la censure est fondée 
sur un fait imaginaire. Une femme qui, dans ses 
réponses, prendroit le ton violent de la colère, ou 
qui se permettroit la moindre personnalité, auroit 
beaucoup plus de tort qu'un homme, parce que son 
sexe lui impose plus de délicatesse, de modestie et 
de douceur. Je n'exhorte point les femmes à jouer 
un rôle de victimes; au contraire, je les invite à 
prendre un avantage immense sur la plus grande par- 
tie des critiques modernes, par un ton noble et sé- 
rieux quand l'ironie est déplacée, et par des égards 
et une bienséance qui seroient aujourd'hui très-re- 
marquables dans les discussions littéraires. 

Les femmes, par la finesse d'observation dont elles 
sont capables, par la grâce et la légèreté de leur style, 
seroient elles-mêmes (avec des études et de Tins- 



294 mAmoiiix» 

tnictï0i>) d'eiccâHens erîtique» dea oBvi^ge» d'kns^ 
gination : maifi ce genre a des règles comme tooa ks 
antres; il n'est pas inutile de les rappeler btièrement 
ici. 

La critique aujourd'hui n'est qtfon éternel persi- 
flage, plusi ou moins spirituel^ et tou)ôQts plfiw M 
moids usé } car depuis les Lettres provindakB, créa- 
tion et tbef-d'œuvre de oc genre de critique, les au- 
teurs ont pris un tel gofrt p^r la moquerie, qn'ite 
en ont adopté le ton^ même dans leurs propres ûc* 
tions. Voltaire et ses imitateurs ne sarent conter 
qu'eti ^ moquant de te ifu'ils disent^ de leurâ per- 
sonnagés^ de leut^ héroâ^ de leurs propf^ principes. 
Cette manière peut avoir de Ift grâce dansi ixtie courte 
narration, maltf ^tte continuelle ironie, dana une 
multitude de contes, y Jette une monotonie que 
l'esprit seul de Voltaifè pouvoit faire pardonner* 

Comme il y auront autant d'inconséquence que 
d'impdiitedfte à de moquef d'une personne qu'on es- 
time, il n'est ni plùd honnête ûi pluà Conrenable de 
prendre cé toii insultant en rendant compte d'un ou- 
vrage estimable, et qu'on reçonnolt pour tel. La 
censui'e àlof (^ doit être sérieuse ) la sévérité n'est 
point ôfifbnsànte^ la l'ailkirie l*est toujom'S dans cette 
occasion: l'ironie, c'est-à-dire la moquerie, n'est 
bien placée que lorsque l'on critique un ouvrage ri- 
diculement écrit, ou qui contient des principes dan- 
gereux^ ou lorisqué l'auteur, en parlant de lui-même. 



DE MADAB4J3 S^£ GENLÏS. 9Sb 

Qioatre sans pudear un or^uett révoltant; car, eomme 
k dit un ancieu cité piur Paaeal : Rien nC^t plu$, du 
à lavan&éque la risée. Hor& ces trou cas, il est în- 
}u8tQ^ U est de mauvab goût de j|(»iidi;e de petites 
moquearies à des éloges saérités: mais on yeat être 
toujours piquanty on n'a qu'une «aiûère^ etFo^esEt 
4:x>mimin. 

Après les injures^ àon ne nuit à leffet de b en- 
tique eomme le ton d» malvelllajRce, et l'ironie le 
doime toujours. Plus la critique est ââicate> poUe^ 
plus elle paroit ménagé^ et plus elle porte coup» Le 
lecteur va beaucoup plus loin que le critique s'il peut 
croire qu'il ménage celui qu'il censure $ twe teinte 
d'exagération aux éloges mettroit le comble au poids 
dea critiques ; ce soin de les contrebalancer les ren- 
dront plus piquantes* Je ne propose point un art 
perfide, je propose d'adopter, dans les écrits, la grâce, 
l'urbanité, la politesse, dont rien ne dispense dans la 
société et dans la conversation. 

11 est étrange que, dans une classe où l'éducation 
a été plus soignée, oik les études ont été meilleures, 
des hommes bien nés, et distingués parleur esprit et 
leurs connoissances, se permettent, enécriTant, ce 
qu'ils roiigiroieut de se permettre dans de simples 
entretiens, et ce qui, en efiEet, ne pourroit être tolâcé 
en bonne compagnie* S'il existoit un état où l'on 
eût, impunément et sans conséquence, la liberté 
d'injurier publiquement ceux qu'on n'aime point. 



296 lUÉlfOIRBS 

d'attaquer sans ménagemeut ceux dont on n'a point 
à se plaindre^ et de manquer d'égards à tout le 
monde, cet état seroit bien méprisable; heureuse- 
ment il n*en est point de tel. L'état de journaliste, 
très-honorable et très-utile aux lettres, demande au- 
tant de qualités morales que de talens littéraires. 11 
est même nécessaire qu'ui) journaliste ait l'usage du 
monde, afin qu'il puisse contredire sans impertinence, 
décider sans prendre un ton doctoral, et critiquer 
sans offenser : celui-là réservera les traits piquans, 
pour ridiculiser le vice, le mauvais goût ; il emploîra 
la raillerie, la moquerie contre l'orgueil et les sota 
présomptueux, et il aura assez d'occasions d'en faire 
usage. 

Le bon goût, les vrais principes de la littérature 
bien médités, suffiroient pour établir, parmi les 
gens de lettres, des égards, une délicatesse qui 
auroient une grande influence sur les sentimens ; le 
respect pour soi-même, l'intérêt personnel les em- 
plolroient 3 mais l'esprit, le talent y gagneroient, et 
même la morale et les mœurs. L'auteur, critiqué 
sans être outragé, seroit forcé de répondre sans 
humeur ; on ne verroit plus de ces querelles gros- 
sières, aussi ridicules que scandaleuses, qui font 
triompher les sots, toujours charmés de pouvoir se 
persuader qu'on manque de savoir-vivre et d'hon- 
nêteté dès qu'on se consacre à la littérature. 

Chez toutes les nations civilisées, le pouvoir 



DB MADAME DE.GBNLIS. 297 

suprême des formes l'emporte presque toujours^ dans 
la société, sur le fond des choses. Il semble que 
nos procédés, inspirés par l'exemple et par des 
principes reçus, nous appartiennent moins que nos 
manières qui nous sont propres* C'est ainsi que 
la reconnoissance et l'amitié naissent moins deà 
bienfaits que des formes qui les accompagnent ; et 
de même, ce n'est pas la critique qui nous blesse 
et qui nous irrite, c'est la manière dont on la 
fait* 

N'oserois-je parler des égards particuliers que des 
gens de lettres, des Français, doivent aux femmes 
qui sont entrées dans la même carrière ? pourquoi le 
craindrois-je ? On peut faire librement ces réflexions 
quand on écrit depuis un demi-siècle* Je dois être 
accoutumée au ton de critique dont je suis l'objet. 
Je reconnois même avec plaisir que souvent j'ai eu 
lieu d'en être contente: ainsi je m'oublierai, sans 
aucun eiFort, dans l'examen que je vais faire. 

J'ai lu dans un journal cette étrange sentence 
contre les femmes auteurs : qw^elles ne méritent 
aucun égardy parce qu^en devenant auteurs elles 
abjurent leur sexe et renoncent à tous leurs droits, 
etc. 

Cet arrêt est d'autant plus foudroyant, qu'il est 
formel, absolu, sans adoucissement, sans aucune 

exception Quoi ! madame de La Fayette, 

madame de Lambert, madame de GraflSgny, ces 

13** 



996 MfildQiitiBi 

fèmftiéâ châ)toahtes^ SûM ttôtiduite di irréprochable, 
d'Uh tàlëht si distin^é, abftiriréHî lèuréese éCi Aevé* 
nant àutents, tèt né fhériMènt ph^ tfégardè ! On ûe 
pensoit paà ainsi datis le teinpé où elfes dût Véeu. A 
quoi doivent donc â*attetiâre tes femtnè!! butdurd q\!ti 
n'ont toi ce Wifè mérite, toi cette totosidération per- 
sonnelle } Elles «efotot donc pôUr^uivié^i ibjuriées, 
bafouéed itoipitoyabtetoiétot tt îstus félftche ! Et ciéltes 
qui aufoiètot eu le m^héur de fidre de niauvais 
ouvrages, et d'y insérer des erreurs répréhensibles, 
quel Béfoit ItUt âtft ) On les tapidelt)it Àpp^fém- 
mètot. 

Si l*oto diiBOÎt que ùèlûî qiii a prônôttCê ûto^ tfelle 
sentence contre les femmes nhfittaii danti tfè ttoM^bt 
son sexé tï sa patrie, ce jïii^etntllt rig;ou!*éûk «ef^ 
approuvé de tiDûs les Fratoçàis. 

Utoe femme qui to'à écrit que dets ouvf^g^j^ ftodtaux 
où utiles, et avec sufccès, mérite tous ieè égàtds dtts 
à son sexe et tô\is ôeu^ que Ttoto ne ptut fétùstèt eux 
auteurs estimables : celle que â^n imiiginiation égtoe- 
roit et qui publierait uto ouvragé tOtodamtoaWe, feh 
mériteroit moitos âatos doUte ; mais il fitudl^t entome, 
en là critiquant, se rlappelèr toujours qtte ï^auteur 
est une femme : elle n'auroit point abjuré son seAre ; 
ùti éfctirt û'est point uhfe abjuration. 

Enfin, Oto Veut au VTài ftoû^ pertuadët que, dès 
qù*ûtoô ffettimrè s^êearte de la fonte oommûWè qui Itoi 
Ht toiatâWlfemeïft tt^cée, tioH miêttofe qù'eRè toe ÏWt 



jm MADAMB DB GENLU. 999 

que des choaeB glorieuses, et qu'dle consenre toutes 
les vertus de son sexe, elle ne doit plus être regardée 
que comme un homme, et qu'elle n'a aucun drdt à 
un respect particulier : par conséquent, madame 
Dacier, qui traduisit Homère arec une si profonde 
érudition; la maréchale de Guébriant, qiù remplit 
les fonctions d'ambassadeur, et qui en eut le titre, 
n'étoient au vrai que des espèces de monstres ! De 
toutes les carrières, celle qui convient le moins aux 
femmes est assurément celle des armes. Néanmoins 
les héros ont cru devoir se montrer plus magnanimes 
envers des femmes guerrières qu'avec des ennemis de 
leur sexe. Hercule, qui vainquit les Amazones, leur 
rendit les plus grands honneurs ; dans les combats 
littéraires de nos jours, on ne voit rien de semblable >. 
les journalistes n'ont ni la massue d'Hercule, ni sa 
générosité. 

Dans le siècle de Louis XIV, où l'on vit tant 
d'hommes d'un talent éminent, où l'on vit briller 
tous ces' génies sublimes qui ont à jamais illustré 
la littérature française, dans ce siècle où les mœurs 
furent infiniment plus graves que les nôtres, il y eut 
'une multitude de femmes auteurs dans tous les 
genres et dans toutes les classes ; et non-seulement 
les gens de lettres ne se déchaînèrent point contre 
elles, ne déclamèrent point contre les femmes auteurs, 
mais ils se plurent à les faire valoir et à leur rendre 
tous les hommages de l'estime et de la galanterie. 



SOO MtMOlRBS DB MADAMB BB 6KNUS. 

Cette conduite, -ces procédés n'ont rien qoi daiyent 
•urprendre. Alors nulle rivaUié ^Fauteurs ne pooYcit 
ndtonnablement exister entre les hommes et les 
femmes, et Ton sait que la supériorité incontestable 
est toujours indulgente, et que la force est toujours 
généreuse. 



TABLE DES MATIÈRES 



DU TOME SIXIÈME. 



Affectation de dissîpatioiiy 28.— De lasBÎtade, 28.— De (jeasibHité, 

23,27. 
Agésilas, cité, 20 
Alembert (M. d'), 282. 
AlyoQ (Stéphanie), 218. 

Angoaléme (madame la dachesse d'), 51, 52, 53, 98, 143, 259. 
Annivenaire. Voyez Berri, 257, 259. 
Arcamballe (madame d*), 94. 
ArgenBon (madame d*), 265, 266. 
Ar^nson (M. d'), 265, 266. 
Artois (le comte d'), voyez Charlee X. 
Aubépine (madame la marquise de T), 178.' 
Aubîgné (d'), 31, 32. 

Bassano (le duc de), 39, 165, 166. 

Battuécas (les), roman de mskdame de Genlis, 63. 

Beanfort d*HautpouI (madame), 242, 243. 

Beaufiîvmont (madame de), 158. 

BecdelidTre (madame de), 237. 

Belle-Cliaase (couvent de), 91, 92. 

Bérenger (madame de), 107, 113. 

Berri (le duc de), 140, 141, 142, 163, 188, 257, 259. 

Berri (la duchesse de). Madame, 141, 142, 163, 235, 259. 

Bordeaux (le duc de), 259. 

Bossuet, cité, 15, 278. 

Botanique de jeux d*enftms, ouvrage de madame de Genlis, 114. 

Boucot (madame), maîtresse de pension, 18. 

Bouille (M. de), 249. 

Boulogne (l'évéque de), 188. 

Bonrl^n (le duc de), 260. 

Bourbon (la duchesse de), 78, 79, 103, 105, 136, 260. 

Bourdois (M.), médecin, 180, 193, 194. 



3Q2 T A B L B. 

Bourgeois (M.}> pieux des Carmes, 79. - 
BriiiiEiut (M.), 1&3, 316. 
Bristol (le lord), 105, 106, 170, 275. 
BrogUe (AI. le dac de), 265, 266, 267. 
BrosseroD (madame du), 10. 
Buttler (lady Eléonore), 175. 
Byme (Clorlude), 175, 209. 
Byme (Georgina), 175, 209. 

Cabre (M. de), 5. 

Campan (madame), 18» 55. 

Canning (madame), 239. 

Canning (M.), 275. 

Cardon (madame), 43. 

Carmélites (couvent des), 64, 87, 91. 

Garret (M.), 60. 

Casimir (madame), 55, 137. 

Casimir, 5, 39, 45, 46, 55, 56, 60, 61, 62, 78, 105, 111 3 sa famille, 

117, 136, 154, 216, 217. 
Catalogue historique du Cabinet de tableaux de M.Sommariva, 139» 

181, 182. 
Catéchisme philosophique, 149. 
Charbonnières (M. de), 5, 6 ; sa mort, 7, 10. 
Charles X. 50, 51, 61, 97, 107. ^ 
Chastellax (le marquis de\ 168. 
Chasteuai (mademoiselle de), 2» 3^ 175. 
Chastenai (madame de), 2» 175. 
Chastenai (M. de), 176. 
Chateaubriand (M. de), 142, 212. 
Chauvelin (M. de), 265, 268, 269. 
Chéradame (madame), 181, i8d. 
Chéradame (!Vf.),205. 
Chevreuse (la duchesse de), 152. 
Chezac (M ), 7. 
Choiseul (M. de), 10, 11. 
^Choiseul (madame de), 50, 51, 105, 127, 129, 131, 139, 151, 158, 

177, 185, 236. 
Celles (madame de), 115, 231. 
Codrika (M.), 190. 
Commissaires de la convention, enlevés et embarqués à nie de 

France, 8. 
Condé (la priocesse de), 360. 
Condé (mademoiselle de), 95, 96, 97. 
Cour de Napoléon, 37, 38, 54. 
Coppet (le château de), 104. 
Coray (M.), 198. 
Correspondance de madame de Genlis av6c Tempereur Napoléon, 39, 

40, 41, 112. „ 



T A B JL ]ft. 303 

Coiuîfei (M«)^ 2Mty 90€l. 

CuBtine (Astolph« de), lîl, IW, 188, 99S, 348. 

Bacier (mttdiuBé), 299. 

Bftttié» da fftob^ua^ $afttt.G«nilftiii, 270. 

Dampmartiii (M.)> 166, 167. 

David, drame de madame de Genlis, 214, 215. 

Deiaie (l'abbé), 6. 

Deshoulières (madame), 282. 

Desrois (madame), 145. 

Devonshire (la dachesse de), 106. 

Dictiomiaire des étiquettes, ouvrage éfe IMMÎftttie de Genlfs, 64, 

Diderot, 101. 

Didot (Pierre), 44. 

Discours p^ODoll^és ft te ftéauee wy&kft dn Etatt-Généretux, 264, 

265. 
Dubourg (le capitaine), 32. 
Dnbourg (la baronne), 161. 
Dnclos, 171, 176, 272. 
Duhamel (M), 100. 
Duhamel (madame), 100. 
Du Guay Trouin, 20. 
Dupuytren (M.), 141, 143, 144, 259. 
Dussault (M.), 255, 269, 272. 

Eclipse de soleil, 219. 

Ecran donné par madame de Genlis, 129. 

Ecritoire donnée à madatne de OenHH, l2t. 

Ecrits de madame de Genlis, l, 5,23, 50, 55, »7, 6&, 62, t», «4, 101, 

103, 109, 114, 116, 123, 126, 1«3, W7. ÎK)8, ^09, «U, 229, 

«37,îfô6,273. 
Edgeworth (l'abbé), 143. 
Editions épurées, de l'Emile, 133, 135^ 148, 197— Du siècle de 

Louis XIV et du Siècle de LoulB Xt, 13S, 149. 
Editions épurées des liVtes des philoâopheîi, 4Î, 44, 112, 150, 171, 

197,205. * 

Education publique et particulière ; ¥é<lex1diiâ de madame ûe 

Genlis sur l'une et sur l'âiutte, 11, 12, 13 éf iutt>. 
Elisabeth d'Ang^leterre, 290. 
Elisabeth (madame), 95. 

Emile (!'), de Rousseau, 135, 148, 1^, 1^,200. 
Emma (nièce de madame de GenTfs), 119. 

Emprunts ou vols littéraires fitits àmadatfre de^enlis, 2&6, 257. 
Encyclopédie (projet de la refaire), 11^ 123, ITOéf ^KtV. 
Errard (M.), 137, 138. 
Espérance (réflexions de madame de Genlis &Qr 1') 2l2. 



S04 T A B L K. 

Efleal fur leB beaux-arts, par madame de GenUs, 116, 137, 151. 

£Mai mr les mœars des nations (l* ), de Voltaire, l&O. 

Famille royale (la), 143, 259. 

Fausse antipathie (la), comédie de madame de Geolis, 218. 

Femmes (réflexions de madame de Genlia sur les), 24, 35, 278, 284, 

288 ; snr les femmes auteurs, 279, 282, 293 et nitr.. 
F^nélon, cité, 15. 
Fiévée Hkl.), 260e<mtv. 
Fininierlin (M.), 119, 120. 
Finguerlin (madame), 117, 118, 121, 175. 
Flangergues (M.)» 105. 
Flexier de Réval (l'abbé), 150. 
Fleurs, ouvrage de madame de Genlis sur les fleurs, 229, 230, 231, 

243, 276. 
Fontenelle, cité, 15, 148, 190. 

Fk^dal, ou TArtiste, Nouvelle de madame de Genlis, 209. 
Frocbot (M.), 40. 

GabaruB (mademoiselle Clémence), 234. 

Garât (M.), 167, 168, 169. 

Gamier (M.), selUer, 1 83, 184. 

Genlisiana, 195, 196. 

Gérard (le général), 107. 

Gérard (Cyrus), 113* 

Gérard (madame). Voffet Rosamonde. 

Gérono (M.), 239. 

Gloucester (le duc de), 106, 107, 154. 

Graffieny (madame de), 297. 

Grollier (madame), 17, 151, 138, 152, l9l, l92. 

Gros (madame), 79, 80. 

Guérison miraculeuse, 120, 121. , .. «« 

Guaco (le), plante efficace contre la morsure des reptiles, 275, 

276. 

Harmensen (M. d'), 149, 235, 236. 

Harpes (petites), pour s'exercer les doigts, 232, 233. 

Harpes à demi-ton d'Errard, 138. 

Henin (madame d'), 159, 160. 

Henri IV (Histoire d'), 55, 56, 59, 211. 

Herbier colorié, par madame de Genlis, 2l0 et stûv. 

Histoire de Charles XII, 150. 

Histoire de Pierre le Grand, 150. 

Histoire philosophique et Politique des Européens dans les Indes, 

PV l'abbé Raynal, 150, 151, 174. 
Hoffinan ^.), 123, 206. 
Hôpital pour les enfans rachitiqnes, 106. 
Humboldt(M.),275, 276. 



T A B L £. 305 

Isle^c-FraBce, 8. 

I«le Saint-Pierre (F), 218. 

Inspection des écoles primaires^ donnée à madame de Genlis» 40. 

Intrépide (P), journal de madame de Genlis, 103> 187. 

Janson (Pabbé de), 97. 

Jeanne-de France, roman de madame de Genlis, 62. 

Joînville (le prince de), 240. 

Jonmal imaginaire, ouvrage de madame de Genlis, 64, 68* 

Journal des Débats, 123, 204, 205, 206, 255, 269. 

Journal de la jeunesse, ouvrage de madame de Genlis, 63. 

Journaux libéraux, 193, 256. 

Julie (mademoiselle), 253, 255. 

Kosakoski (M.), 44. 

Lacépède (M. de), 164. 

Lafayette (mademoiselle de), ouvrage de madame de Genlis, 1. 

Lagrânge (le marquis de), 249. 

La Fayette (madame de), 297, 298. 

Ijà Harpe (M. de), 147, 148, 155. 

Lamartine (M. de), 144, 146, 147. 

Lambert (madame de), 297. 

Lamothe, 15, 148. 

Lannoy (la comtesse de), 107. 

Lavolette (M. de), 40. 

Lawoestine (Anatole de), 38, 39, 44, 107, 112, 113, 177. 

Lebrun (madame), 17, 139. 

Lemaire (M.), le latiniste, 165, 263. 

Lemaire (AlfVed), 60, 63, 73 et ««îv., 98, 107, 116, 137, 209. 

Lescot ^mademoiselle), 17. 

Lettre ae madame de Genlis à M. Anatole de Montesquieu, 224. 

Lettres provinciales, 294. 

Lettres péruviennes, 281. 

Livron (je marquis de), 108, 113. 

Louis Xni, 1,2, 33, 35. 

Louis XIV, 32, 35. 

Louis XV, 3. 

Louis XVI, 47, 53, 264, 265. 

Louis XYIII, 49, 50, 53, 58, 61, 211, 212, 264. 

Louise (madame), fille de Louis XV, 95. 

Louise d^Ôrléans (la princesse), 240. 

Louvel, 184, 185, 186. 

Luxembourg (le maréchal de), 10. 

Maradan (M.), 55, 250, 271. 
Maintenon (madame de), 15, 35, 281. 



306 TABLE. 

Mallet (madame), 240. 

Mannontel, 23, 272. 

Mai* («BdoMiMllB dkX 9Jk 

Mathilde, petite aièw de madame de Geatts, 119. 

Matîtriion (madame de), 1&8, 159, 160. 

Mémoires de Dangeaa, 63, 211 . 

Modes ridicules, S6, 2M. 

Mœurs (coDtrastes des), 19 et «vit?., 33 et tuiv. 

Moineau (la), «bk, 803, 203. 

Montcalm (madame de)» 154^ 2flQr 911. 

Monde (la in eu), ^\% 2S1. 

Mongeroux (madame de), 17. 

Montesquieu (Anatole de), 75, 139, 148, 17^ 191, 192, 194, 201, 216. 

Montesquieu (Léon de), 192, 194. 

Monthyon (M. de), 180. 

Montre, épitre de madame de Genlis à sa vieille montre, 241, 247. 

Morgan (lady), 85, 86. 

Moreau (M.), 70» 77, 2d0i 

Moreau (madame la maréchale), 80, 82, 83, 84, )03, 195, 238, 247. 

Mutis^M.),275. 

Napoléon (l'empereur), 9, 11, 37, 88, 40> 43, 44, 45, 47, 48, 49, 52, 

56,57,58,59,166. 
Necker (M.), 264, 265. 
Nîmes (le vertueux évêqne de), 237. 
Norvins (M.), 108. 

Orangre (le prince d'), 10, 107, 162. 

Orange (la princesse d*), 162, 183. 

Orléans (M. le duc d'), 54, 106» 142, 940^ 250. 

Orléans (madame la duchesse d*), 54, 106, 260. 

Orléans (mademolaeHe d"), 54, 91, 141, 14S, 175, 176, 240, 247, 260, 

264. 
Orlofka (la comtesse), 174. 
Ouvragées de madame de Genlis, inflnenoe qu'ils ont exercé, 126. 

Palais de l'amour (le), 64 et suiv, 

Palmyre et Flaminie, roman de madame de Genlis, 208, ^32, 249, 
255, 269. 

Paméla (Lady Fitzgerald), 75, 177. 

Paris (action livrée aux portes de), 46. 

Pascal, cité, 6. 

Paterson (madame), 86. 

Pétrarque, roman de madame de Genlis, 108, 109, 116, 123, 173, 237 

Pieyre (M.), 3 

Pluche, 15. 



T A B L B. 307 

Poèmes épiques, 279. 
Potocka (la comtesse), 174. 
Potocki (le comte), 174. 
PonsoDby (miss), 175. 
Pontécoulant (M. de), lOS^ 100^ 11». 
Prêtres (massacre des), 99. 
Prévôt de la Seine (le), 88, 89, 90. 
Prévôt (l'abbé), 281. 
Provenchère (mademoiselle de), 3 
Paisieaz (madame de), 3. • 

Pulchérie, Autonine et Inès, petites.fiH«ft d* d w JM M t àé €l«ulis, 112, 
113. 

Quarré magique, 129. 

Raynal (l'abbé), 150, 151, 173, 174. 

Ragois (l'abbé), 15. 

Récamier (madame), 83, 84, 86, 87, 103, 104. 

Réiexions sur la religion, 122. 

Réfutation des sophismes des philosophes, 101, 125, 150, 172, 188. 

Renommée (la), journal, 193. 

Richelieu (le duc de), 34, 155, 156, 211. 

Ricfaelieu (le cardinal de), 2. 

Robert (madame), 40, 41. 

Robert (mademoiselle), 42, 43. 

Rochambeau (la comtesse de), 145- 

Rochefort (le comte dé), 9, 5^ 990. 

Rpchefort (le comte Amédée de), 3, 4< 

Rohan (le duc de), 97. 

Rosamonde, petite-fille de madame de GeuBt^ 107} 113, 114, 115, 

116, 193, {Voyez Gérard.) 
Rosen (madame de), 265. 
Rossig^nol (le) et la Fauvette, fabfe, 194, 196, 
Roug-emont (M. de), 34. 
Rousseau (i.^.), 12, 101, 134, 135, 197, dl8. 
RuUy (madame de), 159, 160. 
Russie (expédition de), 11, 37, 38, 44. 

Sahtah (M.), 10, 111. 

Saint-Aulaire (madame de), 82, 83. 

Saint-Aulaire (mesdemoiselles de), 82, 83 

Saint-Julien (madame de), 110, 111. 

Saint^Priest (le vicomte de), 154. 

Saisons. Vers sur les quatre saisons, par madame de Genli9, 244, 

245, 246. 
Salm (la princesse de), 187. 
Saulty (M. de), 21, 239. 



306 T A B L B. 

Sanlty (madame de), 21. 

Sanmez (la conteme de), 136. 

SchwartzenlNurg (princesse de), 283. 

Ségnr (le comte de), 165. 

Séraphine (paysamMs), son histoire, 120, 121. 

Sercey (le Tice-amiral), 7, 8, 9, 121. 

Sercey (Henriette de), (Fi^es madame Finguerlin.) 

Sercey (Eole de), 9. 

Sicard (Vabbé), 42. 

Sidney Smith (sir), 277. • 

Sillery (le comoHmdeur de), 34. 

Sommariva (M. de), 138, 151, 177, 181, 182. 

Soyeconrt (madame de), 91, 92, 93. 

Staël (madame de), 104, 204, 281. 

Suard (M.), 167, 108, 169, 173. 

Snède (la reine de), 103, 104. , . 

Supentition; remplace la religion où celle^i n'existe pas, 36. 

Tableaux de flenrs, 243, 244. 

Tapisseries, 90. 

Talleyrand (le prince de), 63. 

Terrasson (l*abbé), 15. 

Thomas (M.), 147, 148. 

Tivoli, 184, 228,235. 

Tragédies célèbres, 286, 287, 288. 

Treneuil (M. de), 10, 63, 216. 

Traité politiqne, ouvrage de madame de Genlis, 204. 

Traité du sublhne, par M. de Charbonnières, 5. 

Traité de la sympathie, par madame de Genlis, 209. 

TÎngaet (Pamiral), 166. 

IVngnet (madame), 166. 

Ursule et Julien, roman supposé, 69. 

Valence (M. de), 90, 112, 127, 140, 163, 166, 177, 179, 180, 181, 183, 
184, 193, 217, 235, 237, 238, 247, 248, 253, 254. 

Valéry (M.), 212. 

Vauguyon (le duc de La), 162. 

Vers de madame de Genlis, 64, 37, 114, 128, 139, 140, 193, 225, 227 , 
241, 244. 

ViUemam (Af .), 165. 

Villette (madame de), 84. 

Vimeux (M. de), 151. 

Vincent de Paul, 33. 

Voiture, 20, 283. 

Voleurs, 98, 99. 

Voltaire, 5, 6, 84, 85, lOl, 110, l50, 156. 



FABLE. 309 

Voyages poétiques, onvrage de madame de Genlis, 102, 103. 

Wagram (la priaceaBe de), 248. 

Zaleski^ (la comtesse de), 107, 154. 
Zénéldé, noQvelle de madame de Genlis, 63. 
Zollikoffer (M.), Saîsae, 120. 
Zuma, nouvelle de niadame de Genlis, 63, 105. 



FIN DU TOME SIXIEME. 



De l'Imprimerie de G Schulze, 13, PoUnd Street. 






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